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Le travail de M. Lacoin a paru dans la Réforme sociale du

Si, comme il est naturel, l'Association fut assez longue à trouver ses méthodes d'étude ^et de formation intellectuelle, elle rencontra très vite un système complet d'organisation. Après un tâtonnement de trois ou quatre années^ durant lesquelles quelques groupes formés en province entretenaient des relations amicales avec le comité d'initiative de Paris, le congrès tenu à Lyon en avril 1891 exprima le vœu que « l'Association fût organisée en fédération par les soins du comité, et qu'elle devînt de plus en plus une représentation de tous les intérêts de la jeunesse catholique «. Un commencement d'application de ce système fut fait l'année suivante, au congrès de Grenoble ; et en 1893, le congrès de Paris promulgua des statuts qui constituaient définitivement les groupes en Fédération^

Rien de plus sage que cette organisation où

2b septembre 1902, et celui de M. Piot dans V Association catholique de mars 1903. On voit, du reste, en ces deux études, que l'Association tend quelquefois encore à confondre un peu les enseignements sociaux que donne réellement l'Eglise et ceux qu'on est bien obligé de demander à l'observation. Lorsque M. Lacoin, par exemple, dit, vers la fin de son rapport, que l'Association « est le collège où s'élaborent, où s'enseignent, les doctrines sociales orthodoxes », qu'entend-il au juste par ces derniers mots?

l'unité d'ensemble et l'indépendance des groupes paraissent également assurées. Depuis dix ans qu'elle fonctionne, la constitution a pu être complétée sur des points non prévus ; jamais elle n'a eu besoin de révision.

Les cinq ou six cents groupes affiliés délèguent une fois par an, et proportionnellement au nombre de leurs membres, des représentants qui forment le conseil fédéral. Ce conseil, en qui réside l'autorité souveraine, élit tous les deux ans le comité général, chargé d'exécuter ses décisions et de maintenir l'union entre les groupes au moyen de correspondances, de visites, de congrès, et par la publication d'une Revue. L'affiliation des groupes est prononcée par le conseil fédéral; le comité admet, en outre, des membres isolés qui, en général, deviennent très vite les initiateurs de nouveaux groupements. A l'intérieur de cette vaste fédération, et sous des formes analogues, il existe des unions particulières, suivant les diocèses, les provinces ou même les régions. En somme, comme le dit M. Plot dans l'étude dont nous parlions, « l'Association se dirige elle-même par des mandataires qu'elle peut changer si elle le veut et qua'nd elle le veut ». Tous les pouvoirs y sont complètement soumis à l'élection, sauf le choix de la personne de l'aumônier-directeur. Le conseil fédéral désigne seulement l'autorité religieuse qui devra

le nommer « pour une période illimitée ».

Libres, comme associés, de choisir le comité qui agira et parlera en leur nom, les membres sont libres encore, comme individus, de toute leur conduite et de toutes leurs démarches ; l'engagement qu'ils signent, à l'entrée, n'a rien du pacte maçonnique, et tout ce qu'on leur demande, c'est de réserver dans leurs travaux une part à la piété, une part à l'étude et une part à l'action. Ces devoirs ne sont pas, du reste, autrement précisés, et il reste à chacun de les mettre en pratique suivant son propre jugement et les circonstances. Toutefois l'on favorise, comme il convient à une association, les manières collectives de prier, d'étudier, d'agir. Une retraite, une messe mensuelle, le concours apporté à des pèlerinages, à des solennités religieuses; des groupements d'étudiants ou d'ouvriers, ou bien encore mixtes, s'entr'aidant pour apprendre ensemble les questions d'intérêt vital ; le dévouement aux patronages, aux conférences de Saint- Vincent de Paul, aux catéchismes, aux secrétariats du peuple, aux caisses de secours, aux mutualités, aux syndicats ouvriers ou agricoles : autant de façons de faire le bien en soi et autour de soi, que l'Association recommande à ses membres et qui oflrent toutes, on le voit, des caractères, par quelque côté, sociaux. Gomme services plus

immédiatement pratiques, les membres peuvent toujours obtenir du Comité des renseignements professionnels, des consultations juridiques, des indications pour les études auxquelles ils veulent s'appliquer, principalement lorsque ces études portent sur des matières d'ordre social et lorsqu'elles sont entreprises par des groupes.

