L'ouvrage a paru, depuis, et a obtenu un immense succès
l'évangile aujourd'hui 43
tuitement ses Explications de l'Evangile du dimanche et propage ses petits Tracts à dix centimes sur les divers aspects ou enseignements de la vie du Christ. En même temps, un savant rosminien, don Pietro Stoppani, qui porte dignement un nom illustre, publie à Milan la Vita di Gesi};et, bien qu'il l'adresse aux élèves des collèges, tout le monde peut la lire avec intérêt. Dans la même ville paraissait, il n'y a que quelques mois, // Vangelo nel secolo XX, par le docteur Enrico Sigismondi ; et, si l'on peut reprocher à ce dernier livre une composition légèrement confuse ou du moins chargée d'excessives richesses, personne n'en conteste l'opportunité, les vues justes et originales, l'heureuse adaptation aux plus graves problèmes d'aujourd'hui ^
Mais revenons en France, et que ce soit pour y constater d'un coup d'oeil rapide que, en dehors des écrits proprement religieux, ni l'art ni la littérature ne se soustraient au charme attirant qu'exerce la figure du Christ sur l'âme contemporaine. Dans un fort agréable volume qu'il publiera très prochainement sous ce titre : Vei's rÉvangile 2, M. l'abbé Verret, supérieur
1. L'ouvrage de dom Stoppani et celui du docteur Sigismondi se trouvent à Milan, chez Cogliati.
2. Le livre a, en effet, paru, comme tous ceux qui étaient annoncés dans cet article (Paris, Poussielgue).
du petit séminaire de Chartres, atteste en plus de cent pages de citations la généralité du fait. Avec lui, on pourrait parcourir nos Salons de peinture, et, après avoir rappelé les Tissot avec plus de louanges que de blâmes, après avoir flétri, ou plutôt laissé dans l'oubli oii ils sont rentrés, un bon nombre de tableaux qui ne dénotent chez leurs auteurs pas plus de talent que de foi ni de bon goût, l'on s'arrêterait devant les meilleures toiles de Dagnan-Bouveret, de Carolus Duran, de Bouguereau, de Lhermite, de Bonnat et de Jean Béraud ; à ce dernier, s'il était nécessaire, on pardonnerait quelques erreurs, pour la belle œuvre où il a montré le Christ chargé de sa croix entre le groupe de tous les vicieux et de tous les repus, qui lui lancent des outrages, et le groupe de tous les souffrants, qui tournent vers lui des regards consolés. La vogue très justifiée qu'obtinrent chez nous les tableaux de Munkacsy n'est pas encore sortie de la mémoire publique. Autant et plus qu'en n'importe quel temps s'affirme donc sur l'art contemporain le prestige du fait évangélique, dont Dumas fils disait en recevant Leconte de Liste à l'Académie française : « A partir de ce fait, l'humanité a passé de l'idolâtrie du Beau à la religion du Bien. L'âme a ses besoins comme le corps et l'esprit. L'art, qui, selon vous, doit être son propre but à lui-
l'évakgile aujourd'hui 45
même, n'en crut pas moins devoir se mettre pieusement au service de la révélation affirmée divine. Dieu eut, comme les dieux, ses Phidias et ses Lysippe, ses Apelle et ses Zeuxis, dans les Donatello et les Michel- Ange, dans les Léonard et les Raphaël. »
« Et la musique naquit, disait-il encore, comme pour réunir en une seule toutes les voix de la création, à la louange du Créateur récemment dévoilé. Enfin, la poésie elle-même, abdiquant sa souveraineté directe sur les esprits, se fit la vassale et mena le chœur de la bonne nouvelle. » — Nous avons Réde?nption et Moj^s et Vita de Gounod, Marie-Madeleine et la Vierge de Massenet, comme on avait naguère les Béatitudes et la Rédemption de César Franck, l'Enfance du Christ de Berlioz, comme on avait, au xviif siècle, le Messie de Haendel.
