C'est nous qui soulignons
Elles se développèrent pendant tout le temps que je passai dans la classe de rhétorique : cela vint du besoin où je me trouvai de connaître le caractère des personnages que je faisais parler, d'apprécier la valeur de leurs motifs, de juger des passions qui devaient les émouvoir et du ton qu'ils devaient prendre. Il fallait à tout prix s'occuper de philosophie, pour sortir de la monotomie des lieux communs. En même temps, beaucoup de travaux particuliers et des lectures sérieuses excitaient l'activité de mon esprit et me donnaient les matériaux de mes recherches.
Ce fut alors que je revins à la vraie philosophie et aux questions importantes que j'avais déjà considérées au début de ma raison. Malgré la chute de mon christianisme^ j'avais conservé les croyances naturelles, celle de l'existence de Dieu, celle de l'immortalité de l'âme, celle de la loi du devoir. J'en vins à examiner sur quels fondements j'appuyais ces croyances : je trouvai des probabilités et aucune certitude; je trouvai faibles les preuves qu'on en donnait; il me sembla que l'opinion contraire pouvait contenir une part égale de vérité ; ou plutôt il sembla que toutes les opinions étaient probables; je devins sceptique en science et en morale; j'allai jusqu'à la dernière limite du doute; et il me sembla que toutes les bases de la connaissance et de la croyance étaient renversées.
Je n^ avais encore lu aucun philosophe; j'avais voulu conserver une liberté entière à mon esprit, une indépendance complète à mon examen. Aussi j'étais plein à ce moment d'une joie orgueilleuse ; je triomphais dans mes destructions ; je me complaisais à exercer mon intelligence contre les opinions vulgaires; je me croyais au-dessus de ceux qui
croyaient, parce que, lorsque je les interrogeais, ils ne me donnaient aucune bonne preuve de leur croyance; j'allais toujours plus avant, jusqu'à ce qu'un jour je ne trouvai plus rien debout.
Je fus triste alors; je m'étais blessé moi-même dans ce que j'avais de plus cher; j'avais nié l'autorité de cette intelligence que j'estimais tant. Je me trouvais dans le vide et dans le néant, perdu et englouti. Que pouvais-je faire? Toutes mes croyances étant abattues, la raison me conseillait l'immobilité, et la nature m'ordonnait l'activité. L'homme ne peut rester sans agir, sa vie est une aspiration et un mouvement continuels; ne pas agir, pour lui, c'est mourir. J'étais, d'ailleurs, à cette époque où la vie est puissante, où l'activité surabonde, où l'âme cherche quelque chose à quoi elle puisse s'attacher, comme ces plantes grimpantes qui, au retour du printemps, saisissent avec force le tronc des arbres pour sortir de l'ombre et aller épanouir leurs fleurs dans l'air pur et au soleil. J'avais un amour ardent de la science et de l'art, du beau et du vrai. Je me sentais capable de grands efforts, d'une longue persévérance, dès que j'aurais un objet à atteindre, un dessein à accomplir. J'éprouvais des admirations violentes et passionnées en face des belles choses et surtout en face de la campagne ; et je souffrais en songeant que je ne savais comment employer cette force et cette ardeur. D'ailleurs, j'étais maître de moi-même, javais accoutumé mon corps et mon âme à faire ma volonté ; et ainsi je m'étais préservé de ces passions brutales qui aveuglent et étourdissent l'homme, l'enlèvent à l'étude de sa destinée et le font vivre comme un animal, ignorant du présent, insoucieux de l'avenir. Toute mon âme se tournait donc vers le besoin de connaître, et elle se consumait d'autant plus
qu elle ï '-■ttissait toutes ses forces et tous ses désirs sur un sev : ; 'nt.