Nous avons dit tout à l'heure un mot de la Revue de la jeunesse catholique. On ne voit pas comment, sans cet organe qui paraît tous les mois, les sections se pourraient tenir en rapports constants. Ils trouvent dans les chroniques de chaque numéro un résumé de la vie et de l'action des groupes, les communications officielles du Comité, des articles sur le mouvement religieux, social et intellectuel, des plans d'études, des sujets de concours ^

Quatorze revues du même genre, quoique moins importantes, servent actuellement d'organes aux différents groupes provinciaux, et, sans se contredire sur les grandes questions, prouvent, à première lecture, que la décentra-

1. Le numéro de mars 1903 contient, par exemple, en dehors des avis officiels, de la chronique du mois et des renseignements pratiques, un article de M. Jean Lerolle sur le Référendum des conseils municipaux en faveur des congrégations, un autre du comte de Saint-Pern sur la Question syndicale au congrès de Poitiers, un de M. Rouillé d'Orfeuil sur le Se/'vice militaire de demain.

lisation, pour elles, n'est pas un vain mot.

Citons-les sans ordre : le Semeur, pour la Bourgogne ; le Petit Semeur, pour la Franche-Comté ; la Source, pour la Normandie ; la Jeune Garde et la Voile, pour le Nord ; Y Écho régional, pour les groupes de l'Ouest; VÉcho des Œuvres sociales et V Union régionale du Midi, pour le Sud-Ouest; VAube, de Versailles; le Bulletin de la jeunesse catholique de F Orléanais; le Droit de vivre, de Montargis; Y Union des bi'aves, de Roanne; Y Etoile, de Reims; YUnion ardennaise^ de Charte ville. Cela fait bien des titres de revue ; mais, sans compter que la plupart de ces noms sonnent très haut et très clair, leur ensemble est de nature à donner l'idée concrète de la diffusion et de la vitalité de l'Association. Ils nous font entrevoir et nous dispensent d'énumérer la série des unions régionales auxquelles ils se trouvent correspondre. Ils achèvent de montrer que notre jeunesse catholique est en train d'organiser, ou que plutôt elle possède maintenant, des cadres déjà bien remplis et prêts à recevoir, pour achever leur éducation sociale, tous ceux qu'attire le même idéal, tous ceux qui ont horreur de l'égoïsme et de l'inutilité, tous ceux qui se sentent au cœur, en entrant dans la vie consciente, une sincère volonté « de piété, d'étude et d'action »,

Comment, sans nous répéter, faire connaître le Sillon après tout ce que nous venons de dire de V Association de la jeunesse catholique ? S'il s'agissait de les mettre en parallèle, la tâche ne serait que malaisée ; elle serait impossible s'il s'agissait de les opposer. C'est ce qui apparaîtra sans trop de peine si nous réussissons à voir clair nous-mêmes dans un mouvement qui s'est développé en dehors de tout plan arrêté d'avance, au souffle de la grâce divine, sous les impulsions d'une jeunesse ardente, suivant les besoins et les devoirs qu'un à un faisait apparaître le contact des réalités.

Les choses et les idées marchent aujourd'hui si vite, qu'en remontant aux origines du Sillon (l'auteur des présentes pages y fut quelque peu mêlé), on a le sentiment de retourner à l'histoire ancienne. Six ans avant la fin' du siècle dernier, je veux dire l'an de l'Incarnation 1894, quelques étudiants de l'Institut catholique de Paris et quelques élèves à peine sortis du collège Stanislas fondaient ensemble une belle petite revue, qui s'appelait le Sillon, et qui portait cette devise, encore conservée : « Il faut aller au vrai avec toute son âme. » Tellement ils étaient jeunes, que pas un ne se trouvait

d'âge à prendre la gérance légale, et qu'il fallut que le directeur, Paul Renaudin, demandât ce service à son vieux frère de vingt et quelques années. Gomme il était naturel, le grand reproche qu'ils encoururent fut d'être trop sérieux, et pourun peu on les eut appelés des idéologues. En réalité, ils parlaient de tout, sauf de politique militante, et leur talent s'essayait avec une charmante gravité aux questions actuelles de littérature, d'art, de philosophie, d'histoire, d'économie sociale.

