‹ Quelques motifs d'espérer [microform]Chapitre 30 sur 51 · Lettre du 1" Janvier i832, à sa mère et à ses sœurs · texte numérisé non relu

Lettre du 1" Janvier i832, à sa mère et à ses sœurs

lire les journaux par système; je ne parle pas politique et je reste chez moi. — Ajoutons que je suis allé deux fois au mois de Marie. (Une prima donna de passage devait chanter.) 11 est clair après cela que tu peux te recommander à mes prières, qu'un jour tu auras de mes reliques et que, si tu entres parmi les quarante Immortels, j'entrerai un jour dans les saintes phalanges des bienheureux.

Ce que je vous souhaite, mon frère.

Adieu, et vite des nouvelles de ton prix.

Ce ton de raillerie presque amère est toutefois exceptionnel sous la plume du jeune professeur, et il nous plaît de terminer cette série de lettres sur des sujets religieux par celle qu'il écrivait de Nevers, le 22 novembre 1851, à un enfant de son entourage qui était tombé dans un accès de faux mysticisme et de scrupules maladifs. On y trouve pour la première fois, malgré des formes trop pittoresques et bien des erreurs, le respect des croyances d'autrui qui fera tant d'honneur plus tard à l'historien des Oingines de la France contemporaine. Et même il faut convenir que tout ne serait pas à changer dans cette lettre pour qu'elle pût recevoir la signature d'un vrai directeur de conscience :

Te suis-je donc si peu de chose que tu n'as point confiance en moi et que tu ne me dis ton mal qu'après

qu'un autre me Ta appris? Je ne pourrais t'exprimer, mon cher enfant, combien ces nouvelles me font peine ; je suis désolé d'être si loin, de ne savoir au juste ce qui t'afflige, de ne pouvoir te consoler, te guérir, s'il est possible ! Je suis donc un bien mauvais maître et j'ai donc bien mal formé ton jugement, que tu souffres d'aussi folles frayeurs ? Pense à moi, montre-moi que tu m'aimes; tu me l'as dit cent fois; ne veux-tu pas me le prouver? A tout le moins raisonnons ensemble. Ne l'aurais-tu pas dû faire déjà ? Je ne sais de quels vœux ou serments, de quels «crapules il s'agit. Dis-le-moi, que je te réponde. Mais quelles qu'elles soient, tes inquiétudes viennent d'une fausse idée que tii te fais de Dieu. Des craintes avec lui ? des engagements pris envers lui ? La vraie religion ne le représente pas comme un créancier avec qui l'on contracte, prêt à vous poursuivre si vous manquez d'un point à une promesse imaginaire. Il n'a pas besoin de promesses, il ne faut pas lui en faire. C'est le traiter d'égal à égal et en homme ; «'est le rabaisser et le dégrader. Le seul serment <ju'on lui doive, c'est celui de ne jamais faire une action mauvaise et de garder toujours intacts sa dignité, sa probité, son honneur. Et tu sais bien que tu n'as jamais manqué à ce serment. Peux-tu en faire d'autres quand tu te le représentes tel qu'il est, <5'est-à-dire comme un être infini, éternel, parfait, -qui produit sans cesse le monde et l'élève nécessairement vers un état meilleur ? Ne trouves-tu pas ridicule d'aller lui jurer je ne sais quelle petite chose, une petite pratique, une abstinence, quelque mortification, je ne sais quoi d'indigne et de mesquin? Le prends-tu par hasard pour un directeur de nonnes, risible distributeur de Pater et d'Ave^ vérificateur à igages d'une liste de péchés véniels ! Il faut penser

