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i98 QUELQUES MOTIFS d'eSPÉRER

les coutumes que les catholiques n'ont jamais perdues. Encore bien ce retour demeure-t-il assez faible, et le nombre est-il toujours minime des femmes et surtout des hommes qui se donnent à la vie religieuse. Bien minime également le nombre des prêtres qui gardent le célibat, et des missionnaires complètement désintéressés. On voit des évêques se marier après leur consécration épiscopale; on en a vu qui se sont mariés deux fois, oublieux, tout au moins de ce texte de saint Paul: Oportet episcopum esse unius uxoris virum.

Et combien d'autres points faibles dans la vie religieuse des fidèles ou des prêtres ! Pour nous en tenir à ces derniers, qii'ont-ils fait, en général, de la récitation de l'office quotidien, qui leur est cependant imposée par le Prayer Book? et quelle n'est pas l'insuffisance hâtive de leurs études théologiques en même temps que de leur préparation aux saints ordres ! Sans doute nous sommes loin de la perfection, nous, les prêtres catholiques ; pourtant ne devonsnous pas, en général, aux saintes exigences de notre Eglise un peu plus d'abnégation, de science religieuse et de vraie piété? — Mais ce n'est pas ici le lieu de m'appesantir sur ce qui manque aux anglicans. Quand je retrouverai l'occasion de leur parler à eux-mêmes, j'y insisterai davantage. Alors ce sera le moment

d'exposer tout au long quel grand besoin ils ont de se joindre a nous, soit pour maintenir l'unité de leur foi, soit pour augmenter leur vie spirituelle. Devant cet auditoire de catholiques, j'ai hâte d'en arriver aux avantages que l'Église catholique elle-même trouverait dans la réunion qu'on souhaite.

Si j'ai dit tout à l'heure que les anglicans ont besoin de la réunion en premier lieu pour la joie de leurs âmes, j'en peux bien dire autant de nous.

Il est dur, croyez-moi, Mesdames et Messieurs, lorsqu'on assiste en Angleterre, ou dans d'autres pays du Nord, aux plus sérieuses manifestations de la foi, par exemple à des chants, à des prières, à des prêches auxquels on ne trouve presque rien à redire ^ ; lorsqu'on y rencontre partout la stricte observation du repos dominical et le

respect absolu de l'Ecriture Sainte; il est dur de se sentir séparé extérieurement de tous ces chrétiens que leur bonne foi rend agréables à Dieu, et qui appartiennent en réalité comme

1. Est-il besoin de rappeler que cette assistance n'est permise que pour des motifs sérieux et à la condition de ne point s'associer aux rites?

nous à l'âme de TÉglise. On s'en plaint aux ancêtres d'avoir élevé entre eux et nous de si malheureuses barrières, et l'on soupire bien ardemment après le jour qui les renversera.

Permettez-moi ici un souvenir, quoique je craigne déjà d'avoir donné 'à cette conférence une allure trop personnelle ; mais c'est un défaut presque inévitable quand on parle de choses étudiées sur place. Je me vois encore, un dimanche soir de l'an dernier, à un office de Westminster, de ce Westminster qui fut jadis, comme l'indique son nom encore plus rempli de promesses que de souvenirs, une des métropoles religieuses de l'Ouest. Ils avaient dit de belles prières, ils avaient chanté de belles hymnes, un cantique de Newman entre autres : et ils avaient lu cet Evangile, saisissant d'à-propos, où le Maître déclare à ses disciples qu'il a bien d'autres choses à leur enseigner, mais qu'elles ne seraient pas encore comprises. Et je me disais que ceux-là aussi, en acceptant la part de vérité qui leur est conservée, méritent de recevoir un jour, comme nous, la vérité dans sa plénitude... Lorsqu'à la fin de ces belles cérémonies ils s'inclinèrent pour recevoir la bénédiction qu'invoquait l'archidiacre, je ne sais pas trop si je fus bon théologien, mais je ne pus résister à l'inspiration qui me vint, je soulevai la main discrètement et je murmurai les paroles

sacrées. Ce jour-là, sans le savoir, quelques milliers d'aiiglicans reçurent, à Westminster, la héne'diction d'un prêtre catholique. Et il me semble que, depuis lors, ils sont un peu à moi et que Dieu m'a chargé, pour mon humble part, de travailler à leur retour. C'est pour cela que ce soir je vous parle d'eux, je vous intéresse à leur cause, et je tâche à vous convaincre, autant que j'en suis moi-même convaincu, de la suprême importance qu'il y a pour l'Eglise à reconquérir le peuple anglais et tous les peuples qui sont sortis de lui, la race anglosaxonne dans son vaste ensemble ^

Un premier effet de l'accession de l'Angleterre à l'Eglise romaine, serait de doubler d'un seul coup, si même elle ne faisait que la doubler, la force d'expansion du catholicisme.

