‹ Quelques motifs d'espérer [microform]Chapitre 36 sur 51 · PROBLÈME RELIGIEUX EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

PROBLÈME RELIGIEUX EN ANGLETERRE

«L'Eglise manque à l'Angleterre, et l'Angleterre manque à l'Eglise.» Cette parole, débordante de signification et de vérité, est d'un homme qui connaissait à fond l'Angleterre, à laquelle par sa mère il appartenait, M. de Montalembert.

Le vide immense que laisse dans l'Église catholique l'absence de l'Angleterre, le dommage non moins grand que cause à l'Angleterre sa séparation de l'Eglise catholique, ce ne sont

1. Bien que cette étude ait été donnée sous forme de conférence, à l'Institut catholique de Paris, en 1896, elle se trouve être encore exacte, sauf pour quelques détails qui seront rectifiés dans le texte ou signalés en note. Nos plus récents séjours en Angleterre (1902 et 1903) ne nous feraient pas poser le problème en termes différents.

point là, Mesdames et Messieurs, des constatations agréables à faire ; et je ne viendrais pas, ce soir, les exposer devant vous, si je n'étais pas en mesure de vous faire entrevoir, à côté de ce mal déjà vieux de trois siècles, un commencement de remède et quelques chances de guérison. Ce n'est pas vers des causes de tristesse (à quoi bon les chercher au loin?), c'est vers de sérieuses espérances que je me propose de diriger vos regards, et vers des espérances d'autant plus attachantes que vous en pourrez hâter vousmêmes, de votre sympathie, de votre concours et de vos prières, la réalisation, le splendide avènement. Il ne s'agit, en effet, de rien moins que d'examiner les chances et les moyens qui s'offrent de ramener à l'unité du catholicisme, dont elle s'est séparée depuis trois siècles, la race la plus influente, la plus répandue, la plus avancée de tout l'univers, la race anglo-saxonne, aujourd'hui maîtresse d'un empire quatre fois et demi plus grand que celui de Rome, et comptant à elle seule plus de sujets que l'Europe n'a d'habitants ou que le catholicisme" entier n'a de fidèles. Si je n'étais pas trop inférieur à la tâche difficile de clairement exposer dans un seul entretien une question aussi vaste, peut-être sortiriez- vous d'ici convaincus qu'il n'existe pas de problème plus important pour l'avenir religieux du monde.

Mais, avant de vous montrer combien est désirable la réunion de l'Église d'Angleterre à l'Église romaine et quelles sont les meilleures manières delà préparer, il ne sera pas tout à fait inutile pour un certain nombre d'entre vous que je fasse d'abord connaître l'état présent de la question, ou, suivant qu'il est indiqué dans le titre même de cette conférence, les données actuelles du problème religieux en Angleterre.

Je dis bien, Messieurs, les don?iées actuelles ^ et non pas celles du temps d'Henri VIII,.

.d'Edouard VI ou d'Elisabeth, non pas même celles d'il y a cinquante ans, c'est-à-dire de l'époque oii le mouvement d'Oxford, plus heureux en cela que n'avait été le méthodisme au xviii* siècle, rappelait la vie spirituelle dans le cœur même de l'Église anglicane, y faisait renaître le sentiment de la tradition, et, par les recherches loyales qu'il suscitait chez les meilleurs esprits, éclairait peu à peu d'une lumière complète les Manning, les Ward, les Faber, les Oakeley et cet homme de génie qui fut le cardinal Newman.

Sans doute il faut connaître les origines de l'anglicanisme pour en comprendre l'état pré-

sent; mais cela suffit si peu que si, devant certains anglicans, en particulier ceux de la Haute- Eglise, dont nous nous occupons spécialement dans cette conférence, vous vous donniez aujourd'hui la peine d'argumenter contre le protestantisme en général ou contre la réforme anglaise, ils abonderaient tout à fait dans votre sens, se défenderaient d'être protestants, déploreraient le schisme du xvi* siècle, ne feraient guère de difficulté d'appeler la réformation une déformation, comme disait un de leurs ministres^, ni de déclarer comme l'a fait unjeuneclergyman devant un meeting d'étudiants auquel j'assistais l'an dernier à Oxford : «Il n'y en a pas un seul parmi nous, qui, s'il eût vécu au temps de la Réforme, ne s'y fiit opposé de toutes ses forces^». Et ces paroles ne soulevaient que des applaudissements.

