‹ Quelques lettres sur des questions actuellesChapitre 34 sur 46 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Au même.

Monseigneur.

Dans le travail critique sur la Bible, il y a nécessairement beaucoup d'hypothèses. Il peut arriver, et il arrive très souvent qu'une assertion traditionnelle soit tout à fait ruinée, sans qu'on ait encore trouvé, pour la remplacer, une hypotèse qui réunisse toutes les vraisemblances, et conséquemment tous les suffrages qui peuvent coni])-

ter. Par exemple, dans la question du quatrième Évangile, l'inauthenlicité me paraît de toute évidence ; de même le caractère Symbolique du livre; mais les circonstances de la composition et de la publication restent pour moi très obscures ; ce que j'ai dit à ce sujet est conjectural, et je l'ai proposé comme tel. Après cela, le caractère spécial des documents bibliques fait que certaines conclusions particulières peuvent être indvibitables pour l'homme du métier, et avoir à peine les apparences de la probabilité pour les esprits de culture classique. Ainsi je crois que mon analyse des récits de la passion et de la résurrection est vraie dans ses lignes générales, mais que cette part de vérité ne sera acquise qu'après avoir été retroiiçée par d'autres critiques.

Je m'étonne un peu que vous n'ayez pas déduit de mes écrits le sens que j'attache à l'autorité de l'Eglise. De même que je me suis vu contraint de ne pas reconnaître à lEcriture sainte le privilège d'absolue vérité que la tradition lui attribue, je ne le perçois pas davantage dans les dogmes de l'Eglise et dans son infaillibilité. La valeur de toutes ces choses est considérable, mais sans sortir de l'ordre humain et j'oserai dire pédagogique. L'autorité de l'Église n'est pour moi une police supérieure à celle de l'État

qu'à raison de l'ordre où elle s'exerce. Je crois cette autorité sujette à d'énormes abus, parce qu'elle exagère jusqu'à l'infini son droit et la portée de ses décisions. Ce droit n'est pas autre que celui de toute autorité régulièrement constituée dans une société humaine.

Ce que vous me dites de vos expériences ne me surprend pas. Mes livres d'apologétique sont de toute insuffisance pour amener à la foi les incrédules et les non catholiques; ils peuvent seulement dissiper leurs préjugés contre l'idée catholique et, dans une certaine mesure, contre l'Eglise. Ils représentent l'eftort que j'ai fait pour mo maintenir moi-même dans le catholicisme, nonobstant l'impossibilité où je me suis trouvé de garder dans leur signification littérale la plupart des thèses qui constituent l'enseignement catholique. Mes écrits n'ont donc pu avoir d'utilité que pour les lecteurs qui étaient dans une situation plus ou moins analogue à la mienne. Peut-être ont-ils empêché quelques désertions ; il n'ont opéré sans doute, comme vous l'observez, aucune conversion proprement dite. Et il est naturel qu'ils aient troublé bien des esprits qui ne soupçonnaient pas encore les difficultés. Mais vous m'accorderez que ces esprits -là ne pouvaient guère manquer d'être troublés un jour ou l'autre.

La crise de la foi, qu'elle soit un bien ou an mal, n'a pas été déchaînée par mes publications. J'en suis la victime bien plus que l'agent. La sachant inévitable, j'ai essayé de la modérer, et c'est peut-être cette présomption qui a détruit la paix de ma vie. Si j'avais voulu m' enfermer dans l'orientalisme, j'enseignerais encore aujourd'hui près de vous l'hébreu et l'assyriologie ; le Recteur de l'Listitut catholique ferait mon éloge dans ses rapports annuels à l'assemblée des Évêques ; on me citerait en exemple de la -concorde entre la science et la foi, précisément parce que je ne me serais occupé que delà science, et n'aurais jamais parlé de la foi. Je serais probablement chanoine honoraire de Notre-Dame. . . Et voilà comment j'ai manqué d'être heureux en ce monde.

Maintenant il n'est bruit que de mes « erreurs », et quelques prélats, en promulguant le décret Lamentabili, ne me ménagent pas beaucoup. Je me console d'être devenu un thème de déclamations épiscopales, en soignant mes poules (elles mont suivi de Garnay à CcfTonds), et en arrachant les mauvaises herbes de mon jardin.

CefTonds, le i^"^ août 1907.

LIY

A M. François Veuillot, Directeur de l'Univers ^.

Monsieur.

Pas plus pour ma lettre à Doni Cliamarcl que pour celles que jai adressées à M. Auguste Roussel, votre collaborateur, je nai demandé la publicité de VUnwers. Si donc vous imprimez ce que j"ai écrit au docte bénédictin, ce sera sous votre responsabilité à tous les deux. A vous et à ce vénérable religieux de voir si l'édification du clergé et des fidèles réclame que l'on discute dans vos colonnes une question aussi délicate que celle du témoignage concernant la résurrection du Christ. Au cas où vous prendriez sur vous d'engager une semblable controverse, j'aurais le droit de vous imposer l'insertion de mes répliques, et je ne puis pas vous promettre que je n'userai pas de mon droit.

GefTonds, le 4 août 1907.

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