Je me faisais illusion sur ce poinl
Bible sans que mon expérience d'historien me la montre sous un jour assez dilTérent de ce qu'elle paraît à des théologiens ou à des prélats qui n'ont pas la preuuère idée de la critique. Quand je lis, dans le quatrième Evangile : « Au commencemeut était le Verbe », je comprends, avant d'aller plus loin, que ce livre est autre chose qu'une simple histoire de Jésus-Christ. Je sais fort bien que mes opinions sont imparfaites , ]>leines de lacunes et même d'erreurs ; je les corrige moimême tous les jours. Mais je ne puis les corriger dans l'ordre de l'histoire que par le progi-ès de mes recherches. La tradition de l'Église me vient en aide pour interpréter religieusement l'histoire; elle ne peut changer devant mon esprit les conditions réelles des témoignages concernant le passé de la religion et la vie de Jésus. Je n'ai pas interrompu mes travaux critiques sur les Évangiles, et je n'ai pas l'intention de les interrompre. Mon commentaire de Jean est publié. J'achève maintenant mon commentaire des Synoptiques. La censure dont mes écrits ont été frappés ne gênera pas, et je ne crois pas même que, dans la pensée de ses auteurs, elle soit destinée à entraver mon activité scientifique.
Tant de bruit s'est fait mal à propos autour de mes dernières publications, des contresens si
extraordinaires ont été commis à lem* occasion, l'on a si bien réussi à créer le scandale des ignorants, que la mesure de haute police dont les Congrégations romaines ont assumé la responsabilité n'est que trop aisée à expliquer. Ceux qui ont cru l'Église en péril la croient maintenant sauvée. Ne leur envions pas cette consolation. Au fond, rien n'est changé dans la situation du catholicisme : il n'y a que cinq livres de plus au catalogue de l'Index. Ce qui peut se trouver de bon dans ces livres ne sera perdu pour personne, et quelques-uns de ceux-memes qui m'ont combattu sont tout prêts à le faire valoir. Je n'ai jamais envisagé l'avenir avec plus de confiance que dans ce temps où l'on dirait que l'Eglise à laquelle j 'appartiens condamne l'œuvre de toute ma vie. Peut-être ne la condamne-t-elle pas autant qu'il le semble. Pour un peu j'oserais dire qu'elle ne la condamne pas autant qu'elle-même le croit.
Bellevue, le 8 janvier 1904.
A M. von Hiigel.
Tout est pour le mieux dans le meilleur des
mondes théologiques. Du moins votre article 1 est excellent. Le milieu serait un peu trop profond pour le public français ; mais il pourra faire impression sur les personnages romains qui croient avoir de la pensée. Tout ce que vous avez lait est bien. Vous avez le droit de vous reposer, comme après une bataille, tout en surveillant les opérations de nos amis et celles de nos ennemis.
Un incident regrettable s'est produit ici. Xe Gard. Richard ne s'est-il pas avisé d'annoncer officiellement, dans la Semaine religieuse et dans V Univers, ma « soumission » pure et simple, d'après le court accusé de réception que je lui avais envoyé ? Je ne crois pas que ce soit par excès de simplicité, mais bien plutôt par intention de m'engager plus vite et plus complètement dans la voie de l'obéissance, tout en me compromettant vis-à-vis de l'opinion savante et du gouvernement français pour mon enseignement à la Sorbonne. Le directeur de la Section des sciences religieuses 2, M. A. Réville, m'a écrit à ce sujet deux lettres, d'ailleurs bienveillantes et sensées. Il est sûr qu'ime rétractation, au sens où l'entend.
1 . Il s'agit d'un article de M. von Hiigel, publié dans The Pilot, 9 janvier 1904.