‹ Quelques motifs d'espérer [microform]Chapitre 13 sur 51 · Saint Luc, XXIII · texte numérisé non relu

Saint Luc, XXIII

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Et sans tout à fait nous assimiler aux formalistes de Jérusalem, on part de là pour déplorer notre « tendance à déplacer la religion, à la faire passer, à la transvaser en quelque sorte du dedans de la conscience au dehors de la vie quotidienne, dans une multitude exagérée d'actes en somme peu coûteux»; on demande si, lorsque nous

sommes blâmés de « jeter sur l'Evangile tout un luxe d'additions envahissantes », il n'y a pas là pour nous matière à quelques réflexions. Le règne de Dieu au dedans de nous, dont sans cesse parlait le Maître, c'est quelque chose de plus difficile, mais de plus grand à réaliser, que ces pratiques extérieures contre lesquelles les défenseurs sincères de la tradition feraient peutêtre bien de tourner une partie du zèle qui les anime d'ordinaire à l'endroit de ce qu'ils appellent nouveautés. « Le règne de Dieu au dedans de nous, c'est l'incessante communion de l'âme avec le Père des cieux, l'intelligence et l'acceptation de ses droits souverains, la pleine et loyale soumission de notre volonté à ses volontés, le détachement des biens de la terre au profit des biens éternels, la résignation sincère dans l'épreuve, l'horreur du péché et des occasions qui peuvent y conduire, l'amour du prochain, la générosité matérielle et morale mise à lui être secourable, le pardon de ses torts, l'effort viril sur soi-même pour s'avancer toujours plus

dans la sainteté, l'œuvre par excellence, l'unique nécessaire. Le règne de Dieu, c'est la reproduction constante et progressive des exemples de Jésus-Christ. « — Que ceux qui trouveraient

que c'est là de l'Evangile diminué essaient seulement de remplir ce programme.

L'ouvrage de M. Planus nous aidera donc à toujours mieux comprendre «l'esprit» de l'Evangile et à en faire l'exacte application soit aux besoins permanents de Tâme, soit aux nécessités particulières du temps où nous vivons. Mais ce n'est point manquer de respect au plus précieux et au plus saint des livres que de constater les limites où il s'est enclos, et qui satisfont si incomplètement l'avide curiosité de l'histoire sur la vie du Christ, sur celui quiest, en même temps qu'un Dieu, le plus grand des enfants des hommes. Chacun sait, en effet, le peu de souci qu'ont eu les évangélistes de faire œuvre de biographes. « C'est à peine si, en les rapprochant tous quatre, on parvient à reconstituer une trame générale de la vie publique du Sauveur, à travers les plus désespérantes lacunes et les plus visibles incertitudes ^ » Toute leur

1. M""' Le Camus, Préface à la Vie de Noire-Seigneur Jésus- Christ.

préoccupation fut de rapporter les faits et les discours les plus propres à éclairer et à édifier leurs frères ; prédicateurs de la bonne nouvelle, ils n'avaient pour but ni de préciser l'ordre chronologique des faits, ni d'expliquer, en vue de la postérité, des allusions ou des usages qui n'offraient rien d'obscur aux contemporains. Il faut donc que la science humaine supplée, dans la mesure de ses forces, aux silences du texte inspiré; il faut que la connaissance des temps et des lieux, l'érudition, la géographie môme, reconstituent les conditions de toute sorte, le milieu, comme nous disons, oii Jésus a passé les années de son existence visible.

Les historiens non croyants ont eux-mêmes cédé à la fascination d'un si grand sujet, et leurs travaux, d'abord empreints d'une hostilité plus ou moins impie, commencent à observer les lois d'une méthode impartiale. 11 serait impossible aujourd'hui de traiter l'Evangile à la façon de Bauer, de Strauss ou même de Renan, comme un recueil oii les mythes et la légende l'emportentsur l'histoire. Il n'est plus de critique se-

rieux pour qui les Evangiles ne soient bien l'œuvre de ceux qui ont vu le Christ ou entendu ses premiers apôtres ; aux yeux des plus téméraires, les trois synoptiques sont antérieurs de vingt ou trente ans à la fm du i"" siècle, et saint Jean ne fut pas écrit plus tard que vers

l'an 100. De là cet accent tout nouveau qui, môme gâté par le parti pris de rationalisme, anime d'un respect et d'une gravité auxquels il faut rendre hommage les Vies de Jésus les moins orthodoxes.