de lui des choses plus hautes ; on ne peut jamais rien croire de lui qui soit trop magnifique et trop grand. Pense à ce grand mouvement de l'Histoire, à cette suite de peuples qui, aux quatre coins du monde, ont concouru à former une civilisation unique, et à mettre l'homme au point de perfection où il en est. Pense à cette formation incessante d'univers dans les espaces du ciel, qui se peuplent graduellement de créatures vivantes et forment comme un chœur divin d'êtres toujours plus beaux et plus parfaits. Voilà son action. N'est-ce pas là ce que nos conversations t'ont dit cent fois? Et demande-toi maintenant si ce n'est pas une dérision quêtes scrupules. Il gouverne le tout et il agit dans chacun de nous ; mais il agit par le mouvement intérieur qui nous porte au bien, qui nous défend de jamais rien faire de malhonnête, qui nous fait trouver notre bonheur dans la perfection des autres et dans la nôtre. As-tu jamais manqué à cet instinct sacré qui est sa voix ? Tu ne lui as donc jamais désobéi et de lui tu n'as rien à craindre. — Remarque que je te parle là comme parlaient les plus illustres docteurs de l'Eglise. Tu sais que j'ai toujours respecté tes croyances, jusque dans les points où elles différaient des miennes. Je les respecte encore aujourd'hui. Ce n'est pas du christianisme que je te détourne, c'est de l'impiété. Il y a de l'impiété à rabaisser Dieu. Je te montre en ce moment la religion de Fénelon, de saint Clément, de saint Athanase, des Pères. C'est celle des âmes nobles. Ne va pas y préférer je ne sais quel mysticisme bigot, quelle superstition niaise, digne au plus d'un paysan devenu capucin ou d'une pauvre fille transportée de la grossièreté de la campagne dans l'ignorance du cloître. La religion diffère suivant les esprits, quoiqu'elle soit une. Les uns

rinterprètent bien et s'en servent pour se nourrir de généreux sentiments, de hautes espérances, de grandes pensées. Les autres la faussent et en font une machine d'agenouillement, de processions, de macérations, de vœux, de pratiques ridicules, bonne à détruire la santé, à gâter l'intelligence, à chasser la paix intérieure. La religion, comme toute grande chose, ne peut servir qu'à faire du bien. Juge de la tienne par le mal qu'elle t'a fait.

Est-il besoin de dire que, dans la correspondance deTaine et les notes sur sa vie, Ton trouve à plusieurs reprises certaines informations dont ne pourra plus désormais se passer l'histoire de la littérature française au xix^ siècle? On le croira d'autant mieux, qu'une grande importance s'attache à ses propres œuvres et aux circonstances oii elles furent composées. Il est piquant de voir un tel maître, après avoir été reconnu du premier coup comme supérieur à tous ses camarades de l'Ecole normale, échouer cependant aux examens d'agrégation et à la lecture de sa première thèse de doctorat. Il ne Test pas moins d'apprendre qu'il n'entreprit sa fameuse thèse sur La Fontaine qu'à son corps défendant et à cause de l'impossibilité où il se trouvait de faire admettre par un jury officiel ses opinions philosophiques même très atténuées :

J'ai écrit soixante-dix pages de mon La Fontaine. J'avais rédigé un bout de ma Théo?'ie de l'Intelligence, mais j'ai enrayé de fatigue. Ma thèse n'est guère plus aisée. Écrire en français et en littérateur, quelle charge ! Moi qui depuis trois ans ne vis que danslespreuvesetsuis desséché par les abstractions, j'en ai terreur. Cela est bien joli pourtant. Je viens d'écrire la galerie des gens du siècle, en les comparant à La Bruyère et Saint-Simon. Cela fait plaisir de voir un peintre de tant d'esprit. Il y a de quoi faire un volume sur son compte. Il faut bien que je m'enveloppe d'une peau littéraire ; pour quitter ce misérable état de donneur de leçons, j'ai besoin d'un titre. Docteur d'abord, je concourrai peut-être ensuite pourTÂ-cadémie, qui propose une critique historique et littéraire de Tive-Live. Mais tout cela est incertain ; le réel est que j'ai eu la fièvre hier, et qu'aujourd'hui j'ai mal à la tête et froid aux pieds ^.

La Fontaine, du moins, finit par l'intéresser. Mais Tive-Live !

Je suis décidé pour Tive-Live, j'ai commencé à le lire aujourd'hui ; il faudra que je parcoure une série d'horreurs allemandes, et que je m'aveugle sous ce poudreux pédantisme. Enfin, puisqueje suis un outlaw, il faut bien que j'accepte les bénéfices de mon métier. Ce Tive-Live n'est guère amusant ; c'est un phraseur, qui ne cherche ni le vrai ni la vie, mais qui est moraliste et orateur. Il va falloir le louer plus qu'il ne le mérite. Toujours se contraindre ! Quel divin mot que celui-ci : « La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée ! »

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