Jetez les yeux sur la carte du monde, voyez l'immense étendue de l'empire anglais, et figurez-vous ce que serait aujourd'hui l'Église catholique, si, dans le plus grand désastre de l'histoire religieuse, dans l'effrayante défection de tous les peuples du Nord au temps du pro-

1 . Les circonstances n'ont point permis à Fauteur de faire pour cette grande œuvre tout ce qu'il eût souhaité. Du moins est-ce p'our lui une joie profonde de penser que la présente conférence, avecles entretiens qui s'en suivirent, fut l'occasion qui engagea un membre éminent de l'Académie française, M. Thureau-Dangin, à entreprendre les études d'où devait sortir son admirable histoire de la Renaissance catholique en Angleterre au XIX° siècle.

testantisme, nous avions, du moins, conservé l'Angleterre. Le catholicisme régnerait aujourd'hui en maître, non pas seulement dans la Grande-Bretagne, mais dans chacun des immenses pays qu'elle a peuplés et civilisés, dans toute l'Amérique du Nord, dans toute l'Australie, dans une partie des Indes Orientales et dans l'Afrique du Sud.

Sans doute notre Eglise n'est pas totalement absente de ces puissantes contrées : elle a ses cardinaux à Sydney et au Canada; elle a, dans le Royaume-Uni et dans ses dépendances, trente archevêques, plus de cent évêques et de dix millions de fidèles ; elle a trouvé en Angleterre ses Newman, ses Manning; elle possède aux États-Unis ses Gibbons et ses Ireland, autour desquels se pressent déjà quatre-vingt-dix évêques et onze millions de catholiques romains. Mais, je vous le demande, qu'est-ce que tout cela auprès de ce que nous pourrions avoir ? et, sans le funeste schisme du xvi^ siècle, combien la face du monde serait changée, comme notre Eglise travaillerait avec plus de puissance à la diffusion de l'Evangile I

Non seulement elle serait en elle-même deux fois plus nombreuse; mais elle verrait doubler aussi ses moyens de diffusion, le chiffre de ses missionnaires, et, disons-le, car ce n'est pas à dédaigner, le chiffre des ressources qui leur

permettent de vivre et d'agir. Je sais qu'il y a là-dessus un fort préjugé; on parle tant de l'égoïsme anglais! Laissons l'anglophobie et l'anglophilie aux politiciens ; tenons seulement compte des faits, et rappelons-nous : 1° qu'en Angleterre et en Amérique ce sont les aumônes des fidèles qui suffisent toutes seules, sans contribution de l'Etat, aux besoins du culte catholique et à l'entretien du clergé; 2° que les anglicans donnent, à eux seuls, pour leurs missions, plus que tous les peuples catholiques du monde pour la Propagation de la foi. Une seule société, la Church Missioniiary Society, y consacre annuellement 200.000 livres sterling, c'est-à-dire 5 millions de francs, et une autre,

la Société pour la propagation de l'Evangile, 170.000 livres, c'est-à-dire 4.250.000 francs. Et c'est un fait certain, malgré l'opinion répandue chez nous, que l'Etat n'y est pour rien.

Mais, je le veux, oublions ce chiffre financier, et ne nous souvenons que de l'autre, des 350.000.000 d'hommes qui parlent aujourd'hui l'anglais. C'en est assez, je pense, pour nous faire apprécier et le tort incommensurable que nous a causé la rupture anglicane, et l'avantage presque infini qu'il y aurait pour nous à reprendre place au cœur même de la race anglosaxonne, à reconquérir l'Eglise d'Angleterre et, par elle, tous ceux sur qui elle a de l'in-

fluence, tous ceux sur qui elle en exercerait, surtout, lorsqu'elle aurait elle-même retrouvé, dans l'union avec nous, la plénitude de la foi, l'abondance de la grâce et la fécondité des ceuvres.

Encore n'est-ce là qu'un progrès extérieur.