Et cependant, pour le bien comprendre, il faut croire à lui. Ce que disait naguère M. Théodore de la Rive à propos de ceux qui ne professent envers saint François « qu'une dévotion littéraire », et ne peuvent dès lors pénétrer dans la plus intime partie de son âme', est bien plus juste encore de celui qu'adorait et aimait si passionnément le pauvre d'Assise. Les vrais chrétiens seuls, en écrivant la vie du Christ, méritent tout à fait l'éloge autrefois donné à l'Ange de l'Ecole, de bien parler de lui. Sans remonter à Ludolphele Chartreux, ni même au P. deLigny, c'est une fierté pour les catholiques français de pouvoir citer comme historiens du Sauveur les Dupanloup,les Foisset, les Veuillot, les Wallon. Tous se souviennent encore du succès qu'obtint l'œuvre éloquente du P. Didon;et pourtant elle ne vaut ni celle de M^" Bougaud, ni celle de l'abbé Fouard ~.

1. Th. de la Rive, Saint François d'Assise. Paris, Pion, 1901, Un vol. in-16, pp. vi et 151.

2. Voir le Christianisme et les Temps p7'ésenis, par Ms'' Bougaud, t. II : Jésus-Christ (Poussielgue, éditeur). M. Fouard a publié chez Lecoffre sa Vie de Notice-Seigneur Jésus-Christ, ainsi que son Saint Pierre et sonSaint Paul, qui y font suite.

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Après eux tous, je ne dis certes pas au-dessous d'eux, M^"" Le Camus, le nouvel évêque de la Rochelle, vient de montrer qu'on pouvait,^ sans copier personne, éclaircir encore les problèmes qui se rattachent au récit évangélique, mettre en plus vive lumière les événements de la vie du Maître et creuser toujours davantage le sens inépuisable de ses enseignements. Et c'est, à n'en pas douter, la meilleure manière de rendre gloire au Christ. « Le cadre historique et simplement réel, — nous écrivait quelqu'un que connaît bien l'évêque de la Rochelle, — le fait plus aimer que le nimbe où on Fa si longtemps montré entre ciel et terre. » Ce serait assez, pour justifier cette affirmation, de l'effet que produit son livre.

Il y a près de vingt ans que M^' Le Gamus^ donnait une première Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Depuis lors il n'a point cessé d'approfondir cet inépuisable sujet. De temps à autre, le public attentif était tenu au courant de ses^ études par quelques rééditions ou par des publications nouvelles, comme la Théologie populaire du Christ ou comme le Voyage aux paysbibliqiies. Et toujours la science de l'auteur allait grandissant ; sa critique s'aiguisait sans compromettre en rien la sûreté doctrinale; le style même s'affermissait, gagnait en atticisme et en sobriété sans perdre éclat ni chaleur. De ces longues et

dans la sainteté, l'œuvre par excellence, l'unique nécessaire. Le règne de Dieu, c'est la reproduction constante et progressive des exemples de Jésus-Christ. » — Que ceux qui trouveraient que c'est là de l'Evangile diminué essaient seulement de remplir ce programme.

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L'ouvrage de M. Planus nous aidera donc à toujours mieux comprendre « l'esprit » de l'Evangile et a en faire l'exacte application soit aux besoins permanents de lame, soit aux nécessités particulières da temps où nous vivons. Mais ce n'est point manquer de respect au plus précieux et au plus saint des livres que de constater les limites où il s'est enclos, et qui satisfont si incomplètement l'avide curiosité de l'histoire sur la vie du Christ, sur celui quiest, en même temps qu'un Dieu, le plus grand des enfants des hommes. Chacun sait, en effet, le peu de souci qu'ont eu les cvangélistes de faire œuvre de biographes. « C'est à peine si, en les rapprochant tous quatre, on parvient à reconstituer une trame générale de la vie publique du Sauveur, à travers les plus désespérantes lacunes et les plus visibles incertitudes i. » Toute leur

1. M"'' Le Camus, Préface à la Vie de Noire-Seigneur Jésus- Christ.

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préoccupation fut de rapporter les faits et les discours les plus propres à éclairer et ù édifier leurs frères ; prédicateurs de la bonne nouvelle, ils n'avaient pour but ni de préciser l'ordre chronologique des faits, ni d'expliquer, en vue de la postérité, des allusions ou des usages qui n'offraient rien d'obscur aux contemporains. Il faut donc que la science humaine supplée, dans la mesure de ses forces, aux silences du texte inspiré; il faut que la connaissance des temps et des lieux, l'érudition, la géographie môme, reconstituent les conditions de toute sorte, le milieu, comme nous disons, où Jésus a passé les années de son existence visible.