C'est par cette dernière porte que les changements allaient pénétrer. Les plus grands élèves de Stanislas, ayant fondé un bulletin appelé la Cryi^e^ du lieu oii ils s'assemblaient chaque dimanche pour s'entraîner à l'apostolat social, demandèrent au Sillon d'adopter comme « supplément » ce modeste organe. Leur réunion prit de l'importance quand on vit les collégiens y demeurer fidèles après le service militaire ou après même l'Ecole polytechnique et l'Ecole d'application ; et le groupe créa bientôt au dehors, chez un lieutenant démissionnaire, M. Marc Sangnier, une sorte de cercle familial oii furent attirés des ouvriers, des employés jeunes. On se mit à parler, à étudier, à prier ensemble ; et ainsi commença, presque inconsciemment, cette atniiié du Sillon, qui était appelée, comme expression et comme fait réel, à une si intéres-

santé fortune. On eut à raconter et à discuter les expériences que l'on faisait ou voyait, et on les trouva, même comme matière d'articles, bien préférables aux exposés d'idées. En trai^. tant de telles questions, la revue bupplémentaire allait peut-être l'emporter comme intérêt, sur la revue principale. L'heure sembla venue de les fondre en une. Le Sillon absorba son annexe, ou fut absorbé par elle. Il garda soh titre, mais prit unnouveau format et une périodicité plus fréquente ; surtout il quitta sans esprit de retour les domaines de la pensée pure et de la théorie, pour émigrer vers les champs de la pratique. Il se fit un instrument de travail aux mains des étudiants et des ouvriers qui voulaient promouvoir en eux-mêmes et autour d'eux l'éducation sociale et civique. Depuis deux ou trois ans qu'il s'est nettement accentué dans <;e sens, il a fait d'étonnants progrès, soit en ce qui regarde l'importance des articles publiés, soit pour le chiffre des abonnements qui augmente quelquefois de cinquante par semaine ^

Mais aujourd'hui le Sillon, s'il est resté une revue, est devenu bien autre chose encore. C'est

1. 11 a aussi absorbé l'Echo des cercles et des instituts populaires.

une sorte d'atelier moral, une famille, une cité, une petite patrie, sans code, sans lois particulières, sans cadres définis, dont les membres se recrutent par attraction, se tiennent par amitié, s'entendent pour les mêmes actes parce qu'ils les veulent en même temps. C'est une association par l'esprit et le cœur, par la foi, l'enthousiasme et la charité, tout idéale à beaucoup d'égards, et qui cependant passe à la pratique avec la facilité la plus étonnante, avec la plus énergique souplesse. Ces jeunes gens ne sont ni des rêveurs, ni des « emballés ». Ecoutez ce qu'ils disent, et considérez que c'est aussi ce qu'ils font :

« Travaillant aune rénovation intellectuelle et morale des masses ouvrières, nous estimons que l'heure est venue de faire dans nos mœurs et dans nos manières de vivre de profonds changements. Par les cercles d'études, nous avons l'ambition de donner à la jeunesse catholique ce complément d'éducation sociale et civique qui lui fait encore défaut; par l'institut populaire, nous cherchons à offrir aux travailleurs les moyens de s'instruire et de se récréer ; par les réunions publiques, nous essayons de prouver à nos adversaires que nos doctrines peuvent être défendues et qu'elles n'ont pas peur de la libre lumière d'une loyale et courtoise discussion ; par notre Revue, enfin, nous disons à tous de quel esprit

nous sommes et vers quel avenir nous marchons ^ »

De la Revue, nous venons de parler assez en faisant connaître l'origine de tout le groupe. Ajoutons seulement que, si elle continue à être presque tout entière rédigée par les jeunes, elle admet cependant quelques articles d'écrivains ou de professeurs connus, lorsqu'elle y voit un avantage pour l'instruction et la direction morale de son intéressant public-.

Les cercles d'études représentent peut-être ce qu'a inventé de meilleur depuis fort longtemps l'initiative de nos amis. Il faut bien, du reste, que ces institutions répondent à un besoin senti et à des aptitudes réelles, puisqu'elles se sont développées presque partout à la fois, qu'elles ont atteint en très peu d'années le nombre de cinq cents et qu'elles se multiplient de toutes parts avec une rapidité, avec un succès, qui confondent l'esprit.

Le but en est partout le même : « préparer les membres à la vie sociale, professionnelle et civique^. «Des cercles d'études ont quelquefois

1. Sur la brèche, article de Jean Lefort dans V Association catholique du 15 janvier 1903.

2. On s'abonne au siège du Sillon, 34, boulevard Raspail, Paris, VIP.

3. « Premier Congrès national des cercles d'études de France, tenu à Paris le 23 février 1902 », p. 21. Aux bureaux du Sillon,

commencé entre grands élèves des collèges, d'autres s'organisent entre hommes mûrs de diverses professions. Dans une ville industrielle du Sud-Est, j'en trouvais un, tout récemment^ qui achevait de se former entre fils de gros fabricants et qui déjà pensait à s'agréger les meilleurs des ouvriers jeunes. Mais la plupart sont composés d'adolescents des patronages, auxquels s'adjoignent des jeunes gens instruits et très souvent un prêtre ; d'une œuvre de simple préservation, l'on fait ainsi une œuvre éducatrice, et en même temps qu'on sauvegarde le présent, oq assure l'avenir.

