Le Coj'respondant
Songe, mon ami, écrit-il à Prévost-Paradol le 20 août 1848, que ce Dieu, dont Texislence me paraît mathématiquement démontrée, n'est point ce tyran absurde et cruel que les religions nous enseignent, et que le vulgaire adore; songe encore qu'il n'est point non plus ce Dieu-Homme de Bossuet, occupé à sauver ou à détruire les empires et à fonder son Eglise; enfin, n'oublie pas que, si j'j^ crois, ce n'est pas faute d'avoir douté, ni par habitude, ni par sentiment, mais par démonstrations et raisonnements plus rigoureux que ceux de la géométrie. Ainsi, travaille sans prévention; que ton inclination pour les choses nouvelles ne préjuge point la question; ne cède qu'à la raison et à l'évidence ; et tu finiras, j'espère, par partager mes convictions.
Au même ami, le 25 mars 18 i9 :
... Comme la lumière et la chaleur, la pensée a ses lois nécessaires, et l'on peut tracer d'avance son mouvement.
11 y a trois moments dans la philosophie ; tu es au premier, je souhaite de tout mon cœur que tu passes au second pour arriver au troisième ; je vais t'expliquer ce que j'entends par là.
La première philosophie est la philosophie sensualiste, matérialiste, celle de Lucrèce, de Thaïes, de Fourier, d'Helvétius. L'homme considère ce monde sans avoir encore réfléchi sur lui-même par la conscience, sans avoir le sens net de ce qui est matériel et spirituel ; il voit les choses avec les notions communes qui viennent de l'imagination ; l'Etre ou la Vie pour lui, c'est un air subtil, un peu fluide, ou toute autre chose qui court par tout le monde et qui, se combinant en diverses façons, produit les diverses
organisations. Le Bien, c'est la jouissance et Témotion sensible, ou le plaisir. Cette philosophie ne voit guère que l'apparence extérieure des objets, et n'a au fond nulle rigueur et nulle notion claire ; elle succède immédiatement au scepticisme né de la chute des religions. C'est là où tu en es, où j'en étais il y a dix-huit mois, où en était le monde au temps de Lucrèce et au commencement du xix^ siècle.
Voici comment l'esprit sort de là et comme tu en sortiras. C'est par la psychologie et quelque chose d'analogue au cartésianisme ; on appelle cela la philosophie subjective du moi ; le christianisme s'en rapproche. L'homme, réfléchissant en lui-même et distinguant son moi de tous les objets matériels qui l'entourent, a conscience de sa spiritualité et entre dans un monde tout nouveau; il nie alors qu'il soit matière ; il établit un mur infranchissable entre la matière et l'esprit, à ce point qu'il dénie à la volonté toute puissance de mouvoir le corps ; en morale, il pose ce qu'on appelle la loi du devoir, l'obligation, et sépare pareillement d'une façon absolue le devoir du plaisir; quant à Dieu, il le conclut, comme Descartes, des idées qu'il découvre eu lui ; la religion tombe comme le christianisme dans le pur anthropomorphisme, tandis que dans le premier moment elle était pur naturalisme. C'est dans le second moment que l'on pose les idées du mérite et du démérite, d'un Dieu jugeur, de l'immortalité de l'âme, etc.
Le dernier moment est celui où l'homme connaît l'unité radicale de lui-même et de toutes choses, l'identité fondamentale du plaisir et du devoir, delà liberté et de la nécessité. On appelle cela la philosophie de la substance ou de l'absolu ; Spinoza en est un admirable interprète. Cette philosophie partant
du principe même des choses explique tout, concilie toutes les contradictions et donne le suprême repos à l'esprit. Elle est la vraie métaphysique, la première n'est que de la physique, la seconde n'est que de la psychologie.
Voilà une idée grossière et une esquisse rapide du mouvement de la pensée humaine ; le but de tout homme, c'est d'arriver lui-même à ce but qu'atteint l'humanité considérée collectivement. Par conséquent, mon ami, situ m'en crois, psychologise, étudie Descartes, distingue le spirituel du matériel, €itudie Kant et la doctrine du devoir obligatoire; au bout de quelque temps, tu entreras dans cette haute ■et calme philosophie, qui est la dernière, la suprême, ■et dont je crois tous les jours approcher.
Je t'en supplie, ne reste pas où tu en es. Les chrétiens eux-mêmes^ Descartes^ Maleh^anche^ sont swpe'rieurs à toi dans ce moinent; cela n'est pas honorable ; égale-les vite, afin d'arriver à la fin à cette conception de la substance en qui se concilient le point de vue logique et le point de vue psychologique, le point de vue spiritualiste et le point de vue matérialiste. C'est elle qui te donnera la vraie notion de l'infini et de l'absolu. C'est elle qui te réconciliera avec la notion de Dieu; car Dieu n'est pas l'idole •chrétienne, ni ton électricité ; il est au-dessus de ce que tu imagines et de tout ce que tu conçois, et sa connaissance est le véritable salut de ta pensée.