S'il est donc imprudent d'appliquer à tout l'anglicanisme d'aujourd'hui ce qui nous en fut enseigné au catéchisme, ou ailleurs, d'après l'histoire du xvi^ siècle ou d'après Bossuet, ne convient-il pas, au moins, de le juger d'après les livres ou les articles qui se rapportent au mouvement d'Oxford, d'après les controverses du

1. Le Re-v. Le Geyt. V. la Revue anglo-romaine du H janvier 1896, p. 280.

2. V. le livre du P. Ragey sur la Crise religieuse en Angleterre^ pp. 263 et suiv. (LecofFre, éditeur).

cardinal Wiseman, d'après les admirables ouvrages de Newman : Difficultés des anglicans; Développement du dogme; Apologia pro vita sua; Perte et Gain, « Loss and Gain», ce délicieux roman d'un converti?

Je ne crains pas de dire de ces informations, prises à si bonne source, qu'elles ne sont plus elles-mêmes tout à fait au courant des dernières évolutions et qu'il y a aujourd'hui, dans une certaine partie de l'Église d'Angleterre, un état d'esprit plus avancé encore, plus rapproché de nous que celui des ritualistes du mouvement d'Oxford et du temps de Pusey. Quel est cet état d'esprit?

Soyons sincères, Messieurs : qu'est-ce que nous nous représentons d'ordinaire par un anglican?

Un homme qui considère le catholicisme comme une déviation de l'Église chrétienne, — qui rejette d'emblée tout ce qui n'a pas été défini dans les cinq premiers conciles, — qui ne reconnaît au Pape aucune espèce de primauté, — qui ne croit pas aux sacrements et nie en particulier la Pénitence et l'Eucharistie, — qui traite d'idolâtriques le culte de la sainte Vierge et les pratiques de notre liturgie, — qui juge contraires à l'humanité les principaux points de notre discipline, notamment le célibat des prêtres et la vie religieuse. Est-ce bien là une

image exacte des anglicans contemporains? Non, Messieurs ; et quiconque a sans parti pris étudié sur place leur vie religieuse, reconnaîtra que la réalité est souvent différente de ce portrait.

Pour beaucoup d'anglicans, dont il est sans doute malaisé de fixer le nombre, mais, qui ont leur importance et ne sont désavoués par personne^, voici ce qu'il en est sur ces divers points; — et, en vous l'exposant, je m'appuie un peu sur des documents authentiques, beaucoup plus encore sur ce qu'il m'a été donné de voir et d'entendre moi-même à Londres, à Oxford, à Edimbourg, dans des villes moindres ou des villages, en assistant soit aux offices religieux soit à des entretiens, voire même à des conférences entre personnages laïcs et ecclésiastiques des différentes classes.

Et tout d'abord quelle est la conception que

les anglicans se font de l'Eglise en général?

Il n'y a, pour eux, qu'une seule et véritable Eglise, fondée par Jésus-Christ, gouvernée par les évêques successeurs des Apôtres, et infaillible dans les décisions qu'elle prononce unanimement sur les matières révélées. Par suite de malentendus regrettables, et dus à des circons-

tances purement humaines, l'Eglise se trouve

1. Quelques blâmes et protestations se sont élevés contre le ritualisme, il y a deux ou trois ans ; mais l'effet n'en a été ni profond ni durable.

actuellement divisée en trois branches, qui sont la romaine, l'anglicane, la grecque. Mais cette division, analogue à celle qui eut lieu au schisme d'Occident, est contraire au désir de Notre- Seigneur, et c'est un devoir commun à tous de tendre à la supprimer.

En attendant d'être réunis à nous, ils nous

croient si bien partie de la vraie Eglise, qu'ils réclament de nous dès maintenant Tintercommunion, c'est-à-dire la participation à un même culte. Dans leurs voyages sur le continent, jamais ils n'auraient l'idée d'aller au temple luthérien ou calviniste, et il leur arrive même de préférer l'Eglise catholique à l'anglicane là où s'en trouve une. Enfin beaucoup se plaignent que nous leur refusions l'accès de nos confessionnaux et de la table sainte .

Mais, direz-vous, ils rejettent en bloc tout ce qui n'a pas été défini dans les cinq premiers conciles généraux? Je répondrai que ce n'est pas exact de tous les anglicans, puisque Pusey, leur grand homme, a affirmé qu'il n'y a pas de contradiction essentielle entre les trente-neuf articles et le concile de Trente, et puisque aujourd'hui leurs théologiens font tous leurs efforts pour le démontrer.