- Les cercles d'études répandent l'instruction et la capacité dans les rangs du peuple sans y jeter d'idées fausses ; ils donnent aux travailleurs les moyens de s'élever sur place, de se distinguer dans leur profession. Sans fermer à personne l'accès d'un emploi quelconque, sans établir de stationnement aux diverses « étapes », ils montrent, par le fait, qu'on peut entrer dans l'élite sociale sans sortir matériellement de la place où l'on se trouve. Ils forment chez les catholiques ce que le socialisme appelle une démocratie consciente et dont il voudrait s'arroger le monopole. Que le mouvement si bien engagé se développe quelques années encore, qu'il continue à se garantir des coteries politiques, et nous aurons, nous aussi, des leaders populaires

dans les syndicats, les coopératives, les caisses rurales, voire même dans les manifestations diverses de la vie publique où l'intervention active devient un devoir; nous aurons des travailleurs qui, pour être fervents catholiques, n'en seront pas moins dévoués au bien-être, à l'éducation, à la bonne organisation du prolétariat, et qui serviront d'autant mieux la cause des progrès réalisables, qu'ils n'égareront pas, comme font les collectivistes, une partie de leurs efforts à la poursuite de dangereuses chimères.

Autour des cercles d'études, nécessairement limités à un très petit nombre d'adhérents (six, dix, une vingtaine au plus), se sont formés très vite, sous le nom d'instituts populaires, des groupes d'enseignement beaucoup moins intimes et même complètement ouverts à quiconque veut y pénétrer. Ils sont aux cercles d'études ce que sont les cours publics aux conférences fermées, dans les Universités proprement dites. Le travail y est moins approfondi, mais il s'y fait une plus ample vulgarisation.

Pour une très modeste cotisation, qui se paie au mois ou à l'année, et qui a surtout comme objet d'intéresser plus directement le peuple à sa propre éducation, tout le monde peut suivre les conférences scientifiques, historiques, so-

ciales, les séances dramatiques et musicales, qui y sont données par des professeurs ou des artistes bénévoles. Bien que toujours fondé et dirigé par de vrais catholiques, l'Institut populaire, à la différence des cercles d'études, n'a point de caractère confessionnel. Non seulement on y admet volontiers les incroyants et les socialistes, mais c'est à eux surtout qu'on aimerait s'adresser pour les mieux instruire, et chacun est invité à interroger le professeur, à présenter des objections, à demander des explications complémentaires. Très souvent, il arrive que de longs entretiens suivent les conférences et adaptent aux individus plus attentifs ou plus exigeants la doctrine d'abord présentée en commun.

Le premier institut populaire a été fondé par le [Sillon, à Paris, dans le V^ arrondissement, en février 1901. Il y en a plusieurs autres maintenant dans la capitale, et la province s'y met à son tour ;ilssurgissentcommepar enchantement, à Epernay, Montpellier, Limoges, Marseille, Châteauroux, Poitiers, Airvault, Angers, Doullens. Déjà, il en existe une vingtaine, et on les a organisés en fédération le 2 avril 1903. A côté de leur action enseignante, qui rend tous lesjours de plus grands services, on espère qu'ils pourront bientôt exercer une action proprement sociale, en provoquant la création de coopéra-

tives, de syndicats, de mutualités et de tous les organismes qui favorisent l'élévation morale ou matérielle du monde ouvrier.