Il me plairait, si j'en avais le temps, de vous expliquer aussi quel progrès intérieur nous pourrions attendre de cette réunion. Sans y insister pour aujourd'hui, n'entrevoyez- vous pas de vous-mêmes tout ce que l'Eglise, par son côté humain, gagnerait en initiative, en énergie, en facilité de comprendre les changements modernes et de s'y adapter, le jour où elle compterait dans son sein un plus grand nombre d'Anglo-Saxons, un plus grand nombre de ces hommes pratiques, indépendants et forts que sont, même aux yeux de qui ne les aime pas, les gens de l'Angleterre et des Etats-Unis? Je sais que le catholicisme, avec l'Italie et la Belgique, avec un tiers de l'Allemagne et de la Hollande, a pour lui les Français; et malgré les tristesses actuelles, c'est nous encore principalement qui le soutenons et le propageons dans le monde. Mais en dehors de là, dites-moi, est-ce que vous ne croyez pas qu'il y aurait de grands avantages pour l'Église, qui dépend, en quelque mesure, de ses conditions terrestres, à ne plus reposer exclusivement sur l'Espagne,

l'Autriche, les Grecs unis, l'Amérique du Sud ?. . . Mais il y a tant à dire là-dessus qu'à moins de pouvoir traiter le sujet à fond, avec toutes les explications, les réserves et les nuances nécessaires, il vaut mieux n'en rien dire du tout. C'est pourquoi je n'en dirai rien.

Profondément souhaitable pour les anglicans et pour l'Eglise catholique elle-même, l'union est-elle vraiment possible, et sous quelle forme convient-il de la préparer? Voilà ce qu'il nous faut examiner en toute franchise dans la dernière partie de cette conférence. C'est la conclusion nécessaire de ce qui vient d'être dit. A. quoi bon vous faire désirer le retour de l'Angleterre au catholicisme, si l'on ne vous parle, à propos de ce retour, ni des obstacles auxquels il se heurte, ni des chances qu'il a de s'accomplir, ni des façons de le préparer?

Les obstacles à l'union, j'ai à peine besoin de vous les rappeler. Vous savez combien il est difficile à un protestant, habitué à se faire sa religion lui-même, d'accepter le principe d'une autorité qui lui parle au nom de Dieu et qui, ayant, une fois pour toutes, justifié sa mission céleste, impose ensuite ses décisions sur les

points essentiels sans admettre de contestation. Vous n'ignorez pas non pins que cette difficulté est plus grande encore pour l'Anglais, façonné en tout à l'indépendance, orgueilleux de la supériorité qu'il s'attribue et que peutêtre il possède sur les autres races, plein de dédain pour une institution comme la Papauté, dont les ressorts humains lui semblent imprégnés de latinisme et d'italianisme. Un anglican de très grande autorité affirmait naguère, je ne peux pas dire oii, mais je sais ce que j'avance, que le retour présent de son Eglise aux usages catholiques ne l'empêche pas de devenir chaque jour plus antiromaine K

Ajoutez que bien peu d'Anglais s'intéressent aux raisons doctrinales qui militent si puissamment en faveur de l'accession à l'Eglise de Rome. Si juste et si admirable dans le domaine pratique, l'esprit anglais est étrangement dénué d'aptitudes métaphysiques. Quelques-uns, sans doute et notamment dans la High Ghurch, sentent la nécessité des dogmes et souffrent des contradictions qui se rencontrent dans leur Eglise. Mais ces préoccupations sont rares. Chez la plupart le sentiment religieux est entièrement tourné du côté de la morale. Ils se contentent de leurs offices, de la Bible et de leurs

1. 11 n'y a plus d'inconvénient à faire savoir que cette parole était écrite au P. Ragey par l'archevêque d'York.

livres de prières. Rien ne leur est plus indifférent que les trente-neuf articles et les controverses qu'ils peuvent soulever. Church and Queen^ christianisme et loyalisme, cela représente pour eux des sentiments naturels encore plus que des idées justes ; être Churchman^ être religieux, sans se demander pourquoi, est dans le caractère normal de( tout bon Anglais. Contre cette force d'inconscience les arguments n'ont aucune prise ; elle ne cédera qu'à la longue, sous l'action de la prière, devant le muet exemple de catholiques fervents et intelligents.

D'autres obstacles à l'union ont leur raison d'être dans le catholicisme lui-même, et ceuxlà sont de deux sortes.