Les historiens non croyants ont eux-mêmes cédé à la fascination d'un si grand sujet, et leurs travaux, d'abord empreints d'une hostilité plus ou moins impie, commencent à observer les lois d'une méthode impartiale. 11 serait impossible aujourd'hui de traiter l'Evangile à la façon de Bauer, de Strauss ou même de Renan, comme un recueil oi^i les mythes et la légende l'emportent sur l'histoire. Il n'est plus de critique sérieux pour qui les Evangiles ne soient bien l'œuvre de ceux qui ont vu le Christ ou entendu ses premiers apôtres ; aux yeux des plus téméraires, les trois synoptiques sont antérieurs de vingt ou trente ans à la fm du i"' siècle, et saint Jean ne fut pas écrit plus tard que vers

l'an 100. De là cet accent tout nouveau qui, môme gâté par le parti pris de l'ationalisme, anime d'un respect et d'une gravité auxquels il faut rendre hommage les Vies de Jésus les moins orthodoxes.

Et cependant, pour le bien comprendre, il faut croire à lui. Ce que disait naguère M. Théodore de la Rive à propos de ceux qui ne professent envers saint François « qu'une dévotion littéraire », et ne peuvent dès lors pénétrer dans la plus intime partie de son âme\ est bien plus juste encore de celui qu'adorait et aimait si passionnément le pauvre d'Assise. Les vrais chrétiens seuls, en écrivant la vie du Christ, méritent tout à fait l'éloge autrefois donné à l'Ange de FEcole, de bien parler de lui. Sans remonter à Ludolphe le Chartreux, ni même au P. de Ligny, c'est une fierté pour les catholiques français de pouvoir citer comme historiens du Sauveur les Dupanloup,les Foisset, les Veuillot, les Wallon. Tous se souviennent encore du succès qu'obtint l'œuvre éloquente du P. Didon;et pourtant elle ne vaut ni celle de M^"" Bougaud, ni celle de l'abbé Fouard ~.

1. Th. de la Rive, Saint François d'Assise. Paris, Pion, 1901. Un vol. in-16, pp. vi et 151.

2. Voir le Christianisme et les Temps présents, par M^'' Bougaud, t. II : Jésus-Christ (Poussielgue, éditeur). M. Fouard a publié chez Lecoffre sa Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ainsi que son Saint Pierre et son Samf Paul, qui y font suite.

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Après eux tous, je ne dis certes pas au-dessous d'eux, M^"" Le Camus, le nouvel évêque de la Rochelle, vient de montrer qu'on pouvait,^ sans copier personne, éclaircir encore les problèmes qui se rattachent au récit évangélique, mettre en plus vive lumière les événements de la vie du Maître et creuser toujours davantage le sens inépuisable de ses enseignements. Et c'est, à n'en pas douter, la meilleure manière de rendre gloire au Christ. « Le cadre historique et simplement réel, — nous écrivait quelqu'un que connaît bien l'évêque de la Rochelle, — le fait plus aimer que le nimbe où on l'a si longtemps montré entre ciel et terre. » Ce serait assez, pour justifier cette affirmation, de l'effet que produit son livre.

Il y a près de vingt ans que M^"" Le Camus donnait une première Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Depuis lors il n'a point cessé d'approfondir cet inépuisable sujet. De temps à autre, le public attentif était tenu au courant de ses études par quelques rééditions ou par des publications nouvelles, comme la Théologie populaire du Christ ou comme le Voyage aux pays bibliqiies. Et toujours la science de l'auteur allait grandissant ; sa critique s'aiguisait sans compromettre en rien la sûreté doctrinale ; le style même s'affermissait, gagnait en atticisme et en sobriété sans perdre éclat ni chaleur. De ces longues et

patientes recherches, de ces voyages prolongés en Orient, de cette intime fréquentation des documents et des commentaires en toute langue, de ces méditations personnelles enfin, sans lesquelles il n'est pas de progrès qui n'expose à de fâcheux reculs, aujourd'hui nous voyons, nous recevons les riches bénéfices dans une édition tellement retouchée et augmentée, si soigneusement mise au point des dernières données de l'érudition, qu'on la peut bien considérer comme une œuvre réellement nouvelle.