Pendani 3 premiers mois de la classe de philosophie, cet état me fut insupportable ; je ne trouvais que des doutes et des obscurités. Je ne voyais que des contradictions dans les philosophes ; je jugeais leurs preuves puériles ou incompréhensibles ; il me semblait que la métaphysique obscurcissait le bon sens, et que les philosophes, du haut de leurs spéculations, n'avaient pas prévu les objections simples et naturelles qui ruinaient leurs systèmes. — Moimême, irrité de l'inutilité de mes efforts, je me jouais de ma raison, je me complus à soutenir le pour et le contre ; je mis le scepticisme en pratique. Puis, fatigué des contradictions, je mis mon esprit au service de Vopinion la plus nouvelle et la plus poe'tique;je défendis le panthe'ismè à outrance; ^e m'attachai à en parler en artiste ; je me complus dans ce monde nouveau et, comme par jeu, j'en explorai toutes les parties. Ce fut mon salut.
En effet, dès lors, la métaphysique me parut intelligible et la science, sérieuse. J'arrivai, à force de chercher, à une hauteur d'où je pouvais embrasser tout l'horizon philosophique, comprendre l'opposition des systèmes, voir la naissance des opinions, découvrir le nœud des divergences et la solution des difficultés. Je sus ce qu'il fallait examiner pour trouver le faux ou le vrai. Je vis le point où je devais porter toutes mes recherches. Je possédais d'ailleurs la méthode; je l'avais étudiée par curiosité et amusement. Dès lors je me mis avec ardeur au travail ; les nuages se dissipèrent; je compris l'origine de mes erreurs ; j'aperçus l'enchaînement et l'ensemble. Aujourd'hui, j'expose ce que je crois avoir trouvé; mais en ce moment même je prends l'engagement
MOTIFS d'espérer.
de continuer mes recherches, de ne m'arrêter jamais, croyant tout savoir, d'examiner toujours de nouveau mes principes; c'est ainsi seulement qu'on peut arriver à la vérité.
Certes l'engagement moral de l'étudiant de vingt années a été noblement tenu par l'homme jusqu'à son dernier jour. Jamais il ne s'est arrêté dans sa recherche du vrai. Mais n'a-t-on pas le droit de dire que le point de départ, chezlui, ne répond guère au sérieux des démarches qui en furent la suite? Que penser de cet enfant de quinze ans qui commence ses réflexions par la suppression pure et simple de sa foi religieuse? Certes, nous admettons la loyauté de beaucoup d'états d'âme^ et nous savons quelles difficultés s'interposent parfois entre la vérité et l'esprit humain. Mais, si c'est un adolescent qui juge de son haut le christianisme et qui le condamne au premier examen, sans même avoir lu aucun philosophe^ nous ne nous défendons d'être sévères pour lui qu'en pleurant son malheur.
Sa légèreté nous paraît vraiment admirable, lorsque, par fatigue des contradictions et comme pour en finir, il se met au service de l'opinion «la plus nouvelle et la plus poétique». Peu à peu, sans doute, M. Taine assoira ses idées philosophiques sur des arguments dignes de discussion; mais il est permis de regretter qu'il se soit engagé à peu près au hasard en des
erreurs dont il ne put jamais complètement se libérer.
Nous sommes de ceux qui aiment, pour la solidité de ses méthodes et la haute moralité de son intelligence, à le mettre bien au-dessu& de Renan; mais il nous faut ici convenir que la crise religieuse fut chez ce dernier autrement profonde, et, dans le sens qu'expliquait un jour M^'' d'Hulst en cette même revue*, autrement excusable.
Voilà donc le jeune Taine fièrement parti avec ses seules ressources pour faire le tour de ce que peut connaître la sagesse humaine. Il adviendra qu'à force de marcher sans relâche et de parcourir la sphère, il finira, sans toutefois y atteindre, par se rapprocher des croyances qui avaient abrité ses premières années. Mais durant sa jeunesse, au temps que nous font connaître les nouveaux documents, il tourne exactement le dos au christianisme et chaque pas qu'il fait l'en éloigne davantage. Même dans ce qui lui reste de vague foi en Dieu, il entend se séparer de la religion; et, du haut de son monisme, il prend en pitié les philosophes chrétiens :