Il y en a qui viennent de notre discipline, soit dans ce qu'elle a d'excellent, soit dans ce qu'elle peut offrir aussi d'un peu suranné ou de difficilement applicable en certains pays ; ces obstacles-là, on les supprimerait sans peine, ou du moins l'on pourrait, en cette matière, pousser très loin les concessions. Mais d'autres difficultés sont la conséquence de nos dogmes, et principalement du dogme qui est la clé de voûte du système catholique : la suprématie et l'autorité infaillible du Souverain Pontife. Ces difficultés, d'une part, nous ne pouvons point les supprimer, et, d'autre part, les anglicans ne veulent pas en prendre leur parti : voilà, il

faut en convenir, comme l'a très justement dit en une circonstance solennelle le vénérable cardinal archevêque de Westminster, voilà le point central de la question, voilà le principe fondamental de la séparation, et jusqu'ici rien ne fait voir comment on peut l'écarter.

En regard de ces obstacles, dont il serait maladroit et presque malhonnête de cacher l'importance, n'y a-t-il pas quelque détente dans la situation, quelques signes de progrès, quelques raisons d'espérer? Il y en a, grâce à Dieu, et nous devons, pour éviter le découragement, fixer souvent, à l'horizon, ces points plus lumineux.

Le temps n'est plus où, de part et d'autre, on ne pouvait même pas s'interpeller sans user d'injures. La différence est grande de la lettre qu'écrivait un Pape pour déposer Elisabeth, et de celle qu'écrivait naguère un autre Pape pour féliciter la reine Victoria de son jubilé. La réception du cardinal Lavigerie à Londres, au temps de ses conférences antiesclavagistes, ne fut pas moins enthousiaste qu'en France, en Belgique et en Italie. Les ^cardinaux Newman et Manning ont joui de plus de prestige que tout l'épiscopat anglican de ce siècle. Les cris de fureur qui accueillirent, il y a cinquante ans, le rétablissement de la hiérarchie catholique semblent aujourd'hui relever de

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l'histoire fabuleuse. Le prêtre catholique est partout respecté autant que l'anglican, et davantage peut-être. Dans mes voyages d'Angleterre et d'Ecosse, jamais je n'ai surpris sur mon passage une parole, un geste, un regard qui fussent défavorables. Combien de fois, arrivé dans une ville nouvelle, n'ai-je pas eu, le matin, à demander le chemin de l'église romaine pour dire la sainte Messe ! Jamais les gens du peuple h qui je m'adressais (les gens du monde ne sont pas levés à sept heures, du moins en Angleterre), n'ont manqué de me répondre poliment; et souvent même, ils me guidaient jusqu'à l'entrée. Or c'étaient bien rarement des catholiques, car ceux-là, je les reconnaissais à ce qu'ils m'appelaient Fathei\ ou mon Père.

Ces progrès sont certains. Ils étaient inévitables. L'arrivée en Angleterre des milliers de prêtres français émigrés, la sympathie qu'inspirait leur cause, le bon exemple qu'ils donnaient commencèrent l'œuvre d'apaisement. Le reste est dû au grandprestige des Newman, des Manning, à la valeur morale du clergé catholique et à son nombre croissant, enfin au mouvement général qui entraîne aujourd'hui les peuples sérieux à plus de tolérance et de vrai libéralisme Ajoutez à cela, qu'il y a des préjugés, les plus grossiers et par là même les plus dangereux, qui ne peuvent vraiment pas

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tenir devant raccroissement de l'instruction, des voyages, des relations internationales. Fautil vous dire le fait incroyable qui m'est arrivé à moi même, il y a deux ans, au Sunmier Meeting d'Edimbourg? Je m'étais lié avec un charmant étudiant d'Ecosse, non pas des plus instruits, mais plein de cœur et très distingué de manières. Un jour que j'étais dans sa chambre à feuilleter avec lui des poésies de Longfellow, le grand poète américain, nous tombâmes sur la pièce qui a pour titre A Psalm of Life^ « Un Psaume de vie », et nous y lûmes ces vers :

Laisse le passé mort ensevelir ses morts !

Agis, agis dans le présent qui est la vie.

Ton cœur dans la poitrine, et Dieu au-dessus de ta tête.