Les plus doctes apprécieront tout ce qu'enferment de science discrète et sincère la plupart des notes récemment ajoutées, comme celleci, par exemple, qui se rapporte à « l'ardeur que montre saint Mathieu à établir la concordance du Messie avec les oracles prophétiques», — ardeur qui « le pousse même plus d'une fois à invoquer des textes acceptables seulement dans un sens accommodatice, ou même pris dans des écrits que nous n'avons plus. Au lieu de torturer ses citations, mieux vaut admettre résolument que, pour lui, comme pour les Juifs de son temps, les Ecritures se rapportent toutes en bloc au Messie. Dès lors, chaque fois qu'on y trouve un passage ou même un mot, pouvant s'adapter à un fait de la vie de ce Messie, on les prend tout simplement comme une prophétie de ce fait, sans se préoccuper du sens

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direct et réel qu'ils ont dans le prophète auquel ils sont empruntés. »

Pour nous, avec le commun des lecteurs, rassurés à bon droit, tant par le caractère de l'écrivain que par les louanges dont l'a plus d'une fois couvert le Souverain Pontife i, nous nous abandonnons sans arrière-pensée à la joie, toujours bonne à prendre, d'être en même temps, dans le même livre, édifiés et instruits.

Il faudrait être bien dépourvu de toute espèce détalent, disons qu'il faudrait être doué d'extraordinaires défauts, pour ne pas toucher les âmes chrétiennes enleurnarrantles actes et les paroles du Sauveur des hommes. Mais, à côté de cette émotion, lieureusement inévitable, que produira toujours l'adaptation, même la moins adroite,

des récits de l'Evangile, il en peut naître une autre qui la complétera et qui, sans la changer de nature, en doublera l'effet. Celle-là sera due à l'historien lui-même, s'il sait nous replonger sans excès ni effort, mais toutefois complètement, et en nous donnant la sensation de la vie réelle, parmi les circonstances au milieu desquelles a vécu l'Homme-Dieu, s'il sait mettre en plein jour l'émouvante suite des événements et les péripéties du grand drame qui domine l'histoire.

1. L'ouvrage est précédé d'une Lettre des plus élogieusesde Sa Sainteté le Pape LéonXlIl.

C'est ce qu'a fait admirablement M^""Le Camus, et la seule division de son œuvre en est déjà un témoignage. Il nous montre d'abord les Commencements de Jésus. A l'exemple de saint Marc et de saint Jean, il entre brusquement en matière ; la voix da Précurseur ayant, comme en un prologue, annoncé la venue du Messie, celuici parait et se fait baptiser dans les eaux du Jourdain. 11 faut maintenant nous dire quel il est; et son histoire rétrospective nous est racontée, depuis la prédiction de sa naissance jusqu'à sa trentième année, jusqu'à cette mystérieuse retraite au désert par laquelle il se prépare à la vie publique.

La Vie jmblique se peut diviser elle-même en trois périodes. Durant la première, Jésus explore, en quelque sorte, le terrain où il doit agir, « moins pour s'éclairer lui-même que pour mettre en lumière l'iniquité des uns et la justice relative des autres » ; il parcourt rapidement la Judée, la Samarie, la Galilée, manifestant son autorité dans les trois provinces, par son enseignement et par ses miracles, jusqu'à ce qu'il choisisse la dernière comme spécialement digne de voir naître le royaume de Dieu. Pendant la seconde période, qui est la plus longue, il forme ses disciples autour du lac de Génésareth, loin du despotisme pharisaïque et sacerdotal, en une région où les âmes

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sont plus généreuses et mieux disposées : il met, suivant son conseil, le vin nouveau dans les outres neuves. Et quand sa jeune Eglise est ainsi organisée, instruite, aguerrie, il l'emmène avec lui, pour la période de lutte, en pleine Judée, au milieu même de Jérusalem, où il se montre par trois fois et proclame hautement sa mission, tandis qu'autour de lui le monde officiel multiplie les embûches et que le peuple, exempt de parti pris, l'écoute, l'admire, finalement l'acclame dans le pacifique triomphe des Rameaux.