Au delà du cercle d'études, l'institut populaire ; au delà de celui-ci, les réunions publiques. Telle est la marche progressive des jeunes gens du Sillon. Ils travaillent entre eux avec le plus d'intensité possible; ils enseignent des groupes plus vastes d'étudiants de bonne volonté ; ils portent leurs idées jusqu'à des foules réunies un peu au hasard et souvent mal disposées; ils se rencontrent en des assemblées contradictoires avec les adversaires de leur religion et de leurs idées. Soit qu'ils organisent eux-mêmes des réunions franchement ouvertes, comme à Plaisance, en mai dernier, dans la salle des Mille-Colonnes, ou comme lorsqu'ils appelèrent le public, rue Serpente, àentendre l'abbé Lemire, le député Lefas, M. George Fonsegrive ; soit qu'ils se trouvent invités à leur tour par les autres, comme lorsque Marc Sangnier discutait, dans le quartier de Grenelle, avec Urbain Gohier, sous la présidence de M. Buisson; soit enfin qu'ils se rendent spontanément aux meetings anticléricaux, comme lorsque M. Champigneulle prit la parole, le 7 mars, à Béon, dans l'Yonne, contre le trop célèhre professeur Hervé : nos jeunes amis se mêlent, sans timidité, à la

foule inconnue ou hostile, s'en font écouter de gré ou de force, y nouent des relations imprévues et utiles, y réfutent de gros préjugés, y répandent des semences bonnes, y recueillent même parfois, sans atténuer en rien leurs propres convictions, des applaudissements qui montrent bien que les âmes les plus trompées restent toujours par quelque endroit accessibles au bon sens et à l'Evangile.

Méconnus, dans nos rangs, par un petit nombre, par un très petit nombre d'esprits étroits ou mal informés, ces succès ne laissent pas de frapper et d'inquiéter les plus clairvoyants de nos adversaires. Immédiatement après le Congrès de Tours, où MM. Urbain Go hier et Henri Bérenger avaient eu le désagrément de se voir confondus par la jeunesse du Sillon dans une assemblée qu'ils avaient réunie contre elle et où ils l'avaient défiée de comparaître, on pouvait lire dans le journal V Aurore : « Il est naïf et dangereux de traiter par le silence un mouvement curieux, comme si l'on supprimait ce dont on ne parle pas... Une critique amusante et trop superficielle ne suffit pas visà-vis d'adversaires que nous combattrions d'autant plus efficacement que no as les étudierions davantage et les comprendrions mieux... Et pourtant nous aurons beau dire que les dogmes sont morts, que le catholicisme agonise, nous

n'en sommes pas moins obligés de constater à tout instant l'existence de catholiques sincères ou adroits qui vivent et agissent. »

C'est justice de constater que les sillonnistes

— si l'on nous permet ici de proposer un nom pour une réalite' qui en manque et qui en mérite

— sont, d'ordinaire, fort convenablement accueillis ou supportés par leurs antagonistes. Gela tient en partie au courage de leur attitude et à la règle qu'ils se sont imposée en discussion, de ne jamais blesser les personnes. Mais il est de cette tolérance une autre cause que nous n'avons nul besoin de taire. Quand on leur manque de respect, quand on les empêche de parler, quand on veut les mettre dehors, eh bien, ils ne se laissent pas faire. Toujours respectueux de la liberté des autres, ils imposent, au besoin, par la force, le respect de leur liberté propre. Ils ont formé, sous le nom de Jeiine Garde^ une équipe de jeunes gens dévoués et solides qui ont pour mission, suivant leurs statuts mêmes : « 1° de maintenir l'ordre dans les réunions organisées par le Sillon, par les instituts populaires et, d'une façon générale, par les groupes d'action sociale catholique; 2° d'accompagner et de protéger les orateurs catholiques dans les réunions publiques et contradictoires organisées par les adversaires. » Sans que ce fût inscrit dans leur programme, ils se sont vus conduits,

LES ASSOCIATIONS DE JEUNES CATHOLIQUES 3i

par des faits récenis, à protéger dans nos églises la liberté du culte vainement garantie par le Concordat.

N'est pas admis qui veut dans la Jeune Garde : (( Tout le monde n'a pas le droit de recevoir des coups pour Notre-Seigneur Jésus-Christ », répondait, un jour, le président du Sillon à quelqu'un qui lui conseillait, comme moyen plus simple, de payer quelques forts gaillards pour les besognes difficiles et les heures de danger. On n'est reçu dans ce bataillon d'élite qu'après examen médical et qu'à la condition de mener une vie spécialement chrétienne. Qu'on lise, dans le Sillon du 10 mars 1903, le récit à' Une réception à la Jeune Garde ^ avec le tableau de la veillée d'armes au sanctuaire de Montmartre, avec le texte de l'ardente prière, des simples et fières promesses, et l'on comprendra pourquoi il est impossible de ne pas aimer cette jeunesse d'élite, de ne pas croire, de ne pas espérer en elle^.

