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Un siècle de l'Église de France

116 <JUELQUES MOTIFS d'eSPÉREU

nombre, que la commune admiration créait entre eux une sorte de fraternité. Il y avait là du charme, du privilège et un peu de mystère. Le malheur était seulement que les œuvres du P. Gratry devenaient introuvables et que les éditeurs, peu contents de l'élite si la quantité ne s'y joint, laissaient les livres s'épuiser lentement les uns à la suite des autres.

Il n'en va plus ainsi, grâce à Dieu. Depuis qu'en son beau livre, le P. Gratry^ sa Vie et ses Œuvres^ le cardinal Perraud a fixé l'attention sur celui dont il est le fils le plus illustre, le nom presque effacé a repris un nouvel éclat et brillé d'une lumière d'autant plus sereine qu'elle parait déjà venir de la postérité. Sans se laisser troubler plus longtemps par le souvenir de controverses entrées dans l'histoire, la presse religieuse a reconnu presque unanimement les rares mérites du P. Gratry ; et le public a si bien secondé ce mouvement, qu'on a dû remettre sous presse les ouvrages épuisés ^

A cette réhabilitation, un peu tardive sans doute, mais si bien justifiée et que l'on sent durable, il ne manquait plus qu'une biographie complète, sincère, définitive. Nous l'avons maintenant, tracée, comme il convenait, par

1. Tous les ouvrages du P. Gratry se trouvent chez Téqui, successeur de Douniol. C'est à la même librairie que le cardinal Perraud a publié l'ouvrage dont nous parlons.

LE RETOUR AU PÈRE GRATRY li7

un homme capable de comprendre à la fois dans le P. Gratry le prêtre, le philosophe et l'écrivain toute sa pensée, tout son cœur, toute son

âme*.

Le P. Chauvin est de l'Oratoire, comme en fut Gratry ; il a été son disciple et reconnaît lui devoir « des grâces inoubliables », en particulier celle de sa vocation sacerdotale. C'en était assez pour que son œuvre fût faite con amore. N'en était-ce pas trop pour l'impartialité de l'historien ? On aurait été disposé à le craindre et peut-être, étant données les habitudes, parfois les nécessités, des biographies ecclésiastiques, on ne s'en serait pas trop indigné. De fait, grâce à Dieu, nous avons ici l'œuvre d'un esprit libre, un livre de bonne foi, où les qualités et les vertus du héros ressortent au premier plan, parce qu'ainsi le demande la vérité, mais oii l'on ne passe sous silence ni ses faiblesses ni ses erreurs. Et c'est tant mieux pour le P. Gratry ; il en paraît plus homme, plus proche de nous et plus attirant. Habilement dégagée de quelques

1. LePère Gratry (1805-1872), VHomme et VŒuvre^ d'après des documents inédits, par le P. Chauvin, de l'Oratoire, supérieur de l'École Massillon. Paris, Bloud et Barrai, un vol. in-S". Ouvrage couronné par l'Académie française.

ombres, son histoire encore l'aurait fait admirer ; telle qu'elle est écrite, simplement et loyalement, elle le fait aimer, et ce sera une vraie joie de cœur, pour ceux qu'ont passionnés ses livres, de voir qu'ils peuvent s'attacher à l'homme autant qu'à l'auteur.

Habitués à le suivre dans ses recherches de la vérité divine et de l'universel bonheur des hommes, à planer avec lui dans le ciel des plus hautes idées, à partager ses aspirations vers l'avènement de plus de paix et de plus de justice, ce leur sera une émotion profonde d'apprendre tout ce que, pour leur faire tant de bien, il lui en a coûté de travail, de luttes et de souffrances. Ils s'inquiéteront de le voir, au collège, douter de la foi maternelle et glisser dans le désespoir jusqu'au désir de la mort ; ils se réjouiront comme d'un bonheur personnel, quand, dès la dix-neuvième année, il reviendra pour toujours au bien, sous l'effet de cette conviction qui réglera sa vie entière : « Je sais que Dieu est, parce que j'en suis aimé; je ne subsiste que par cet amour. » Ils admireront comme, à vingt ans, le cœur brisé pendant le sacrifice, mais ensuite inondé de céleste joie, il immole un amour terrestre, cependant bien pur, à la résolution de se donner sans partage à Dieu et au progrès de la vérité dans le monde .

Ils le suivront, comme un ami, à l'Ecole poly-

LE UE'IOUll AU PÈRE GRATKY 119^

technique, où il ne cherche la science que pour mieux l'accorder avec la foi ; à Strasbourg, où douze années de travail dans le groupe de l'abbé Bautain achèvent sa préparation d'écrivain et d'apologiste ; à la direction du collège- Stanislas et à l'aumônerie de l'Ecole normale;, dans ses polémiques contre Vacherot et Renan,, où l'on ne sait qu'admirer davantage, de la forcedes idées, de l'éclat du style, d'une douceur presque toujours prête à réprimer l'impétuositénaturelle des premiers mouvements.