Alors s'approche et se précipite la Fin de ■Jésus-Christ. C'est la trahison, le dernier souper, le legs eucharistique, les suprêmes recommandations, l'agonie de Gethsémani, puis l'arrestation, l'inique procès devant les juges religieux et le juge civil, la condamnation, le supplice, la mort. Mais Jésus reparaît vivant, et, cette fois, immortel, impassible. Il daigne pourtant converser encore avec ses disciples, confirmer leur mission, les envoyer à la conquête spirituelle du monde avec cette fière parole que, si pour une telle entreprise ils ne sont rien et ne possèdent rien, son assistance leur suffira jusqu'à la fm des siècles. Et il s'éclipse dans la gloire éternelle, y conviant à sa suite l'humanité qu'il a sauvée.

Ne fût-elle pas d'un Dieu comme elle l'est,

cette vie encore dépasserait toutes les autres !

Et c'est ce qui paraît à la doctrine tout autant qu'aux actes; plus facilement peut-être, en un certain sens, puisque, s'il faut de Térudition, à défaut de foi, pour croire aux miracles de Jésus, il suffit de posséder une âme droite pour comprendre la siiréminence de ses enseignements. On pourra, comme Tolstoï, en procédant à rencontre de toutes les méthodes, s'égarer, se perdre dans l'histoire et dans l'examen des titres de l'Eglise; même alors on devra, comme l'écrivain russe, reconnaître la beauté et la vérité intrinsèques des paroles du Christ, leur nécessité pour le soulagement de l'anxiété morale et pour la bonne direction de la vie^

Plus qu'on ne le fait habituellement dans les

1. Voyez Tolstoï, Paroles d'un homme libre, la Doctrine chrétienne (un vol. in-l2 chez Stock, 1901, p. 140). — « Je me suis convaincu que, dans les religions existantes, je ne trouverais ni la réponse à mes questions, ni le soulagement de ma souffrance. Mon désespoir était tel que je fus prêt au suicide. Mais alors vint le salut, car j'avais retenu vaguement de mon enfance que la réponse à ma question se trouve dans l'Evangile. Dans cette doctrine, dans l'Evangile, malgré toutes les déformations apportées par la doctrine de l'Eglise chrétienne, je sentais la vérité et je fis la dernière tentative. Rejetant toutes les interprétations de la doctrine évangélique, j'ai commencé à lire et à étudier les Evangiles, à pénétrer leur sens, et plus je pénétrais le sens de ce livre, plus je voyais clairement quelque chose de nouveau, non semblable à ce qu'enseignent les Eglises chrétiennes, mais répondant à la question de ma vie. Et enfin cette réponse fut pour moi tout à fait claire. Non seulement cette réponse était claire, mais elle était aussi indiscutable. »

Vies de Jésus-Christ, M^" Le Camus insiste sur ses discours; il ne se borne pas à les reproduire; il les analyse, les commente et tâche à les approfondir.

Le discours sur la montagne, par exemple, se divise pour lui en parties relatives au bonheur, à la justice et à la sagesse. Pour nous en tenir au premier point, l'évêque a le don de mettre en plein jour et, quand il est utile, d'éclaircir, de quelques mots, le sens des béatitudes, en apparence si hardiment paradoxal. Avec lui, on en vient à comprendre, à envier le bonheur de ceux qui ne sont attachés à rien, parce qu'ils ont plus d'élan vers le monde supérieur ; le bonheur de quiconque verse des larmes, larmes de déception qui font tomber devant nous les voiles du réel, larmes de repentir qui lavent la souillure, larmes d'amour qui font violence au ciel ; le bonheur des âmes qui ont faim de la justice, et qui seront rassasiées; des miséricordieux, qui trouveront miséricorde, et des cœurs purs, qui verront Dieu; des doux, qui, à la longue, domineront le monde, et des pacifiques, ces vrais fils de Dieu; de ceux enfin qui partageront avec le Maître l'honneur incomparable de souffrir ou d'être outragés pour la cause de la vérité et de la justice. Telle est la sagesse insensée avec laquelle l'Homme-Dieu a promis de renouveler le monde, et l'a, de fait, en

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moins de deux mille ans, déjà bouleversé à le rendre méconnaissable, sans que, certes, nous touchions au terme des changements annoncés.