Un mois plus tard, 18 avril 1849, il adressée son cher Prévost cette page trop digne d'attention :
... Tu as bien souffert en entendant ton jeune ami dire *. « Qui sait si en mourant je n'appellerai pas un
prêtre? » Avec tes opinions chancelantes et probables, es-tu sûr que tu n'en feras pas autant ?
Ne ris pas. M. Gratry, élève des plus distingués de l'École polytechnique, ayant obtenu le prix de philosophie au concours, adepte passionné de Saint- Simon pendant longtemps, s'est fait prêtre catholique. Il est notre aumônier maintenant.
Cela est terrible à penser, n'est-ce pas ? Oses-tu bien à présent rejeter la philosophie, et ne pas chercher ses démonstrations ? Tant que sur ta table tu n'auras pas ce bréviaire invincible, je veux dire la géométrie des choses, je ne réponds ni de toi, ni de moi, ni de personne ! La science est une ancre qui fixe l'homme ; qui ne l'a pas peut être poussé aux écueils qu'il redoute le moins.
Adieu, et écris-moi le plus que tu pourras. Je te parlerai de ma philosophie quand tu voudras. Mon Dieu n'a rien de commun avec le Dieu-bourreau du christianisme, ni le Dieu-homme des philosophes de second ordre. Il est le positif absolu, c'est-à-dire la réalisation une et complète de tout l'être, et tout en lui et hors de lui est nécessaire comme lui.
Si ceci peut t'attirer âmes opinions, je te dirai que, comme toi, je crois à la légitimité des passions et à l'identité des lois du monde, et des lois de l'humanité et de la pensée. Seulement il faut s'entendre.
« Le Dieu-bourreau du christianisme! »
Voilà cil en était le plus remarquable élève de l'Ecole normale au milieu du siècle dernier.
Avouons que, là-dessus tout au moins, nous avons fait quelque progrès. Si aujourd'hui quelque apologiste ou quelque orateur essayait de présenter sous ce déguisement les admirables
doctrines de la Rédemption et de la solidarité des âmes, la voix publique elle-même lui crierait que tel n'est point le vrai dogme et que, si l'Evangile enseigne combien il est beau de librement souffrir pour autrui à l'exemple du Christ, il nous est défendu de croire en un Dieu injuste et aveugle qui frapperait de force les innocents, non pour leur donner occasion de mérites, mais pour se venger sur eux de crimes qui ne seraient point les leurs. Le plus hardi des modernes historiens du dogme, se demandant quelle est « l'essence du christianisme » et quel enseignement l'Evangile a mis le plus en relief, ne vientil pas encore de soutenir que c'est la croyance en la bonté paternelle de Dieu^ ?
On voit, par cet exemple, que chez Taine, comme chez beaucoup d'autres, la perte de la foi vient, en grande partie, d'une connaissance très inexacte des croyances chrétiennes. Plusieurs en sembleront à demi excusables, si l'on songe àcertains des écrits qui prétendent exposer ou défendre notre doctrine ; mais ce qui nous surprend et qui indiquerait peut-être chez le jeune philosophe une assurance, une présomption bien différentes de la modestie que lui inspirera plus tard
1. Harnack, V Essence du christianisme. Ce n'est pas à dire, il s'en faut de beaucoup, que nous fassions nôtre chaque idée de cet important ouvrage ni que nous en recommandions la lecture à tous indifféremment.
une science plus complète, c'est de voir qu'il ait pu garder de tels préjugés, alors que tout auprès de lui se trouvait l'homme le plus capable d'en faire bonne justice et de montrer en nos vrais dogmes tant de splendides perspectives pour l'esprit, tant de profondes joies pour le cœur, de si efficaces secours pour la marche progressive de l'humanité. Il fallait que les préventions fussent alors bien grandes contre le prêtre, pour qu'un Taine ait vécu près d'un P. Gratry sans que leurs âmes se soient devinées.
Au sortir de l'Ecole normale, Hippolyte Taine enseigna durant une année. Il suppléa le professeur de philosophie au lycée de Ne vers, d'octobre 1851 à mars 1852 ; il occupa ensuite pendant un trimestre la chaire de rhétorique au lycée de Poitiers. Cette période fut pour lui des plus dures. La préparation fatigante d'une thèse de doctorat, qui fut refusée à la lecture pour cause d'hétérodoxie, l'étroitesse et l'ennui de la vie provinciale, l'atmosphère soupçonneuse qui
accompagnait le régime du coup d'Etat, les délations qu'une prudence, déjà pénible par ellemême, ne suffisait pas à empêcher, et qui amenèrent enfin, comme suprême disgrâce, la
nomination à une classe de sixième, tout sembla se réunir pour rendre insupportable au jeune professeur le joug universitaire, et il demanda un congé ^. Il l'employa, dans Paris, à donner quelques leçons pour vivre, à préparer sa nouvelle et plus heureuse thèse Essai sur les Fables de La Fontaine, enfin à écrire, pour un concours d'Académie, son Essaisur Tite-Live. Tel est le cadre oii viennent s'insérer les documents des deux dernières parties de notre volume.