Plus fréquemment encore les poètes demandent à l'Evangile leurs inspirations. Sans revenir sur un sujet qui était touché ici même, il y a moins d'un an^, l'on nous permettra de rappeler d'un mot les tentatives parfois heureuses qu'ont faites MM. Grandmougin, Haraucourt, A. Silvestre, pour nous ramener aux drames sacrés et aux mystères. Certains passages de /« Samaritaine de M. Rostand en valent
1. Voyez, dans le Correspondant du 10 avril 1901, la Poésie chrétienne contemporaine^ par M.Eugène de Ribier.
d'autres de F Aiglon et de Cyrano. Les vers suivants ne traduisent-ils pas admirablement les formules sous lesquelles le Maître ne cessait de recommander « son précepte » ?
Aimei^ son frère est bien, mais un païen le peut.
Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, c'est peu.
Aimez qui vous opprime et qui vous fait insulte!
Septante fois sept fois pardonnez 1 C'est mon culte
D'aimer celui qui veut décourager l'amour.
S'il vous bat, ne criez pas contre, priez pour.
S'il vous prend un manteau, donnez-lui deux tuniques.
Aimez tous les ingrats comme des fils uniques.
Aimez vos ennemis, vous serez mes amis.
Aimez beaucoup, pour qu'il vous soit beaucoup remis.
Aimez encore. Aimez toujours. Aimez quand même.
Aimez-vous bien les uns les autres. Quand on aime
Il faut sacrifier sa vie à son amour.
Moi je vous montrei^ai comment on aime, un jour...
D'une excursion par trop rapide à travers les nombreuses manifestations de foi, de science, d'art et de poésie, que provoque de nos jours
l'Evangile, on ne garderait qu'un vague et superficiel souvenir. Les circonstances nous permettent d'aspirer à mieux, puisque ces derniers temps ont vu paraître deux ouvrages d'une incontestable valeur et qui, chacun dans leur genre, en se complétant sans se ressembler, nous donnent de l'Évangile, soit comme doc-
l'évangile aujourd'hui 47
trine, soit comme histoire, une idée très exacte. Il faut parler avec quelque détail de la publication, aux deux tiers achevée, des Pages d'Évangile de M. Planus, et de l'édition, entièrement renouvelée, de la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ par JVP'' l'évêque de la Rochelle ^
Depuis les commentaires du P. Gratry sul* saint Mathieu et depuis ce chef-d'œuvre des « conclusions logiques de la vie de Jésus- Christ », par lesquelles M^" Bougaud termine le second volume du Christianisme et les Temps présents^ je ne crois pas qu'il ait paru sur l'Evangile rien d'aussi pénétrant que l'œuvre de M. Planus, rien d'aussi profondément juste, rien d'aussi fort dans sa simplicité, rien, je l'oserai dire, d'aussi évangélique. C'est ici, on a vite fait de s'en convaincre, de la religion vraie, non plus, comme en certains livres, des recettes à demi superstitieuses ou de vagues etfusions de religiosité. L'ouvrage répond à ce qu'on pouvait attendre d'un tel auteur sur un tel sujet. Par son enviable intimité avec de grandes âmes (ne nommons que Charles Perraud et son
1. L'ouvrage de Ms' Le Camus est en vente à la librairie Oudin, et celui de M. Planus, chez Poussielgue. M^'Le Camus a publié encore chez Oudin une belle Vie illustrée de Notre- Seigneur, et une Vie populaire en un seul volume. — Les Pages d'Evangile ont achevé de paraître et forment trois volumes.
illustre frère), par son expérience, ses prédications, son fécond ministère, M. Planus était mieux préparé que personne à nous donner, comme il le fait dans sa féconde retraite, les enseignements plus que jamais nécessaires d'une piété sans alliage, d une foi aussi éloignée des compromissions que des fanatismes et sans témérité comme sans ignorance.
Ainsi que le lui écrivait tout récemment l'éminent évêque d'Autun, ses œuvres « peuvent servir tout à la fois d'apologie du christianisme pour ceux qui ont le malheur de n'être pas encore des nôtres, et d'aliment solide de la piété pour les âmes déjà conquises à la foi et a la grâce de Jésus-Christ ». Son étude sur Saint Jean-Baptiste^ son choix à' Allocutions et discours, mieux encore ses trois volumes sur le Prêtî^e lui avaient déjà donné une place honorable parmi les publicistes catholiques d'aujourd'hui ; ses Pages d'Évangile le font passer aux tout premiers rangs. Le style, s'il manque peut-être de cet éclat original qui fait les grands écrivains, possède en revanche une souplesse, une aisance, une grâce, une émotion, un charme qui sont bien, de toutes les qualités, les plus désirables en pareil sujet. Quant à la pensée, c'est en faire l'éloge qu'elle mérite, de dire qu'elle est d'un prêtre, d'un prêtre qui a du cœur et qui sait voir juste.