L'heure des grands actes arrive, avec la fondation de l'Oraloire ; l'heure de la grande influence, avec les cours, les conférences, les entretiens, qui groupent autour de lui une jeunesse d'élite et lui amènent de toutes parts les sincères chercheurs de la vérité ; l'heure des grands succès, avec la publication de la Connaissance de Dieu (1853), de la Logique (1855),. de la Connaissa?ice de l'âme (1858), de la Philosophie du Credo (1861), des Sources (1862), du. Commentaire sur l'Evangile de saint Mathieu (1863), des Sophistes et la Critique (1864), à' Henri Perreyve (1866), de tant d'œuvres enfin qui font revivre les plus beaux jours de la philosophie chrétienne, et qui ouvrent devant leur auteur, devenu célèbre, les rangs de l'Académie française.

Mais les pages préférées de cette chère histoire resteront celles où il est parlé d'épreuves et de souffrances, — de quelles souffrances et de quelles épreuves !

Le malheur de se tromper, l'outrage des adversaires et le blâme ou le silence des amis, l'effort que demande, avant la soumission, un redressement loyal de ses propres idées, le spectacle de la France vaincue par l'étranger et déchirée par la guerre civile, l'abandon, les pleurs, une atroce maladie, tout ce qui peut rendre plus sombre et plus amer l'achèvement d'une vie où si longtemps n'avaient régné que la lumière et que l'amour : voilà donc quelle a été la fin du P. Gratry! Ou plutôt, ce n'en fut là qu'un des aspects ; il y en eut un autre, non pas, certes, fait de bonheurs et de triomphes, mais où, du moins, se manifestèrent la résignation filiale à la Providence, la joie austère des peines acceptées, l'inébranlable sérénité, sous les agitations même les plus violentes, des dernières et secrètes profondeurs de l'être. Dieu ne voulut pas délaisser tout à fait son pauvre serviteur ; il l'entoura de quelques âmes dignes de le comprendre, et, tout à fait

dans les derniers jours, il fit venir au pied de sa couche les deux plus aimés de ses fils spirituels, Adolphe et Charles Perraud.

Avec ces privilégiés s'agenouilleront, en pensée, au chevet du mourant, tous ceux qui, sans l'avoir connu, l'aiment pour son génie candide, pour la beauté de son âme, pour le grand bien qu'il leur a fait. Et nulle lecture ne les touchera plus que celle du codicille ajouté pour eux à son testament :

(( Je laisse à tout être humain que j'aie jamais salué ou béni et à qui j'aie jamais adressé quelques paroles d'estime, d'affection ou d'amour, l'assurance que je l'aime et bénis deux ou trois fois plus que je ne l'avais dit. Je lui demande de prier pour moi, pour que j'arrive au royaume de l'amour, où je l'attirerai aussi par l'infinie bonté de notre Père. J'étends ceci à tous mes amis inconnus et à venir, et aussi loin que Dieu me permet de l'étendre, omnibus hominibiis (saint Paul). Je les salue tous devant Dieu, je les bénis du fond du cœur, je leur demande de prier pour moi, et j'espère que je serai près d'eux, et avec eux, après ma mort plus que pendant ma vie! Et à revoir auprès du Père, »

Ce serait, toutefois, donner une bien fausse idée des œuvres du P. Gratry et du récit de sa vie que d'y laisser voir seulement une source d'émotions élevées. Dans près de deux cents pages, le P. Chauvin s'occupe de vues sociales et philosophiques, discutant, louant presque toujours et blâmant quelquefois ce que le P. Gratry a enseigné sur les plus importantes questions de la destinée individuelle et de l'avenir de l'humanité. Il y a là des problèmes qu'on n'a pas le droit de traiter en passant, et ce n'est pas en dix ni même en cent lignes, que j'oserais résumer les idées d'un homme presque universel, sur le renouvellement de la philosophie et de la science, sur leur accord avec la foi, sur le rôle parallèle de l'intelligence et du cœur dans la recherche de la vérité, sur les divers mouvements par oii l'âme peut s'élever à Dieu, sur les deux degrés — naturel et surnaturel — de V intelligible divin, sur les manifestations du sens divin en noire conscience et la nécessité d'aimer pour comprendre, sur les preuves de l'immortalité, sur le progrès moral envisagé comme condition du progrès social, et sur le progrès religieux en tant qu'il est nécessaire au progrès social.

Mais sans vouloir ici analyser, même incom:plètement, tant de grandes théories, si l'on cherche un Irait qui leur soit commun et qui caractérise au mieux l'attitude générale de celui qui les a soutenues, nous pensons qu'avant tout il faut voir dans le P. Gratry — comme l'a fait le cardinal Perraud — un précurseur.