Je l'interrompis alors pour lui dire que j'avais fait de ces trois vers, tant je les trouvais beaux, l'épigraphe d'un de mes livres^. Voilà mon jeune ami qui me regarde avec stupéfaction, et qui me fait répéter ma phrase. Je la répète, et je lui demande, étonné à mon tour, ce qu'il trouve là d'extraordinaire : « Mais je pensais, me dit-il textuellement, que les catholiques romains ne croyaient pas en Dieu et qu'ils adoraient seulement la Vierge Marie. » Je tirai alors mon bréviaire de ma poche, je lui montrai à la première page le Credo in Deum et ensuite

1. Nouvelles tendances en religion et en littérature. Paris, Lecoffre.

les psaumes qu'il était habitué à chanter luimême dans son temple. Il me demanda pardon, me secoua la main à me la rompre, et, au dernier mois d'août, il ne m'avait plus l'air de croire que nous sommes des idolâtres. C'est un cas extrême, mais réel; et quand je dis extrême, je ne puis m'empêcher de penser à cet évêque anglican qui vient de nous reprocher de « déifier » le Pape. Il a fallu que M. Boudinhon lui prouve dans la Revue anglo-romaine que les textes invoqués par lui nous paraissent absurdes à nous-mêmes. Ce qu'il y a de sûr, c'est que leurs plus grands préjugés ne tiendront pas longtemps devant les éclaircissements qu'amènent tous les jours des relations cent fois plus nombreuses que jadis, relations dues aux lettres, aux revues et aux journaux, aux affaires elles-mêmes et surtout aux voyages. Et cela n'est pas moins vrai de nos propres ignorances. Ainsi, sur le délicat problème des ordinations anglicanes, de récents travauxnous auront appris que, si elles sont affectées d'un grave doute au point de vue du rite et de l'intention i, elles n'ont, d'autre part, subi aucune interruption dans le cours des siècles, pas même aux époques les plus difficiles. Ainsi encore, sur la

1. Nul n'ignore que ce doute a été tranché, depuis, dans le sens négatif, et que le Saint-Siège a déclaré invalides les Ordres anglicans.

2d2 QUELQUES MOTIFS d'eSPÉRER

question des formulaires et des croyances, les voyages et la simple lecture des livres officiels de prières nous enseignent que tout anglican admet intégralement le symbole des apôtres et celui de Nicée ^ .

A mesure que de part et d'autre on se connaît mieux, on s'estime, on s'aime davantage ; l'hostilité va s'affaiblissant, la réunion devient à la fois plus désirée et moins impossible. Mais sous quelle forme s' accomplira- t-elle, sous quelle forme doit-on la poursuivre, voilà sans aucun doute, des diverses questions que nous avons soulevées, la plus importante et la plus pratique. Faut-il chercher l'union collective? faut-il chercher les conversations individuelles? Telle est l'alternative ; tels sont les deux plans de campagne qui ont chacun leurs partisans et que, pour mon humble part, j'adopte aussi bien l'un que l'autre.

11 faut d'abord s'entendre lorsqu'on parle d'union collective. Les plus optimistes n'ont jamais espéré de voir tous les protestants

1. On ne saurait être aussi afflrmatif pour ce qui concerne le symbole de saint Athanase . Beaucoup d'anglicans ne l'admettent pas, et il y a des clergymen qui le retranchent du « Service ».

AAGLIGAKS ET ROMAIAS 213

anglais revenir ensemble à l'Eglise romaine.

L'union en corps ne pourrait se faire que là où il y a réellement un corps constitué, là où il reste des évoques et un clergé organisé, c'està-dire dans l'Eglise établie ou épiscopalienne, dans la Chu?xh of Engand. Mais cette Eglise eJle-même comprend deux parties bien distinctes, la High Church ou Haute Eglise, qui, ayant conservé beaucoup de coutumes catholiques, en reprend chaque jour davantage, et l'Église basse ou Loiv Church, qui est plus imprégnée de protestantisme et qui n'éprouve pour nous que de l'antipathie. Dans la High Church seule on rencontre des esprits favorables à r union.

Y a-t-il lieu d'espérer que, grâce à la High Church, une entente se fera quelque jour entre l'Eglise établie et l'Église romaine? telle est donc la question exacte qui devrait se poser lorsqu'on parle d'union collective. A cette question les uns répondent non, les autres répondent oui.

Ceux qui répondent oui, vous les connaissez.

C'est, en Angleterre et du côté anglican, lord Halifax avec ses amis ; en France, M. l'abbé Portai. L'un et l'autre ont su habilement travailler l'opinion des deux côtés de la Manche; et c'est grâce à leur zèle, grâce à leur énergie, que la question a fini par s'imposer, par être prise au

sérieux, par grouper un certain nombre de bonnes volontés. La Revue aaglo-romaine^ fondée par eux, donne l'idée très exacte de ce qu'ils se proposent'.