Mais ils ne veulent pas entendre parler du culte de la sainte Vierge? Sans doute ils ne l'admettent ni ne le pratiquent comme nous ;

mais leurs préjugés là-dessus vont si bien en diminuant que j'ai vu en plusieurs églises des tableaux, des statues, voire même des bannières de la très sainte Vierge. Au reste, sans méconnaître la nouveauté de ce mouvement, savezvous bien que le Prayer-Book, qui a toujours été le livre officiel de prières pour l'Eglise anglicane, commence par un calendrier dans lequel on peut lire textuellement, une première fois à la table des fêtes, et une seconde fois à la table des vigiles avec jeûnes et abstinences : la Purification^ ou r Annonciation de la bienheureuse Vierge Marie ? Ajoutons que le Magnificat fait partie de VEvening Prayer ou office du soir.

Ce n'est pas encore là toute notre filiale dévotion à la Mère de Dieu; mais nos frères séparés marchent dans ce sens, et je me rappelle avoir entendu applaudir par un auditoire exclusivement composé d'étudiants anglicans, à Oxford, cette phrase du jeune Niel Campbell : « Enfin, le culte de la sainte Vierge commence à refleurir parmi nous !» Or ce M. Campbell, chez qui avait lieu le meeting est, par alliance, petitneveu de la reine et, par sa naissance, héritier des ducs d'Argyll, les plus grands seigneurs de l'Ecosse et jusqu'ici les fidèles protecteurs du puritanisme. Un des chefs du « Church party » dans le School Boai^d de Londres a publié du Petit Office une traduction qu'il a fait

suivre de méditations datant du moyen âge sur la bienheureuse Vierge Marie. Ne sont-ce pas là des signes des temps? Et, s'il ne faut guère généraliser le fait qui me frappait, l'an dernier, dans certaines églises anglicanes, de fleurs pieusement entretenues pendant le mois de mai devant l'autel de la sainte Vierge, n'y puis-je voir, du moins, comme un gracieux symbole du renouveau qui s'annonce pour une nation qui aimait jadis à s'appeler le « Douaire de Marie )>?

Exception que tout cela! C'est bientôt dit, Messieurs. Mais quand on a rencontré un peu partout des traits de ce genre-là, patents, tolérés, parfois même encouragés, l'exception, vous l'avouerez, perd quelque peu de son caractère, surtout si l'on considère que les églises les plus rapprochées de nos rites sont de plus en plus fréquentées. Je vais plus loin, et, bien qu'on puisse dire, à certains égards, de ce mouvement qu'en satisfaisant davantage les âmes pieuses, il est capable d'entraver quelques conversions, je pense qu'atout prendre il constitue plutôt un très grand bien, qu'il crée une atmosphère favorable à la future catholicisation de l'Angleterre, et qu'il fait d'avance disparaître un puissant obstacle à l'union par cela même qu'il habitue et les cœurs et les yeux au retour des liturgies vraiment catholiques.

Autre symptôme favorable : nos congrégations

et notre célibat, que les anglicans nous reprochaient jadis, voilà maintenant qu'ils nous les envient et que, dans une mesure déjà appréciable, ils nous les empruntent. Il ne manque pas de ministres non mariés, et ce sont les plus respectés. J'ai été accueilli en frère dans deux couvents de missionnaires tout aussi austères que les nôtres. J'ai visité un hôpital tenu par des sœurs. Enfin, je n'oublierai jamais l'impression que j'éprouvai dans une maison de ferventes religieuses qui se vouent à la tâche surhumaine de réhabiliter des filles repenties. La vieille supérieure, quand on m'eut présenté à elle comme un prêtre français qui s'intéressait vivement à l'union des Eglises, me tendit la main en tremblant d'émotion, et des larmes plein les yeux. J'entrai à la chapelle, et certes on n'était pas prévenu de ma visite, décidée cinq minutes plus tôt, au hasard d'une rencontre : j'y trouvai à genoux, çà et là, profondément recueillies, cinq ou six religieuses qui pensaient adorer le Saint-Sacrement,

Etait-il vraiment là, comme elles le croyaient, dans son Eucharistie, le Maître auquel elles avaient donné leur vie de sacrifice? Non, si les ordres anglicans ne sont pas valides, ni, par conséquent, la consécration des hosties par les pasteurs ^ Mais, ce que j'ai bien senti, c'est qu'il

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