A l'École pratique des Hautes Études
le Gard. Richard, me perdrait dans l'opinion pidjUifue, et rendrait impossil)le la continuation de mon cours, même pour la' présente année. J'ai fait rectifier immédiatement dans deux journaux le communiqué de rAi'clievêché, sans toutefois me mettre eu avant, et j'ai fait ajouter un aperçu de ce que sera ma « soumission», dans l'ordre de la réalité. Dans le Temps, j'ai fait reproduire quelques lignes du Siècle, écrites par Paul Sabatier, et dans Y Éclair, une citation de votre article diiPilot, l'endroit où vous parlez de notre « soumission ». Gela ne m'engage pas autrement, et instruit le public. Reste à savoir ce que l'on fera à Rome. Nos extravagants de droite vont crier que celte soumission n'en est pas une, puisque nous gardons nos opinions.
J'enverrai seulement après-demain ma lettre au Gard. Merrvdcl Val.
R. Saunders m'a écrit une fort belle lettre, à laquelle j'ai répondu de mon mieux.
Malgré tout, je veux dire malgré la méprise du Gard. Richard, je veux encore espérer que tout ira bien.
Rellevue, le lo janvier 1904.
YIIl A S. É. le Cardinal Merry del Val.
Monseigneur,
Par une lettre de S. E. le Cardinal Richard, Archevêque de Paris, jai eu connaissance des décrets de la S. Congrégation du Saint-Oftîce et de la S. Congrégation de l'Index, concernant cinq de mes ouvrages, ainsi que de la lettre de Votre Eminence qui acconipague et explique ces décrets.
Je reçois avec respect le jugement des SS. Congrégations, et je condamne moi-même dans mes écrits ce qui peut s'y trouver de répréhensible.
Je dois néanmoins ajouter que mon adhésion à la seutence des SS. Congrégations est d'ordre purement disciplinaire. Je réserve le droit de ma conscience, et je n'entends pas, en m'inclinant devant le jugement rendu par la S. Congrégation du Saint-Office, abandonner ni rétracter les opinions que j'ai émises en qualité d'historien et d'exégète ci'itique. Ce n'est pas ({ue j'attache à ces opinions une certitude que ne comporte pas leur caractère; comme je n'ai pas cessé de les complé-
ter et de les corriger, selon mon pouvoir, pendant de longues années de travail, je suis assuré qu'elles seront complétées et corrigées, par moimême ou par d'autres, dans l'avenir. Mais, en l'état présent de mes connaissances, et jusqu'à information plus ample et plus solide, elles sont la seule forme sous laquelle je puisse me représenter l'histoire des Livres saints et celle de la religion.
Bellevue, le ii janvier 1904.
Au même.
Monseigneur,
S. E. le Cardinal Richard, Archevêque de Paris, m'a connnuniqué, le samedi 23 janvier, la lettre que Votre Éminence lui a écrite à mon sujet 1.
1. Cette lettre exigeait la rétractation iiiimédiate, pleine et entière, des cinq livres et de leur contenu, faute de quoi la S. Congrégation du Saint-Office procéderait contre moi ad ullenora. Le Cardinal Richard voulut bien m'expliquer que cette formule contenait une menace d'excommunication.
Je ree^i'cUc vivement que le Saint-Pèi'c n'ait l)()int jugé suffisante l'adhésion que j'ai donnée aux décrets des SS. Congi-éga lions du Sainl- Olfice et de l'Index. J'aui'ais mancjué au devoir de la sincérité si je n'avais expressément réservé mes oi)inions d'historien et d'exégète crili([ue. Il ne m'était pas venu en pensée que l'on pourrait me demander la rétractation pure et simple de tout un ensemble d'idées qui, formant la substance de mes ouvrages, touclient à plusieurs ordres de connaissances sur lesquels le magistère ecclésiastique ne s'exerce pas directement.
J'accepte, Monseigneur, tous les dogmes de l'Eglise, et si, en exposant leur histoire dans les livres qui viennent d'être condamnés, j'ai, sans le vouloir, émis des opinions contraires à la foi, j'ai dit et je répèle que je condamne moi-même, dans ces livres, ce qui, au point de vue de la foi, peut s'y trouver de répréhensible.
Bellevue, le 'j('> janvier 1904-
A M. von Hugel.