Ils ont tout d'abord voulu mettre en rapports les catholiques et les anglicans, les présenter en quelque sorte les uns aux autres et les faire entrer en conversation, attendant le reste de la bonne foi des hommes et de la grâce de Dieu. Ils ont soulevé comme point de départ la question des ordres anglicans, qui a été traitée avec tant de compétence par les professeurs mêmes de cet Institut, MM. Duchesne, Gaspard et Boudinhon. Une fois la controverse amicalement engagée là-dessus entre anglicans et catholiques, lord Halifax et M. Portai espèrent qu'on en viendra aussi à traiter les autres sujets de désaccord (comme est en premier lieu l'autorité du Pape), à s'expliquer avec bienveillance, à dissiper les préjugés et, finalement, à établir l'entente.

Tel n'est pas le sentiment des catholiques anglais ; et, sans rappeler les diverses occasions oii ils se sont exprimés là-dessus avec une netteté des plus fermes, je croirai vous avoir fait connaître assez leur manière de voir, si je

1. 11 faut se reporter, pour la juste appréciation de ce passage, à l'époque où cette conférence a été prononcée (1896). La décision de Rome contre la validité des Ordres anglicans, amena, un peu plus tard, la rupture de tout pourparler et la disparition de la Revue anglo-romaine.

ANGLICANS ET ROMAINS 2l5

VOUS cite une déclaration toute récente du cardinal Vaughan, archevêque de Westminster.

Le 19 janvier de cette année même, il écrivait au P. Ragey, Fauteur de la C7'ise religieuse en Angleterre, une lettre destinée à servir de préface a cet excellent ouvrage, et dans laquelle il disait textuellement :

« Je n'ai aucune confiance dans la prédiction d'une conversion en ?nasse. Ce n'est pas de cette manière que se convertit un peuple comme le peuple anglais. Un converti a besoin de beaucoup d'instruction avant que sa conversion soit profonde ; une conversion en masse pourrait facilement finir par une confusion en masse.

Mais la conversion des âmes par unités, — exactement comme elles entrent dans le monde et en sortent pour se présenter au jugement par unités, — tel est le résultat que j'attends de la prière et de la dévotion à Notre-Dame. »

(( Une conversion en masse pourrait facilement finir par une confusion en masse. » Le jugement est net, et il faut bien reconnaître qu'il est adopté par tous les catholiques anglais, soit qu'ils connaissent mieux que nous les difficultés de la situation, soit que le souvenir du passé les incline à moins d'optimisme.

Entre ceux qui espèrent l'union collective et ceux qui la croient impossible, j'avoue qu'il est difficile de prendre parti. Mes désirs vont d'un

côté, ma raison penche de l'autre ; évitez-moi la peine de me prononcer ou contre ma tête ou contre mon cœur. Une chose en tout cas certaine, c'est qu'on ne perd pas son temps lorsqu'on poursuit l'union collective. On ne peut attendre qu'un grand bien des relations qui se créent à ce propos, des lettres, des visites, des discussions courtoises qui sont échangées, des conférences enfin que l'on projette, paraîtil, de convoquer entre membres des deux

Eglises. Tout cela favorise les bons rapports, dissipe les préjugés, fait naître et entretient l'estime, Faffection, le désir de l'accord final, et vous savez qu'on est toujours plus près de s'entendre lorsqu'on est parvenu à s'aimer un peu.

Mais, que l'on fonde plus ou moins d'espoir sur l'union collective à venir J, il est une œuvre présente qui ne doit pas y être subordonnée, une œuvre qui passe avant tout le reste et qu'il ne faut à aucun prix sacrifier : c'est le travail immédiatement utile des conversions individuelles. Je ne sais lequel se tromperait plus lourdement : du catholique (et, grâce à Dieu, je n'en sais pas de tel) qui refuserait d'aider aux conversions particulières sous prétexte de ne

1. Nous n'aurions plus maintenant à prendre les mêmes précautions pour écarter ce beau rêve. 11 s'est évanoui de lui-même le jour où furent condamnés les Ordres anglicans.