M. Planus ne prétend, dit-il, qu'à suggérer aux chrétiens une méthode de lire FEvangile qui puisse les intéresser et leur faire du bien par les rapprochements qu'elle éveille ou impose. Et c'est là, croyons-nous, une assez haute ambition. Il ne recourt, pour y atteindre^ ni aux dissertations de théologie abstraite, ni aux discussions d'exégèse critique. 11 tient pour résolues les difficultés de cet ordre, laissant aux lecteurs qu'elles inquiètent de s'éclairer à l'aide des ouvrages spéciaux, qu'aujourd'hui, grâce à Dieu, l'on commence à rencontrer. Les Pages cVÉvangile ne s'adressent donc pas à ceux qui veulent scruter les origines, l'authenticité, la véracité des synoptiques ou de saint Jean, et qui ont besoin de se démontrer à eux-mêmes la divinité du Christ, mais à ceux-là plutôt qui, possédant la foi, n'ont pas le courage d'en faire la règle de leur conduite, ou qui, a plus avancés, ce semble, dans la piété, confondent des pratiques de surérogation et certaines dévotions intéressées avec le noble souci de mieux étudier chaque jour le divin modèle, de lui mieux ressembler, de le mettre mieux au centre de leur vie, dans une intimité féconde ». De cette préoccupation, comme peutêtre et en même temps du caractère de l'auteur, naît le ton particulier de l'ouvrage : un ton de causerie intime et de confidence quasi person-
ÇO QUELQUES MOTIFS d'eSPÉRER
nelle, d'une bienveillance enveloppante et conquérante, très doux à l'ordinaire et d'une candeur qui n'a rien de naïf, mais capable, alors qu'on s'y attend le moins, de s'élever tout d'un cotip et de s'indigner, comme faisait le Maître, quand s'offre à la pensée l'image d'une bassesse, d'un orgueil, d'une hypocrisie.
Ce n'est pas que M. Planus manque d'aptitude pour les démonstrations apologétiques. Il les aborde franchement dans les préliminaires de son premier volume. Parmi les preuves de la divinité du Christ, celle qui découle des extraordinaires affirmations qu'il a prononcées sur lui-même est développée avec une logique saisissante. Qu'on se recueille, en effet, devant <îertaines paroles de Jésus : « Je suis la lumière du monde. — Je suis la voie, la vérité et la vie.
— Celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra. — Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. — Qui de vous me convaincra de péché ? — Le Père et moi nous sommes un. — Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi.
— Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. » Et qu'on se demande, avec notre auteur, ce qui arriverait si, quelque jour, au palais Mazarin, un membre de l'Institut se mettait à parler ainsi de lui-même; quelle serait la stupeur des collègues, et bientôt, dans tout
l'évangile aujourd'hui 51
le public, quel rire ou quelle pitié accueillerait l'académicien privé de sa raison! Or, le Christ, pour s'être exprimé delà sorte, a ravi les foules, s'est imposé a l'admiration, à l'adoration, à l'amour absolu des esprits les plus exigeants, des âmes les plus généreuses, depuis une vingtaine de siècles et dans les pays les plus éclairés dil monde. Ce qu'il a dit, on l'a cru et on le croit; ce qu'il a commandé, on l'a fait, on continue de le faire, ou, si l'on y a manqué, on s'en repent, on y revient. Nul génie, nul autre fondateur de religion n'a jamais énoncé des prétentions comparables aux siennes; et le fait est que, de la part de tout auti-e, elles eussent paru insensées, révoltantes. De sa part, elles semblent toutes simples; elles n'empêchent pas que les incrédules le croient supérieur au reste des hommes; elles sont prises au pied de la lettre par la multitude des martyrs, des saints, des docteurs d'autrefois, et par le plus grand nombre des contemporains en toute nation civilisée. Il veut être plus aimé que nos amis, nos proches, nous-mêmes ; et il l'est en effet. Il proclame qu'il est Dieu ; on l'écoute, et il est adoré.
