CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INÉDITS
Admis à visiter quelques jours avant le public le nouveau monument qui commence de s'élever en l'honneur de Taine, le Correspondant est heureux d^annoncer que l'œuvre est digne, par sa simplicité, comme par son ampleur et par sa franchise, du très loyal grand homme qu'il s'agit de faire connaître à la postérité. Le volume prêt à paraître ^ répond des deux qui le doivent suivre, et déjà l'on peut se faire une exacte idée de l'ensemble.
Suivant un désir souvent exprimé par Taine, et
1. Il parut à la fin de mai 1902 (Un vol. in-12, chez Hachette). Le grand nombre des textes cités dans ce chapitre tient à ce qu'ils étaient encore inédits lorsqu'on le publia. Ils n'ont, du reste, rien perdu de leur intérêt, et représentent assez exactement tout ce qui dans l'ouvrage se rapporte aux questions religieuses.
jusqu'en son testament, la famille et les éditeurs ont écarté de leur publication tout ce qui eût touché à sa vie privée ; mais rien n'y semble omis de ce qui pouvait servir à l'histoire de ses pensées et des conditions où elles se développèrent. Il faut toutefois prévenir les lecteurs qu'ils ne se trouveront en face ni d'une biographie à proprement parler, ni d'une simple collection de documents et de lettres. C'est ici plutôt un mélange des deux genres, et nous y voyons, h la manière des grandes Vies anglaises, la correspondance et les reproductions de fragments inédits alterner avec le récit ordinaire des faits. C'est ainsi, par exemple, et pour en donner une idée précise, que la partie du premier volume qui a pour titre VEnfance et V Éducation se compose de trois chapitres, dont l'un nous conduit de la naissance à l'année de rhétorique et est suivi des lettres à M. Hatzfeld, professeur du jeune Taine au lycée Bourbon ; l'autre parle de l'année de philosophie et donne un essai datant de cette époque ; le troisième rappelle l'entrée à l'Ecole normale et reproduit la correspondance échangée à ce propos avec Pré- Yost-Paradol. Il va sans dire qu'à mesure qu'on avance, les lettres tiennent une plus grande place et revêtent plus d'importance pour l'histoire morale et intellectuelle de la seconde moitié du xix^ siècle.
Le volume débute donc par des renseignements sur la famille et l'éducation de Taine; il le suit à l'École normale et dans son unique année d'enseignement, pour se terminer avec la soutenance des thèses de doctorat. Il s'étend ainsi de 1828 à 1853. L'intérêt qu'il offre, on le devine sans peine, c'est de nous faire assister h la genèse des idées d'un homme qui a marqué de son empreinte l'esprit de beaucoup de se& contemporains, et qui continue d'exercer parmi nous, d'exercer sur nous, une action puissante. En dehors des appréciations politiques, sur lesquelles on nous permettra de ne pas insister, on sent se dégager du texte une sorte d'expérience philosophique et religieuse, un cas tout à fait important de l'étrange évolution qui écarte parfois de l'Evangile les âmes en apparence les mieux faites pour s'y adapter. Et quelle n'est pas la gravité de ce désastre lorsqu'il s'agit d'hommes d'une pareille valeur!
Supposons qu'au lieu de propager longtemps une philosophie fausse, pour ne rendre qu'à la fin de sa vie un incomplet hommage au christianisme, Hippolyte Taine eût compris et gardé la foi de son enfance, quelle différence, peut-être, dans les convictions des innombrables jeunes gens qui se sont enchantés de sa maîtrise et qui l'ont adopté pour guide ! Mais, par là même, quel utile enseignement pour nous, si
mieux informés de ce qui l'éloigna de l'Eglise, nous pouvions prémunir d'autres esprits contre les erreurs ou les confusions auxquelles luimême succomba !