Un précurseur, a dit l'évêque d'Autun, « c'est^ suivant la force étymologique du mot, l'hom me qui va en avant. Après que son regard perçant a discerné plus vite le but, il s'y porte avec plus de rapidité. Il est déjà arrivé quand les autres sont encore en marche^. » Ou bien, et plus fréquemment, il est en marche déjà quand les autres sont encore assis.

Le cardinal Perraud nous montre en Gratry l'homme qui, vingt ans avant que Léon XIII remît en honneur la philosophie de saint Thomas, la déclarait plus profonde, plus juste, plus^ complète que celle de Platon et d'Aristote ; et qui, près d'un demi-siècle avant le Congrès de La Haye, appelait un effort pacifique des peuples civilisés en termes presque identiques à ceux dont devait se servir le maître de l'empire russe. Il nous le montre également qui, dans son magnifique livre sur la Morale et la Loi de rhistoire^ proclame en son nom privé les mêmes justices

1. Panégyrique du cardinal Lavigerie,-p.iO, et le P. Gratry ^ p. 207. (Voy. dans ce dernier livre tout le chapitre vu.)

sociales que l'encyclique Rerum novarum devait, à la fin du XIX* siècle, donner comme programme àla chrétienté : «C'est ici même qu'intervient l'Evangile pour répondre que l'on peut, que l'on doit améliorer la masse des hommes et qu'on y parviendra... Il donne le détail des moyens par lesquels nous pouvons enlever l'obstacle et appliquer les forces au progrès réel de la vie des nations^. »

Le P. Gratry croyait à ce « progrès réel ».

L'humanité, pour lui, marche sans s'arrêter, quoique d'un pas hésitant, et ralenti par beaucoup d'obstacles, dans la voie de la lumière scientifique, de la paix entre peuples et de l'équité des rapports sociaux. Libre à ceux-là de le traiter d'utopiste, qui ne savent pas découvrir sous la neige de l'hiver les moissons en travail de germer; que toutes les découvertes inquiètent dans leur foi timide, comme si une vérité pouvait être exposée au démenti d'une autre vérité ; qui supposent tout perdu aussitôt que, dans la société, la croissance d'un nouvel organisme et, par exemple, du groupement syndical, ébranle des institutions ou seulement des coutumes en désaccord avec les nécessités et les faits d'aujourd'hui ; qui se laissent assourdir par le bruit des violences momentanées et

1, La Morale et la loi de Vhistoire, t. II, p. 32.

ne remarquent pas que, pour la première fois depuis le commencement de l'histoire, se fait entendre, à chaque grand crime, la protestation, encore trop faible, mais déjà impressionnante, d'une conscience totale de l'humanité.

Utopiste et rêveur ! c'est, à l'usage des découragés, un facile moyen de réfuter ceux qui voient plus loin qu'eux et qui se sentent plus d'énergie. Le malheur veut, ou plutôt le bonheur, qu'une application exacte de la méthode d'observation en matière sociale n'ait pas inspiré des conclusions moins optimistes à de vrais savants. Tout récemment, un esprit des plus nets et des moins chimériques, M. Paul Bureau, concluait en ces termes une analyse très rigoureuse des phénomènes relatifs au contrat de travail :

« Loin qu'il y ait une opposition entre le progrès matériel et le progrès moral, le premier n'a d'autre fin que de conduire vers le second.

L'humanité est en marche vers une vertu beaucoup plus haute et une moralité beaucoup plus pure... Nous pouvons toujours répéter avec confiance cette belle parole d'Emerson : Whaîever may happen in this hour or that^ the years and the centuries are always pulling doivn the wrong and building up the right^. » — « Je

1. Paul Bureau, le Contrat de travail, le Rôle des syndicats profession7iels. i vol. m-8°, chez Alcan, 1901, p. 271.

crois au progrès des temps chrétiens, disait Ozanam; je ne m'effraie pas des chutes et des écarts qui l'interrompent. » Et le grand Taine vieilli, désabusé, faisait à deux de ses disciples étonnés cette confidence avant de mourir : « Je crois sérieusement que le monde va au mieux, que le bien est une réalité, et c'est ce qui fait que je puis m'associer en toute sincérité d'âme à la prière des humbles : Adveniat regnum tuum^. »

En nous servant, sans beaucoup en étendre le sens, des paroles mêmes de Tévêque d'Autun, nous irons au bout de notre pensée et nous dirons du P. Gratry que « ses prétendues audaces de précurseur n'étaient, après tout, qu'une application directe, logique, de l'esprit de l'Evangile aux rapports mutuels des nations chrétiennes « et des chrétiens entre eux.

1. Paroles citées par M. Sabatier dans le Temps du 7 mars 1893.

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