1. Voici le texte de la prière qui fut lue, après la communion, par un des nouveaux admis :

« En présence des erreurs, de la haine et de la violence qui menacent de perdre les âmes et s'acharnent sur notre patrie, nous avons compris, ô mon Dieu ! que ce serait lâcheté pour nous, jeunes catholiques de France, de demeurer plus longtemps endormis.

« Nous voulons combattre comme de bons soldats.

« Nous ne sommes que de pauvres enfants ; mais, si nous reconnaissons humblement que, sans vous, nous ne pouvons rien, nous savons aussi que vous êtes fidèle et que nous pou-

Moins de trois mois après cette profession chevaleresque, plusieurs sillonnistes recevaient d'indignes adversaires des blessures assez graves pour mettre en danger leur vie, et cela au sortir d'une réunion publique où, se trouvant les plus nombreux, ils avaient obligé l'auditoire à entendre en silence les plus farouches anticléricaux, ils ne perdirent pour cela ni l'habituelle sérénité de leurs âmes, ni leur résolution de marcher pacifiquement à la conquête delà démocratie. Dès le lendemain, ils affichaient sur les

vons tout en Celui qui nous fortifie. Le sang de notre Christ nous animera et votre Saint-Esprit nous guidera.

« Nous venons donc chercher ici, dans votre sanctuaire, au pied de votre autel, le coui-age et la force dont nous avons besoin.

« Jésus ! nous voulons être tes chevaliers. Arme-nous toi-même aujourd'hui. Nous te donnons nos cœurs. Toi seul peux nous donner la victoire. Tous fraternellement unis, tous égaux en face de ton tabernacle, nous nous enrôlons dans une milice où l'on ne travaille ni pour de l'argent ni pour la gloire, mais pour toi seul.

« Fais que nous nous souvenions toujours de quel esprit nous sommes... Comme toi, nous voulons aimer nos ennemis ; nous ne voulons avoir d'autre ambition que de délivrer du mal et de l'erreur ceux-là mêmes qui nous persécutent. Ne sommes-nous pas les disciples de Celui qui est mort sur la croix pour ses bourreaux ?

« Puisse l'Esprit divin nous assurer la discipline, la patience, la prudence, et la pureté qui font les hommes forts î

« Puisse-t-il nous soutenir jusqu'au bout, de telle sorte que nous soyons capables de nous sacrifier, s'il le faut, joyeux de rendre à notre Maître jusqu'à la dernière goutte du sang qu'il nous a donné !

« Jésus! nous te reconnaissons aujourd'hui comme notre chef, nous entendons te servir jusqu'à la mort. Nous t'aimons plus que tout. Jésus ! nous t'adorons ! Ainsi soit-il ! »

murs de Paris le récit exact des événements, et ils le concluaient ainsi :

« Nous sommes doublement fiers de la soirée du 23 mai. Nos adversaires ont vu que notre doctrine était bonne et solide, qu'elle ne craignait pas la contradiction et que nous étions assez forts pour être tolérants. Ils ne nous déplaît pas non plus, revenant, la tête haute, d'une victoire remportée pacifiquement, après avoir déclaré que nous étions les éternels entêtés de l'amour^ d'avoir été lâchement attaqués, la nuit, par derrière, et d'avoir versé notre sang pour notre Foi. Plus nombreux, plus confiants que jamais, sans rien changer ni à nos méthodes, ni à nos doctrines, nous marcherons toujours, avec toute notre âme, vers l'avenir. Et qui donc oserait prétendre que nous ne sommes pas plus forts que la haine? »

Il nous faut cependant terminer ces pages où nous n'avons pas dit la moitié de ce qui serait à dire. Peut-être eût-il convenu, en particulier, de faire connaître les encouragements prodigués au Sillon et à V Association catholique de la jeunesse fy^ançaise par les catholiques en vue, par nos évoques, par les cardinaux et le Pape lui-même. Tel quel, ce qu'on vient de

lire, suffit à montrer combien l'on peut attendre d'un si généreux mouvement. Loués soient tous ceux qui nous apprennent, au lieu de gémir, comment l'on se forme soi-même « à la piété, à l'étude, à l'action », et comment, par l'association, les forces individuelles s'entretiennent, se développent, se multiplient jusqu'au centuple! Connaissant mieux ces superbes initiatives, le public chrétien les favorisera toujours davantage de sa sympathie et de sa propagande; et il saura où adresser les jeunes gens qu'émeuvent les périls de la foi, de la civilisation même et de la liberté, tous ceux que tente, comme on dit au Sillon^ l'honneur de servir « la cause ». Entre le groupe du Sillon et celui de VAssocmtion catholique de la jeunesse française, nous n'hésiterons pas : nous les aimerons et nous les aiderons l'un aussi bien que l'autre. Que le second représente plutôt une action éclairée des classes dirigeantes sur la foule, le premier, un mouvement accompli dans la foule même et avec elle ; que l'Association, démocratique par volonté, suive le conseil donné par Léon XIII en « allant au peuple », tandis que le Sillon, démocratique par tendance naturelle, a conscience « d'être dans le peuple » et d'en faire partie : ces différences, loin de nous troubler, nous laisseront entrevoir double chance de succès. Elles prouvent que, dans l'œuvre com-