Ne vous inquiétez pas. Rien dans ce que
vous m'avez écrit, rien dans ce que vous avez éciil pour le public, rien dans les démarches que vous avez faites ne m'a causé la moindre peine; au contraire, j'approuve tout, et je vous loue de tout, premièrement de votre courage. Malgré les avis incohérents qui me viennent de divers côtés, je suis de plus en plus convaincu (s'il est possible) que je fais bien de ne pas mettre sur ma conscience et sur mon avenir en ce monde et en l'autre le poids d'un acte équivoque et non sincère. Dieu nous jugera.
Dimanche soir, javais écrit au secrétaire du Cardinal Richard, pour que S. É. me fît envoyer copie de la seconde lettre Merry del Val l. Ce texte m'était nécessaire pour y coordonner ma réponse. Au lieu de me l'envoyer, on m'a répondu seulement jeudi que le Cardinal me recevrait encore, si je voulais, samedi. Je suis resté chez
moi.
Ne pensez-vous pas que, s il arrive un accident, ma lettre à B. Saunders pourra être utilement publiée tout de suite, en témoignage de mes sentiment catholiques après la condamnation ?
Le courrier d'aujourd'hui ne m'apporte aucune nouvelle. J'ai reçu une lettre un peu italienne du
i. Celle dont il est question plus haut, lettre IX,
p. X., pour la soumission sans réserve. Il me dit (jue, d'après ies journaux de son pays. Combes serait prêt à menlever ma chaire de la Sorbonne, si j'adhère sans restriction au décret du Saint- Office. Ces bons Romains, qui ne conçoivent lias que l'on interroge sa conscience pour des allaires où l'on peut avoir un intérêt, vont se persuader que je résiste au Saint-OiTice pour faire ma cour au gouvernement. En réalité, aucune pression n'a été exercée sur moi de ce côté. Je n'ai pas le moindre désir de i*ester indéfiniment à la Sorbonne, dans la situation que j'y occupe, et je me retirerais de moi-même, si je ne me sentais plus libre de parler selon mes lumières et ma conscience de savant honnête. Ce commérage des journaux italiens doit venir du brave Z., qui s'est ému plus que de raison de la clameur soulevée dans le monde anticlérical par la première annonce de ma soumission (Semaine Religieuse de Paris). Il est fort heureux pour nous que Dieu voit nos cœurs.
Bellevue, le 3i janvier 1904.
Au même.
Hier soir, M. Y. Z. est venu, pour m'exhorter à tous les sacrifices, en vue d'éviter une rupture. J"ai répondu que j'avais fait et ferais tout ce qui serait compatible avec la sincérité de ma conscience. Ces interventions extérieures me fatiguent singulièrement, et elles aboutiraient, si je n'y prenais garde, à" un résultat tout contraire aux intentions de leurs auteurs. M. Y. Z. insistait sur les inconvénients de la censure personnelle, et il ne comprend pas que la rétractation pure et simple serait un acte sans sincérité, qui m'accablerait moi-même intérieurement.
Belle vue, le i^r février 1904.
Au même.
Après y avoir bien réfléchi, je viens de faire un grand sacrifice, qui ne nvarieu coûté. Le bon F.
X. Y. vient de me quitter, emportant mie lettre à Pie X, où je dis : « 11 n'est pas en mon pouvoir de détruire en moi-même le résultat de mes travaux. Autant qu'il est en moi, je me soumets au jugement porté contre mes écrits par la Congrégation du Saint-Ortice. En témoignage de ma bonne volonté, et pour la pacidcalion des esprits, je suis prêt à abandonner l'enseignement que je professe à Paris, et je suspendrai de même les publications scientifiquesque j'aienpréparalion ». Vous voyez que, pour la question de conscience, je me tiens sur le même terrain, avec ménagement des autorités. Le nouveau consiste dans les sacrifices personnels, qui feront passer, je l'espère, sur l'insuffisance de la soumission, si tant est qu'on la trouve -insuffisante. J'avais pensé d'abord n'envoyer cet acte qu'après la censure 1 ; mais des personnes sages m'ont dit que, puique je me sacrifiais, mieux valait prévenir la censure que l'attendre.
Je ne resterai pas à Belle vue. A la limite du parc de M., le bon F. X. Y. possède plusieurs maisons de paysans. Il doit aller cette semaine choisir celle qui me conviendra, et il la fera amé* nager pour mon usage : viveiiti sepiilcriim.