1. Une lettre du 16 mars 1852 à Edouard de Suckau nous parle de ces ennuis : « Que je suis bien puni de ces rêves orgueilleux qui me représentaient la solitude studieuse comme un bonheur! Le fier solitaire ne peut vivre seul. Ah ! qu'on ne jouit pas des biens qu'on respire tous les jours! Transporté ■d'mie atmosphère pensante et aimante dans ce lourd élément de l'indifférence et de la bêtise, je sens combien la première m'était nécessaire. Je ne l'ignorais que parce qu'elle ne m'avait jamais manqué. Et cela, mon cher ami, durera donc pendant toute notre vie! Paris m'est fermé pour toujours. Les ambitieuses illusions de l'adolescence se sont envolées ; et je «ens que je suis condamné à jamais à une position mesquine et à un entourage plat. Où en es-tu? Et ne sens-tu pas quelque chose qui ressemble à cette asphyxie morale que je te dépeins? J'ai lutté jusqu'à présent, mais maintenant j'étouffe... Je me ronge intérieurement par une action sans frein et sans but, ou je m'alourdis dans une inertie souffrante. Je ne puis trouver de remède dans l'extérieur, parce ■que la société augmente ma langueur, et le plaisir mon dégoût. Ma tête malade m'empêche de m'étourdir dans le travail. Allons, ma bonne sœur, envoie-moi une potion calmante et fortifiante; pas de reproches, je m'en fais à chaque instant; un reproche n'est qu'un coup d'éperon qui excite un bond convulsif et aboutit à une chute plus lourde. — Dis tout ce que tu voudras. — Quoi que ce soit, la vue de ton écriture me fera du bien. Crois-tu qu'après quatre ou cinq ans de province, j'y serai habitué et résigné ? »
La question religieuse y tient encore une grande place, et l'on voit que, de ce côté, contrairement à ce qui devait lui arriver sur la fin de sa vie, Hippolyte Taine ne fut guère favorisé par les circonstances ni par les rencontres.
En arrivant à Nevers, il trouve un recteur qui est bon, « quoique prêtre « ; mais l'aumônier le choque dès le premier jour : « L'aumônier a plus d'esprit, mais c'est un coquin ; il me rendait ma visite, et je le conduisais sur l'escalier : « Nous nous aiderons, me dit-il, nous nous aver- <' tirons; par exemple, vous me feriez savoir si « un de vos élèves montrait de Virréligion, » J'étais stupéfait; quand j'ai voulu lui répondre, il était déjà descendu ^ » Va-t-il au sermon, c'est pour y entendre « une diatribe attendrissante contre la philosophie ».
L'alliance qui s'annonce entre le nouveau pouvoir et les représentants de l'Eglise n'est pas faite pour lui rendre ceux-ci plus aimables :
Les choses vont au rétablissement de rinquisition, et bientôt on ne pourra plus ni écrire ni penser en France. Comme je l'ai pensé d'abord, M. Bonaparte va tout donner auxévêques pour s'en faire un appui. Il va faire sur notre dos pénitence de ses fautes. Ainsi soit-il. Te Deum laudamus. A propos, nous sommes allés en corps écouter aujourd'hui un Te Deum. Quelles singeries ! Je suis toujours tenté de
i. Lettre du 22 octobre 1851 à Edouard de Suckau,
me demander : qui diable joue-t-on ici ? J'aime mieux rOpéra. Les comparses y jouent mieux leur rôle, et les figurants sont moins laids. Après quoi, nous sommes allés faire les visites officielles au préfet et au général. Le général nous a dit au sujet des gens de Clamecy : « S'ils n'avaient fui, j'en aurais pavé les rues. Dieu aurait choisi les bons. » C'est le mot de l'abbé de Cîteaux lors de la guerre des Albigeois : « Tuez tout. Dieu connaît les siens. » Assassins mitres, égorgeurs en plaques, ils se valent. Le préfet a ajouté : « Je les tiendrai en prison le plus possible, et j'en enverrai à Cayenne autant que je pourrai. » Gouvernement paternel ! Cela m'attendrit. Il vaut mieux n'être rien comme je suis, ou destitué, que d'être geôlier ou boucher patenté. On doit se trouver heureux de n'être pas exécuteur des hautes œuvres. J'aime mieux mon vieux frac qu'un habit brodé et doré avec du sang dessus ^ .
Ce qui, au fond, l'irrite davantage, c'est la nécessité de se contenir et quelquefois même de paraître religieux.
Voici maintenant mes mœurs, écrit-il de Poitiers à Prévost-Paradol, le 2 juin 1852 : je corrige un discours français qu'un de mes élèves va prononcer à S. Gr. M^"" l'Evêque, qui vient donner la confirmation au collège. — J'ai acheté une palme universitaire. — Par ordre du recteur, je fais moi-même la prière latine en entrant en classe. (Il est vrai que je l'ai abrégée de moitié, elle était trop longue.) — Je lis à mes élèves le traité de Bossuet sur la concupiscence; je leur refuse r^co/e des femmes ;]e cesse de