‹ Quelques motifs d'espérer [microform]Chapitre 25 sur 51 · CONTRE · texte numérisé non relu

CONTRE

C'est une instructive et douloureuse expérience à faire, en nos temps agités, que de passer plusieurs mois ou seulement quelques^ semaines hors de France, et de brusquement retomber ensuite dans le fracas de ces discussions, de ces menaces, de ces injures et même de ces violences matérielles, qui semblent de plus en plus constituer l'essence de la vie publique en notre malheureux pays.

On ne dira pas que les événements actuels soient de nature à atténuer la tristesse d'une telle impression ni à faire entrevoir le terme prochain de ces excès. D'une part, un gouvernement qui a pris à tâche d'aggraver encore dans l'application les conséquences d'une loi oppressive, et qui accepte comme toute naturelle la protection des pires ennemis de la société ; d'autre part, la masse des honnêtes gens qui,.

violentée dans ses droits les moins contestables, se sent presque tentée de proclamer la faillite des institutions modernes et de s'en remettre, elle aussi, à la violence, à l'illégalité, aux coups de désespoir : voilà où nous a menés déjà la propagation des doctrines de haine. Et plus loin encore on commence d'entrevoir à quels excès de tyrannie elles peuvent aboutir, si l'on ne parvient pas à en arrêter au plus vite la redoutable propagande.

Plus s'étend le mal qu'elles accomplissent, plus impérieux s'impose le devoir d'y résister et de prêter appui à ceux qui les combattent. Moins deviennent nombreuses les voix qui parlent de bon sens et de tolérance, plus il importe de les écouter et d'y faire écho.

Un livre ^ a paru dans ces derniers temps, qui flétrit avec force les erreurs dont nous souffrons et qui en montre avec une étonnante siireté de vues les remèdes nécessaires ; un bon citoyen, un chrétien éclairé, un penseur vraiment libre, et, ce qui ne gâte rien, un écrivain des plus éloquents, a dit exactement ee qu'on doit penser de nos discordes et ce qu'il faut faire pour y mettre un terme. Qui ne voudrait propager un tel livre et applaudir un tel auteur?

1. Les Doctrines de Haine ^ par A. Leroy-Beaulieu, membre de rinstitut. — Un vol in-12, chez Calmann-Lévy .

Suivant que sa pénétrante et courageuse critique des Doctrines de Haine le mène à réclamer justice et liberté pour les catholiques, les juifs ou les protestants, M. Anatole Leroy- Beaulieu s'entend accuser tour à tour de cléricalisme ou de complaisance sémite et huguenote. Il l'avait prévu et ne s'en laisse pas abattre. Nulle injure ne peut l'empêcher de dire aux fanatiques de tous les partis cette grande vérité : qu'ils sont responsables solidairement, et presque à un égal degré, des divisions qui affaiblissent, énervent et menacent de ruiner, sinon presque de détruire la patrie commune.

« La patrie commune », c'est déjà plus que n'en veulent entendre nos artisans de discorde. Il semble que ce soit leur faire tort, de désirer une France également juste et hospitalière pour tous ses enfants.

Gomme si la décroissance de notre natalité ne menaçait pas de nous faire, à elle seule, descendre assez rapidement au-dessous des puissances voisines, ils souhaiteraient encore que de nos rangs déjà trop éclaircis l'on se hâtât d'exclure toutes les catégories de citoyens qui pensent, prient ou agissent autrement qu'eux,

qui n'ont point le nez courbé de même ou qui s'habillent différemment : tantôt les moines et tantôt les juifs, tantôt les protestants et tantôt les sœurs, tantôt les officiers et tantôt les propriétaires.

En attendant que l'expulsion et le bannissement se généralisent, on recourra aux mesures d'exception, on confisquera les biens, on mettra les scellés sur des demeures libres, on interdira à ceux qui déplaisent les charges publiques, l'enseignement et jusqu'à l'exercice de la charité. Et cela se passera dans un pays qui a fait, depuis cent quinze ans, la plus grande Révolution de l'histoire humaine pour proclamer l'égalité des citoyens devant la loi, leur droit égal à toutes les fonctions.

Comment croire à de telles folies, à un pareil recul de l'esprit humain, si l'on n'avait, en ce moment même, la douleur et la honte de les constater dans le domaine des faits? L'étranger s'en étonne et refuse d'ajouter foi au témoignage de ses propres journaux. Est-ce donc là, se demande-t-il, cette France qui se vantait d'être ^n tête du progrès humain? Gomment en est-elle venue à rompre aujourd'hui le pacte élémentaire de mutuelle tolérance et de respect des personnes sans lequel il n'y a plus de société civilisée?

Et l'on voit les peuples d'une autre religion offrir l'hospitalité aux représentants de notre foi nationale; on voit les pays protestants accueillir avec respect, avec pitié, les religieux, les religieuses catholiques. Politiques ou confessionnelles, toutes les barrières s'inclinent, toutes les frontières s'entr'ouvrent pour laisser passage aux victimes de la France.

Ce qui ajoute à l'odieux du crime, c'est qu'on ose le commettre sous couleur de vertu et de bien public. Les décrets de proscription se signent maintenant au nom de la liberté. Les tyranneaux du jour accusent l'Eglise de vouloir mettre l'Etat au service d'un dogme; et ils se serventdu pouvoir gouvernemental pour imposer contre elle le règne exclusif de leur propre doctrine. Ils veulent, disent-ils, prévenir tout retour à l'ancien régime, assurer pour jamais les conquêtes de l'esprit moderne; et, pour atteindre ce but, ils remettent en vigueur les procédés, les coutumes, les décrets de l'ancien régime. Qu'ils emploient donc la violence, s'ils la jugent nécessaire au succès de leurs attentats ; mais que, du moins, ils nous épargnent ces déclamations qui ne peuvent venir que de l'hypocrisie ou de la sottise.

132 QUELQUES MOTIFS d'eSPÉKER

Veut-on savoir ce que pensait de tels attentats un homme dont à bon droit toute la France célébrait, il n'y a qu'un an, le centenaire très solennel? Après avoir franchement exprimé son peu de sympathie pour la continuation de la vie monastique dans les temps modernes, Victor Hugo donnait pour titre à un chapitre de ses Misérables'^ : « Le couvent au point de vue des principes ». Et il le commençait ainsi :

« Des hommes se réunissent et habitent en commun. En vertu de quel droit? en vertu du droit d'association. — Ils s'enferment chez eux. En vertu de quel droit? en vertu du droit qu'a tout homme d'ouvrir ou de fermer sa porte. — Ils ne sortent pas. En vertu de quel droit? en vertu du droit d'aller et de venir, qui implique le droit de rester chez soi. »

Oui ou non, est-ce de pareils droits qu'on veut les priver? Et qu'en eût dit le poète des Châtiments?

« Là, chez eux, que font-ils? ajoutait Hugo. Ils parlent bas ; ils baissent les yeux ; ils travaillent. Ils renoncent au monde, aux villes, aux sen-

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