pas nuire au projet de réunion globale ; ou bien de l'anglican, qui, suffisamment éclairé de la grâce pour reconnaître le bon droit de l'Eglise romaine, attendrait pour s'adjoindre à nous l'heure hypothétique de la conversion en masse. Or, il se trouve malheureusement un certain nombre d'âmes, tant en Angleterre qu'aux Etats-Unis, pour se nourrir d'une telle illusion. Que ne pouvons-nous d'ici les éclairer sur leur subtile et dangereuse erreur ! Que ne pouvons-nous leur faire entendre que l'union collective est nécessairement lointaine et qu'ils sont avant tout, devant Dieu, responsables personnellement et pour leur âme en particulier! Est-il possible de nous associer de loin aux généreux efforts que tente pour les conversions individuelles le clergé catholique anglais? Je le crois. Messieurs, et j'en choisis pour preuve, entre beaucoup d'autres, l'émouvant appel qui nous était fait, il y a moins de deux mois, par le vénérable archevêque de Westminster :

« Dans les temps de notre ancienne Eglise, écrit au P. Ragey le cardinal Vaughan, les évêques delà Grande-Bretagne envoyèrent chercher dans les Gaules l'assistance contre les invasions de l'hérésie. Au temps de saint Augustin, la France vint au secours de la naissante Eglise d'Angleterre . . .

« Nous ne pourrons jamais oublier que le

MOTIFS d'espérer. 13

mouvement religieux qui se produit aujourd'hui en Angleterre doit en grande partie son origine aux merveilleux exemples de piété, de désintéressement et de foi donnés par des milliers d'émigrés français qui vinrent se réfugier en notre pays à la fin du siècle dernier. Et maintenant, par votre intermédiaire, je fais un

appel à l'Eglise de France afin qu'elle vienne de nouveau à notre secours et que, par une prière organisée et persévérante, elle nous ouvre le réservoir des cieux et qu'elle fasse pleuvoir sur nous une telle abondance de grâce divine et efficace que l'Angleterre puisse rentrer dans le bercail de Pierre. »

Je parle ici à une assemblée de chrétiens.

Ils ne seront pas étonnés de voir l'archevêque de Westminster réclamer de nous avant toutes choses de ferventes prières, des prières persévérantes. L'œuvre de conversion est, sans doute, une œuvre de lumière et d'intelligence ; mais elle est bien plus encore l'œuvre de la grâce et de la volonté. Gomment voulez-vous qu'en pareille matière on compte uniquement sur l'étude et la controverse, quand on a vu une âme aussi grande, aussi éclairée et aussi généreuse que celle de Newman hésiter tant d'années avant d'abjurer; quand on a rencontré maintes fois, comme il m'est arrivé, des anglicans parfaitement instruits de tous nos dogmes, spéculati-

vement convaincus de la vérité de notre Eglise et restant quand même dans la leur avec une parfaite tranquillité d'âme, sous prétexte que les difFérences n'ont rien d'essentiel et qu'ils trouveraient peu digne d'abandonner leurs frères?

Nous parlions de Newman. Est-ce que nous ne savons pas que sa conversion se produisit après que de vraies ligues de prières se furent formées pour l'obtenir, lui, personnellement, de la grâce divine? Est-ce que Pusey n'a pas raconté lui-même qu'en apprenant que de telles prières étaient faites par les catholiques, il tremblait « qu'elles ne fussent exaucées, et que Dieu ne leur accordât celui qu'ils demandaient »?

A la suite de cette éclatante conversion (1845), Mgr Wiseman envoya une circulaire à tous nos évêques pour demander que les fidèles de France voulussent bien assister l'Angleterre de leurs prières continuelles. En 1856, le P. Ignace Spencer renouvela cet appel, qui avait trouvé chez nous un très grand écho. Des associations enrichies d'indulgences furent fondées dans ce dessein par beaucoup d'évêques. Si la plupart ont disparu, faute d'être organisées en une archiconfrérie centralisatrice, il en subsiste certainement plusieurs, et nous appelons de nos vœux l'homme providentiel qui s'entendra avec les catholiques anglais pour relever

et propager en France une œuvre aussi opportune, aussi nécessaire ^

Je n'ai le temps de vous indiquer que ce seul moyen de collaborer à la tant désirable conversion de l'Angleterre. Et de fait, c'est de beaucoup le principal. J'aurais voulu également vous dire combien il serait juste et en somme facile, grâce aux journaux religieux de toute nuance, de se tenir désormais au courant de ces graves questions. Pour le passé, et pour le présent, même, le livre du P. Ragey sur la Ciise religieuse en Angleterre - nous dispensera de plus amples recherches. Le P. Ragey est l'homme de France qui comprend le mieux le problème anglican ; on s'aperçoit qu'il sait l'anglais à fond et qu'il à passé plusieurs années à Londres, chez ses confrères maristes, à Notre- Dame de France et dans la paroisse de Sainte- Anne. Ceux d'entre vous qui liront son livre seront du premier coup parfaitement renseignés. Connaître la question, c'est la condition essentielle soit pour y prendre intérêt nous-mêmes et tourner de ce côté nos prières,.