« Voilà les diverses catégories d'hommes à qui est promis le bonheur! Voilà l'ensemble de l'Eglise telle que son fondateur la conçoit ! Voilà l'histoire des élus ! Ce qui est humble, patient, affligé, dévoué, détaché des biens de la terre, ami de la vertu et du devoir, mais sans bruit, sans violence, se trouve inscrit comme citoyen du royaume nouveau. L'Eglise ne doit pas se recruter autrement, et s'il venait parfois à l'esprit des hommes de lui donner une autre force que celle de sa patience, de sa charité, de sa tristesse, de sa pauvreté, de sa mansuétude, de sa sainteté, ce serait toujours au détriment de son bien véritable, de son influence et de son avenir ^ . »

Nous avons dit que l'ouvrage de M^' Le Camus serait, pour nous, aussi instructif qu'édifiant. Ne fît-il, en effet, que nous apprendre à discerner les faits historiques des faits légendaires et l'authentique de l'apocryphe, par exemple, en nous déclarant sans phrases que.

quand la Vierge Marie apparaît dans l'Evangile pour la première fois, « elle est déjà fian-

i. T. II, pp. 8 et 9.

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cée à Joseph», et qu'ainsi l'on ignore totalement ses premières années, ce serait encore nous rendre un bon service et nous suggérer à nous aussi cette sage règle de conduite : '< Acceptons de ne rien savoir là où les vrais Evangiles n'ont voulu rien dire^ ^)

Mais nous devrons au savant auteur des enseignements plus positifs.

S'agit-il d'érudition? Avec lai nous prendrons à leur dernier stade les travaux de la critique sur l'origine des Evangiles, notamment sur les similitudes et les différences qu'on découvre entre les synoptiques; et nous inclinerons à admettre l'hypothèse d'un seul Evangile oral, prêché d'abord par les Apôtres à peu près en termes identiques, recueilli çà et là sur des feuilles volantes, aboutissant finalement à trois principales formes écrites que rédigent saint Mathieu en Palestine, saintLucà Antioche, et saint Marc à Rome.

S'agit-il de problèmes doctrinaux, de questions débattues entre théologiens, M»"" Le Camus dira franchement ce qu'il en pense, et, sans doute, peu de lecteurs hésiteront à le suivre, tant ses vues leur paraîtront pleines de foi et de justesse. Parmi les difficultés que soulèvent les rapports de la divinité et de l'humanité en l'unique personne du Christ, il en

est peu d'aussi délicates que celle qui se rapporte à ces mots de saint Luc : « L'enfant croissait en sagesse, en âge -et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. » Comment faisait une personne divine pour grandir en sagesse et en grâce, non seulement devant les hommes, ce qui aurait pu n'être qu'une apparence, mais aux regards de Dieu lui-même? Et c'est, du reste, le conflit, — conflit extérieur pour nous, harmonie intérieure pour le Christ, — c'est le conflit qu'à chaque instant provoquent les Evangélistes en nous montrant dans le Maître, soucieux qu'ils sont des faits plus que des théories, tantôt un Dieu et tantôt un homme, parce qu'étant l'un et l'autre il se manifestait à eux comme l'un et comme l'autre. Qui aura essayé de sonder ces profondeurs appréciera à son juste prix la claire simplicité des réflexions suivantes :

« A sa science naturelle et humaine s'ajoutait la science divine, à laquelle il avait recours dans les proportions requises par les événements, et d'après les lois prudentes que la Providence traçait elle-même. Or ces événements étaient toujours conformes aux phases régulières de la vie humaine; voilà pourquoi l'Evangile observe que l'enfant croissait en sagesse devant Dieu et les hommes, c'est-à dire que, tout en ayant la science infinie de Dieu à son service, l'homme

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en Jésus-Christ ne s'en servait que proportionnellement à ses besoins, selon les lois de développement de sa nature humaine et de sa mission divine. De là, rien d'anormal chez lui.

Petit enfant, il ne parlera ni n'agira comme un homme; cette précocité contre nature eût été plus effrayante qu'édifiante. 11 se contentera d'être petit enfant parfait. A mesure que les années se succéderont, le spectacle de l'univers, les relations avec les hommes, l'habitude de la méditation, développeront graduellement sa science humaine, et, dans sa pleine conformité à la volonté du Père, il perfectionnera cette science en l'éclairant à la lumière éternelle qu'il porte en lui. C'est môme dans cette fidélité de son âme à consulter la divinité que sera le principal élément de ses mérites humains et un des côtés pratiques par où il se proposera à notre imitation ' . »

Sur une autre question qui embarrasse un grand nombre de lecteurs chrétiens, je veux dire sur le sens exact où il faut prendre le récit de la tentation du Christ au désert, M^"" Le Camus encore a écrit des pages qui ne brillent pas moins par le bon sens que par la science théologique. Certes, il est loin d'admettre que ce mystérieux récit n'enferme

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