mune, il y a des tâches pour toutes les opinions, tous les goûts, toutes les aptitudes, en sorte que nul, parmi les jeunes chrétiens de France, ne trouverait plus d'excuse s'il ne collaborait pour son propre compte au relèvement religieux et national.

L^ÉYANGILE AUJOURD'HUI

Qu'on ne se méprenne pas sur la signification du titre de cette étude. Il n'annonce pas le moindre dessein d'innovation, mais veut simplement dire qu'ayant constaté un regain de zèle pour la lecture et pour l'étude du Livre par excellence, on aimerait, ne fût-ce que pour reposer le public chrétien de ses habituelles tristesses, à fixer un peu l'attention sur ce fait réconfortant.

N'est-ce pas ces tout derniers jours ^ que, sous le haut patronage du cardinal archevêque de Paris et sous la présidence effective de ses vicaires généraux, un « Congrès de l'Evangile » réunissait, à Paris même, des assemblées avides

1. Cette étude a paru dans le Correspondant du 10 février 1902.

MOTIFS d'espérer. 3

de chercher au foyer véritahie les directions toujours lumineuses et les inspirations toujours efficaces? Suivant le programme tracé par un apôtre que son zèle ne sert jamais mieux qu'en de telles circonstances et alors qu'il s'agit du fond même de la vie chrétienne, — M. l'abbé Garnier, — on a vu des prêtres, des hommes d'action, des étudiants, des représentants de groupes ouvriers, des femmes pleines d'initiative, rechercher ensemble les progrès de tous genres que l'humanité doit à l'Evangile, les enseignements qui en découlent sur les rapports actuels des individus entre eux et avec le pouvoir, les moyens pratiques d'élever nos idées ^ de purifier nos mœurs, d'apaiser les âmes, par une plus grande diffusion du livre divin.

Mais, à côté de cette manifestation qui, après tout, ne témoignerait que d'efforts individuels et momentanés, voilà qu'il s'en produit une, autrement vaste et significative, autrement durable, autrement féconde. Depuis une vingtaine d'années l'on voit de toutes parts surgir une floraison sans précédents de publications évangéliques. Les simples traductions du texte, les commentaires érudits ou pieux, les éditions savantes ou populaires se multiplient, chez les catholiques, avec un succès qui va sans cesse grandissant, tandis qu'une égale faveur accueille les nombreuses Vies de Jésus-Christ et les

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études d'archéologie, d'histoire, ou même de géographie sur le temps et les pays qui furent témoins de son existence.

Pour ne citer que quelques œuvres de valeur sans doute différente, mais dont le rapprochement même donnera l'idée concrète de ce mouvement très complexe et très vaste, V Histoire du Canon du Nouveau Testament, par M. Loisy^ s'impose à la critique savante; M. Vigouroux édite, en latin avec traduction française, une

Bible où chaque Evangile fait l'objet d'un volume spécial, sans parler de l'introduction,^ où sont étudiées les questions d'ensemble ; le P. Goleridge consacre en anglais dix-neuf volumes, aussitôt traduits en français, à Y Histoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; le P. Rose, professeur à l'Université de Fribourg, aborde résolument dans ses Études sur les Évangiles les problèmes les plus aigus de la critique actuelle ; l'histoire, la piété, la théologie se mêlent, sans se nuire, dans le Jésus, du P. Sertillanges, le Commentaire de l'Évangile selon Saint Luc, de l'abbé Girodon, le Pater et V Heure présente, de l'abbé Poirine ; la Passion fait le sujet de nombreux ouvrages, parmi lesquels semblent tenir la tête ceux de l'abbé Martin, professeur à l'Institut catholique, et du P. OUivier ; les éditions françaises de l'Evangile se succèdent sans interruption, trouvant toujours à se ré-