Dans les commentaires du genre homélie, — homélie veut dire entretien, — qui constituent le cadre très souple de son œuvre, c'est par exception que M. Planus prend le ton de l'apo-
logiste ; la piété, la morale, et, sans qu'il y ait prétendu, les analyses de psychologie sociale ou individuelle, voilà les sujets auxquels il s'attache. Ce ne sont pas de ceux, il faut le reconnaître, oii la banalité s'évite le plus facilement. Il y a échappé cependant, non point par la recherche de pensées ou de tournures nouvelles, qui eussent été ici totalement déplacées, mais par ces deux moyens fort simples, quoique d'une pratique infiniment rare : la sincérité intellectuelle, grâce à laquelle on ne dit que ce qu'on a nettement vu pour son propre compte, et l'incessante préoccupation de faire du bien à seslecteurs. Devrait-onjamais traiter de religion avec d'autres dispositions d'âme?
De là, tout naturellement, à.KQ.s Pages d'Évangile^ une adaptation constante des idées au monde dans lequel nous vivons, à l'état et aux besoins présents des esprits.
Il n'est pas nécessaire de forcer le sens du texte sacré pour y trouver, quand on sait le lire, des leçons qui conviennent à chacun de nous tout aussi bien qu'aux premiers auditeurs du Christ. S'agit-il des devoirs personnels, et lui entend-on dire qu'il vaudrait mieux être jeté au fond de la mer que de scandaliser un de ces petits qui croient en lui? il n'est que naturel de penser aux écrivains qui corrompent l'ignorance des lecteurs populaires et « aux
l'évangile aujourd'hui 53;
chefs d'ateliers, d'usines, de négoce, qui font profession d'irréligion aux yeux de leurs ouvriers, leur donnent l'exemple d'une conduite privée notoirement irrégulière », ou même les. provoquent directement au mal « par des sollicitations que l'autorité et les séductions pécuniaires rendent irrésistibles ». S'agit-il de ce qu'on appellerait bien le devoir collectif ou national, et de la loi providentielle qui, dans l'ensemble et malgré de provisoires, d 'apparentesexceptions de détail, rattache invinciblement la destinée des peuples à leur respect de la morale et de la religion ? l'Evangile encore présentera des enseignements qu'on dirait formulés pour nous ; et c'est à la France même que notre auteur applique, non pas sans motifs, la parabole du roi qui, préparant les noces de son fils, appelle des premiers ceux que de longues et intimes relations lui font prendre pour ses amis. Devant leur refus, il s'adresse à d'autres qu'on a jusquelà regardés comme des profanes ou des misérables. Ne faut-il pas redouter pour notre pays, s'il ne revient à de meilleures pratiques, « le retrait décisif de son mandat séculaire au profit de nations choisies à sa place, plus dociles,, plus fidèles, plus aptes à le remplir? »
Qu'on se reporte au chapitre oii il est parlé de ceux qui résistent au Christ « au nom des prétextes politiques », lui adressant des questions
S4 QUELQUES MOTIFS d'eSPÉRER
insidieuses sur ce qui est dû à César, ou l'ac- «usant devant Hérode « de pervertir la nation, de défendre qu'on paie les impôts, de prétendre à la royauté, d'agiter le peuple en enseignant dans toute la Judée* ». Les adversaires de Jésus, dit M. Planus, « pour colorer leurs vrais motifs de le haïr, qu'ils sentaient bien être inavouables, «n appelaient volontiers à des prétextes d'intérêt public ». Et il nous les montre qui, sous couleur de patriotisme, dénoncent en lui l'agitateur qui divise les concitoyens, hostile aux institutions établies et au régime politique du jour. Le système d'attaque a-t-il tant varié chez les ennemis actuels du christianisme?
Non moins qu'au nom de l'Etat, le Christ fut combattu au nom de la synagogue. Les Pages d'Évangile nous rappellent les reproches et les persécutions qu'il s'attirait des pharisiens et des princes des prêtres lorsqu'il libérait et vengeait la piété sincère des contrefaçons qu'ils lui faisaient subir : « Lui qui était la religion véritable, qui, dans son âme sainte, en gardait le trésor, lui qui ne pensait, ne parlait, n'agissait que sous la dictée chaude et lumineuse de ses inspirations, il lui a fallu se heurter constamment à un parti pris d'inintelligence et d'altération grossière de son merveilleux enseignement... »