Évidemment, il ne faut point méconnaître la part de responsabilité personnelle qui accompagne la perte de la foi ; et nous allons justement reproduire des pages où l'on verra que le jeune Taine secoua bien à la légère ses premières croyances. Mais, d'un autre côté, c'est le rôle et c'est le devoir de ceux qui veulent servir la religion, que de travailler à la faire connaître telle qu'elle est, et de ne jamais permettre qu'on la solidarise avec des aspirations opposées à la science ou au progrès social ; quelques lettres de notre normalien suggéreront, de ce côté aussi, d'utiles réflexions et montreront peut-être, soit dit en passant, qu'il n'y a pas que des avantages à faire l'apologie du catholicisme par des arguments dont toute la valeur repose sur leur ancienneté.
Usant de la généreuse autorisation qui nous est donnée de puiser librement dans les^bonnes feuilles du livre, nous citerons d'abord, presque en son entier, l'introduction d'un travail de cin-
quante-deux pages qu'Hippolyte Taine, alors âgé de vingt ans et élève de philosophie au lycée Bourbon, écrivit en mars 1848, — quelques jours après une révolution dont il ne semble guère s'être préoccupé. L'Essai, qui a pour titre : De la destinée humaine^ débute par une sorte de confession intellectuelle oii l'on peut saisir l'évolution de ses idées depuis l'âge de quinze ans jusqu'au milieu de son année de philosophie.
C'est assez en dire l'importance.
6 mars 1848.
Ce travail n'a pas été fait par hasard ni par curiosité ; ce n'est ni un amusement philosophique ni une recherche oiseuse. C'est la réponse à une question que je me suis faite depuis longtemps; c'est le terme d'une lente révolution qui s'est passée dans mon esprit.
Il est certains esprits qui vivent renfermés en euxmêmes et pour qui les passions, les douleurs, les joies, les actions sont tout intérieures. Je suis de ce nombre et, si je voulais repasser ma vie en moi-même, je n'aurais qu'à me ressouvenir des changements, des incertitudes et des progrès de ma pensée. Si j'écris ceci en ce moment, c'est pour le retrouver plus tard et savoir alors quel j'étais aujourd'hui.
Jusqu'à l'âge de quinze ans, j'ai vécu ignorant et tranquille. Je n'avais point encore pensé à l'avenir, je ne le connaissais pas; j'étais chrétien et je ne m'étais jamais demandé ce que vaut cette vie, d'où je venais, ce que je devais faire...
La raison apparut en moi comme une lumière ; je commençai à soupçonner qu'il y avait quelque chose
au delà de ce que j'avais vu ; je me mis à chercher comme à tâtons dans les ténèbres. Ce gui tomba d'abord devant cet esprit d'examen, ce fut ma foi religieuse ^ . Un doute en provoquait un autre ; chaque croyance en entraînait une autre dans sa chute... Je me sentis en moi-même assez d'honneur et de volonté pour vivre honnête homme, même après m'être défait de ma religion ; j'estimai trop ma raison pour croire à une autre autorité que la sienne; je ne voulus tenir que de moi la règle de mes mœurs et la conduite de ma pensée; je m'indignai d'être vertueux par crainte et de croire par obéissance. L'orgueil et l'amour de la liberté m'avaient affranchi.
Les trois années qui suivirent furent douces ; ce furent trois années de recherches et de découvertes. Je ne songeais qu'à agrandir mon intelligence, à augmenter ma science, à acquérir un sentiment plus vif du beau et du vrai ; j'étudiai avec ardeur l'histoire et l'antiquité, cherchant toujours les vérités générales, aspirant à connaître l'ensemble, à savoir ce qu'est l'homme et la société. Je me souviens encore du transport extraordinaire où je fus, lorsque je lus les leçons de M. Guizot sur la civilisation européenne. Ce fut comme une révélation : je me mis à chercher les lois générales de l'histoire, puis les lois générales de l'art d'écrire. J'osai, dans mon inexpérience et dans mon audacieuse confiance, essayer une foule de questions qui ne peuvent être traitées que par des hommes d'un esprit mûr et très instruits. Mais la vanité des efforts et l'insuffisance de mes découvertes me rappelèrent bientôt au bon sens. Je compris qu'avant de connaître la destinée de l'homme, il fallait connaître l'homme lui-même. Alors naquirent mes premières idées de philosophie. —