‹ Quelques lettres sur des questions actuellesChapitre 36 sur 46 · Voir Documents, n" XXIII · texte numérisé non relu

Voir Documents, n" XXIII

le troisième sont la source la plus autorisée pour ce qui regarde l'enseignement de Jésus. Nul besoin nélait, pour me confondre, de recourir au livre des Actes. J'attribue, comme tout le monde, ce livre au même auteur que le troisième Evangile ; je reconnais à tous les deux le même caractère, et conséquemment le même degré d'historicité.

Dom Ghamard m'accuse d'avoir traité saint Luc de faussaire et de menteur. — J'ai dit que si j'employais, dans mes travaux critiques, des procédés aussi libres que ceux de l'auteui' du troisième Évangile dans son récit de la résurrection, l'indignation légitime de votre bouillant collaborateur ne m'épargnerait pas ces épithètes. Je n'ai pas dit que l'on dût appliquer les mêmes qualificatifs à l'évangéliste, qui est à juger d'après les habitudes liltéraires de son temps et de son milieu.

Dom Ghamard parle couramment des apparitions hiérosulymitaines que racoute saint Marc. — Il oublie que la finale du second Evangile (Marc, xvi. 9-20) n'est pas authenlique, et qu'elle contredit, pour la localisation des apparitions, le récit de la découverte du tombeau vide, qui annonçait des apparitions en Galilée.

Dom Ghamard déclare que je devrais accuser

saint Matthieu d'avoir escamoté toutes les apparitions de Jésus à Jérusalem. — Je m'en garderai bien. La tradition suivie par le rédacteur du premier Évangile est celle du Marc authentique, d'après laquelle les apparitions principales ont eu lieu en Galilée, celles que Luc et Jean placent à Jérusalem, le jour de la résurrection, étant simplement ignorées.

Dom Chamard veut que Luc réserve une place

aux apparitions galiléennes. — Voici les textes :

Luc, xxiv, 49- << Demeurez dans la ville, jusqu'à

ce que vous soyez investis de la vertu d'en haut ».

Dans ce discours, qui se rattache à Tappai-ition

du Christ aux onze apôtres, le soir même de-la

résurrection, Jésus prescrit à ses disciples de

rester à Jérusalem jusqu'à ce qu'ils reçoivent le

Saint-Esprit. Donc nulle ouverture pour un

voyage en Galilée. Actes, i, 3-4 : « Il se montra

vivant à eux (aux apôtres) après sa passion, par

de nombreuses manifestations, leur apparaissant

pendant quarante jours, et leur parlant du

royaume de Dieu. Et mangeant avec eux, il leur

presci'ivit de nei pas s'éloigner de Jérusalem,

mais d'attendre ce que le Père avait promis. » Les

deux passages sont parallèles. Les apôtres sont

censés n'avoir pas quitté Jérusalem depuis la

passion, cl devoir y rester jusqu'à la Pentecôte.

Transporter en^ Galilée les apôtres et les apparitions dont il est question d'abord, et les quarante jours, et l'ordre de rester à Jérusalem, est de la pure fantaisie. Quand ou est capable de solliciter à ce point un document, on y trouve tout ce qu'on veut. Mais on se met aussi en dehors de (( la vraie critique ».

Dom Chauiard s'étend longuement sur 1 authenticité des discours des Actes. — Il ne s'agissait que d'en déterminer le sens précis. Dans le premier discours de Pierre (Actes, ii, i4-36), l'orateur, pour démontrer la résurrection, cite un psaume qu'il attribue à David, et dont le contenu, selon lui, ne convient pas au Roi-prophète : le psalmiste parle de quelqu'un qui ne connaîtra pas la corruption du tombeau; David, dont on a le sépulcre, n'est pas dans ce cas; donc il a en vue Jésus, puisque c'est Jésus qui est ressuscité. Sans scruter l'argument, jai dit que le silence de l'auteur sur la découverte du tombeau vide avait de quoi surprendre, car David dans son sépulcre réclamait, par contraste, la mention du tombeau où le Christ n'était pas demeuré. Ce n'était pas chose à dire, répond votre vénérable collaborateur : tout le monde le savait. La façon dont le discours est tourné donnerait à supposer plutôt que tout le monde alors ignorait.

Dom Chamard affirme que le doute émis par moi touchant la chronologie des Actes, dans les premiers chapitres, « ne repose absolument que sur une interprétation subjective et rationaliste ». — Le récit de Luc, on vient de le voir, supprime le retour des apôtres en Galilée et les apparitions galiléennes, retour et apparitions qui sont garantis par la plus ancienne tradition de l'Évangile. Donc il y a chance pour que le cadre de ce récit soit, au moins en partie, artificiel. Rien n'est moins subjectif que mon raisonnement, qui s'appuie sur des faits certains, et le rationalisme n"a rien à y voir.

Dom Chamard veut traduire maintenant Actes, xiii, 28-29 : « Les habitants de Jérusalem et leurs magistrats, ne découvrant contre lui (Jésus) aucun motif de condamnation capitale, demandèrent à Pilate de le mettre à mort. Et quand on eut accompli tout ce qui était écrit de lui, le détachant de la croix, on le mit dans un tombeau. » — Les Juifs sont sujets de la première phrase; logiquement, ils doivent être sujet de la seconde; car les verbes de celle-ci sont à la troisième personne du pluriel, comme ceux de celle-là, et ce qui est dit avoir été accompli est la passion même, qui a les Juifs pour auteurs; donc c'est à eux aussi qu'est attribuée la sépul-

ture. Votre éminent collaborateur avait traduit d'abord : « Et quand Us (les habitants de Jérusalem et leurs magistrats) eurent ainsi accompli tout ce qui est écrit de lui, ils le descendirent de la croix (par les mains des disciples) et le déposèrent dans un sépulcre "i. » C'est cette traduction qui est la bonne, sauf la parenthèse : « par les mains des disciples », qui est ridicule. On le sent maintenant et l'on cherche une autre échappatoire.

Dom Ghamard pense que j'ai fait un oubli à propos de Hakeldama. Il n'en est rien, hélas ! Le récit de Matlhieu sur les trente pièces d'argent et le champ acheté par les prêtres est une légende que contreditle récit, également légendaire, des Actes, où ce champ est censé la propriété de Judas. J'en conclus que le Hakeldama était connu antérieurement à la passion ; qu'il tenait son nom,« champ du sang », de sa destination; et que peut-être la tradition évangélique en avait gardé le souvenir, parce que la sépulture de Jésus s'était effectuée en ce lieu. Mais ce ne sont là que des conjectures.

Dom Ghamard traite d'absurde la seule idée d'une conlradiclion entre saint Luc et saint Paul. — Mais ce n'est pas précisément saint Luc qui est

Page 1