i. Depuis que celte conférence fut prononcée, il a été établi à Paris, dans l'église de Saint-Sulpice et sous le vocable de Noire Dame de Compassion, une archiconfrérie dont le but essentiel est de prier pour la conversion de l'Angleterre.

2. Lecotfre, éditeur. — Rien ne vaut maintenant les études^ de M. Paul Thureau-Dangin sur la Renaissance catholique en- Angleterre au XIX' siècle.

soit pour donner des réponses utiles, quand l'occasion s'en présente, aux anglicans que nous rencontrons, même à Paris, et qui assez souvent encore peuvent nous consulter.

Enfin j'aurais voulu vous signaler entre autres œuvres celle qui s'appelle la Ligue des Martyrs anglais. Elle a pour but de venir en aide aux nouveaux convertis et spécialement aux ex-ministres protestants qui se trouvent, par suite de leur adhésion au catholicisme, plongés avec leur famille dans une véritable misère. La Ligue s'occupe en particulier d'élever leurs enfants, et elle est, à cet égard, en pleine activité, grâce, notamment, aux Jésuites de Stonyhurst et aux Ursulines d'Oxford qui leur ouvrent, celles-ci leur couvent, ceux-là leur collège.

Mais il me faut conclure, sans avoir seulement le temps de la résumer, cette trop longue conférence.

Si je vous ai dit combien l'union est nécessaire à l'Eglise anglicane et même à l'Eglise romaine, je ne vous ai dissimulé en aucune façon les obstacles auxquels elle se vient heurter. Ces obstacles doivent-ils, malgré la beauté de la cause, nous faire perdre l'espoir et le courage?

A cette question laissons répondre deux voix

autorisées, Léon XIII lui-même et l'anglican le plus dévoué à la cause de l'union, celui qui, ces derniers jours, recevait à Paris un accueil si sympathique et si mérité, lord Halifax.

« Il y a de nombreuses difficultés de part et d'autre, disait, il y a un an, le noble lord au congrès de Bristol, mais la nécessité de l'homme est pour Dieu l'occasion d'agir. There are numerous difficulties on each andevery side; but mans necessity is God's oppo?'tunity. »

Et le Saint-Père écrit dans sa lettre aux Anglais : « S'il se présente quelques difficultés, elles ne sont pas de nature à arrêter notre zèle apostolique ni à faire obstacle à notre énergie. Sans doute, les nombreux changements qui sont survenus et le temps lui-même ont permis aux divisions existantes de prendre de plus profondes racines. Mais est-ce là une raison pour abandonner toute espérance de réconciliation et de paix? Non, s'il plaît à Dieu. En effet, nous ne devons pas juger les événements que du point de vue humain ; nous devons plutôt considérer la puissance et la miséricorde de Dieu. Dans les entreprises grandes et pénibles, pourvu qu'on s'y consacre avec une volonté ardente et droite, Dieu se tient à côté de l'homme, et c'est précisément dans ces difficultés que l'action de la Providence brille avec le plus d'éclat. »

N'êtes-vous pas frappés comme moi de ce qu'il y a de presque identique dans le courage, dans la surnaturelle confiance du Pape et de l'illustre anglican?

Ayons donc nous-mêmes grand cœur et bon espoir. Demandons à Dieu, sans nous lasser, la réunion de tous ses enfants en une seule

famille, en une même Eglise, sous l'autorité de celui qu'il en a fait le chef. Entretenons dans nos âmes et témoignons en toute circonstance une ardente sympathie pour les anglicans, nos frères séparés. Unissons-nous enfin, par nos prières, par notre affection, par nos efforts, par notre générosité, à toutes les œuvres de zèle qu'entreprennent pour la conversion de leurs compatriotes les vaillants catholiques d'Angleterre, — nos frères unis, ceux-là, convertis admirables de ces derniers temps, ou nobles héritiers de ceux qui souffrirent trois siècles pour garder leur foi.

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