40 QUELQUES MOTIFS d'kSPÉRER

pandre, soit qu'elles fondent, comme celles de MM. Jacquier et Labatut, les quatre textes en un seul récit, soit qu'elles se bornent à une traductioii accompagnée de notes, comme c'est le cas pour une multitude : éditions de l'abbé Verret, de l'abbé Garnier, de l'abbé Fillion, de la Bonne Presse, de l'œuvre de Saint-Paul, presque toutes populaires et à bon marché. On ferait une bibliothèque avec les seuls travaux que publient sur l'inépuisable sujet les prêtres de Paris ; je ne puis indiquer que ceux des curés de Saint-Vincent de Paul et de Saint-

Etienne du Mont : les Instructions apologétiques de M. Désers, sur le Christ Jésus^ sont d'une lecture aussi édifiante qu'agréable ; les travaux de M. Lesêtre passent sans effort de l'érudition la plus sûre à la vulgarisation la plus claire, et l'on ne sait que louer davantage, ou Notice- Seigneur Jésus-Christ dans son Évangile, ou cette petite Clef des Évangiles qui forme un si simple €t si précieux instrument de travail ^

I. Les ouvrages cités de MM. Lesêtre, Martin, Vigoureux, Coleridge, OUivier, Poirine et Labatut, ont paru chez Lethielleux; celui du P. Sertillanges, chez LecofFre; celui de M. Jacquier, chez Vilte ; celui de M. Girodon, chez Pion ; celui de M. Désers, chez Poussielgue, où Ton trouve aussi les Quatre Evangiles annotés par l'abhé Verret. M. Loisy a édité VHisloire du Canon, chez Maisonneuve; le P. Rose, ses Etudes sur l'Evangile, à la librairie Welter. Serait-il vrai, malgré l'invraisemblance, que ce dernier ouvrage devait d'abord s'appeler Eludes évangéliques, mais qu'on aurait trouvé ce titre un peu protestant ?

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Les protestants cesseront donc, je Tespère, de nous reprocher, en se scandalisant, la négligence du texte sacré. Eux-mêmes, du reste, continuent à en faire l'objet de leurs études, et c'est avec sympathie que, ne pouvant être complet, nous citerons, dans le nombre, des ouvrages comme ceux de MM. Stapfer, Ernest et Théodore Naville ou comme le Nouveau Testameîit du pasteur Bonnet et la Théologie du Nouveau Testament^ de Bovon. N'omettons pas d'annoncer, non plus, que les fameuses conférences d'Harnack, Das Wesen des ChristentumSy vont très prochainement paraître en français.

Notre langue n'a pas, il s'en faut, le monopole des publications évangéliques. Tout le monde connaît la propagande des sociétés bibliques; mais on ignore davantage les louables efforts qu'accomplissent aussi, pour la diffusion des livres inspirés, en Angleterre, la Catholic Truth Society; en Amérique, le Catholic Book Exchange ^ dirigé par les PP. Paulistes. Un de ces derniers religieux, le P. Elliott, vient de donner, sous le titre The Life of Jésus Christ^ une Vie de Notre-Seigneur à la fois savante et des plus populaires. Pour l'Allemagne, le bénédictin Grundl a publié, à Augsbourg, une traduction du Nouveau Testament, moins coûteuse que celle de Weinbart; et il faut citer, avec

les travaux de Belser sur l'Evangile, les Vies de Notre-Seigneur par Schell et par Schumacher-Schlecht.

En Italie, qui n'était pas cependant le pays au on lût davantage les Evangiles, on les avait, il y a une quinzaine d'années, publiés en brochure d'après la version du P. Curci. Retirée <lu commerce après les malheurs du célèbre Jésuite, elle avait été remplacée par la traduction de don Luigi Arosio et par celle de la librairie salésienne de Turin. Mais il nous plaît surtout de signaler celle qu'on imprime actuellement à Rome dans des conditions de science à la fois et de bon marché qui ne s'étaient encore rencontrées nulle part. Avant un mois, l'on aura pour vingt centimes un volume contenant les Evangiles et les Actes des apôtres.

La traduction en a été faite par dom démenti, un savant qui est aussi un lettré. Des hommes de la valeur du P. Semeria et du P. Genocchi en ont écrit, l'un la préface et l'autre les notes. Le texte entièrement revu parle P. Lepidi, maître du Sacré Palais, se trouve maintenant sous les presses de la typographie valicane^ C'est là un événement tout à fait nouveau et qui mérite la plus grande attention. A Rome encore, le zélé (( Cercle de Saint-Pierre » distribue gra-

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