‹ Quelques motifs d'espérer [microform]Chapitre 39 sur 51 · RUSKIN · texte numérisé non relu

RUSKIN

ET

LA RELIGIOiN DE LA BEAUTÉ*

Garlyle, après avoir entendu une conférence de Ruskin « sur les feuilles d'arbres», demeurait comme tout étourdi devant l'extraordinaire profusion d'idées, devant le chaotique embarras de richesses qui venait de s'offrir à lui. La même prodigalité se retrouve dans tous les écrits de Ruskin, et ils remplissent plus de trente volumes. Or M. de la Sizeranne n'a rien moins entrepris que de résumer, d'expliquer et de

1. Depuis qu'ont paru ces lignes (BwZ/eh'n critique dulSja^ivier 1898), de nombreux ouvrages sont encore venus attester, et fortifier en même temps, la vogue dont Ruskin jouit maintenant en France, pour le plus grand bien de la cause idéaliste. Les catholiques s'intéresseront tout spécialement au charmant livre d'Henriette et Jean Brunhes, Ruskin et la Bible. Une traduction des principales œuvres du grand écrivain a commencé de paraître chez l'éditeur Beauchesne.

22 ô QUELQUES MOTIFS d'eSPÉRER

juger en un livre unique* toute l'œuvre de l'esthète anglais.

L'étonnant, c'est qu'il paraît bien y avoir réussi. Son étude produit d'abord une impression confuse et déconcertante. Qu'est-ce que cette façon nouvelle de considérer à part, chez un écrivain, la physionomie, les paroles, la pensée? Mais très vite l'on s'aperçoit que ce dessein original est celui qui convenait le mieux à l'original auteur de Sésame and Lilies et que, pour mettre en ordre tant d'idées, il ne fallait ni un plan moins vaste, ni des lignes moins flottantes. Ajoutez qu'autrement on n'aurait pas pu garder une si libre allure, faire place à tant de citations exquises, laisser courir dans ces notes esthétiques l'abandon, le charme, la poésie et l'émotion sans lesquels ce serait folie de vouloir dépeindre un génie comme Ruskin . Il faut connaître les œuvres ruskiniennes pour s'imaginer la difficulté qu'il y avait à en enfermer dans un petit livre, sans nullement la dénaturer, toute la subtile essence. M. de la Sizeranne pouvait seul le faire. Après VHistoire de la peinture anglaise, une œuvre comme celle-ci achève d'établir au tout premier rang, malgré sa jeunesse, le déjà célèbre critique d'art.

1. Ruskin et la Religion de la Beauté', par Robert de la Sizeranne. Un vol. in-12, chez Hachette.

Pour se faire l'idée du prestige que possède Ruskin parmi ses compatriotes et en tout pays de langue anglaise, ce n'est peut-être pas assez de penser aux honneurs que Victor Hugo recevait chez nous vers la fin de sa vie. Autant que des philosophes, ses écrits sont goûtés du peuple et des femmes ; il ferait faire aux plus simples de l'esthétique, de la morale, de la sociologie. M. de la Sizeranne, qui, pour le mieux comprendre, a refait chacun des pèlerinages accomplis par lui, retrouvait dans toutes les villes d'art des troupes d'Anglaises qui réglaient leurs admirations sur celles de Ruskin. Il est du plus grand luxe et du meilleur goût de s'offrir en cadeau la toile filée au rouet dans les primitifs ateliers que Ruskin a ressuscites en haine des fabriques. Les ouvriers anglais cherchent dans ses huit volumes de Fors Clavigera des arguments pour leurs systèmes de réforme et des secours pour grandir dans la vie morale. Ajouterai-je qu'à Ghamonix, dans ce décor alpestre qui lui a inspiré ses plus belles idées, et où il n'est pas revenu depuis dix ans, je retrouvais son nom, l'été dernier, dans le souvenir des guides et des gens du pays, tant il est vrai que cet homme portait au front le

signe et le rayonnement qui en imposent à tous ? Ruskin n'a point semé que des idées; il a fait de jolis miracles, nous dit M. de la Sizeranne, qui le compare un moment à saint François d'Assise pour sa sympathie envers la nature : il a fait écouter sa philosophie, non des oiseaux, mais des femmes du monde ; eV s'il n'a point fait pousser de roses sur la neige, « il a mis dans les froides âmes britanniques ces fleurs vermeilles de l'enthousiasme ». Les Anglais lui doivent leur éducation esthétique, et c'est, pour une bonne part, grâce à lui qu'ils ne sont pas uniquement les premiers commerçants du monde.

Il a essayé de faire davantage et de réformer, en même temps que le goût, la société. Moins heureux dans ce domaine, il a perdu d'ingénieux efforts à combattre le progrès matériel d'aujourd'hui; sur les ruines hypothétiques de notre monda moderne, il a voulu bâtir un charmant royaume d'Utopie oii les gens de chaque caste auraient leur costume spécial, oii les monnaies porteraient d'un côté l'effigie de saint Michel et de l'autre une branche de roses des Alpes, où il n'y aurait de « malheureux que les malades et d'oisifs que les morts ». Si

VOUS objectez que c'est impossible, je vous répondrai, comme la Sizeranne avec sa finesse attique : « Mais Ruskin n'a jamais dit que ce fût possible. Il a seulement dit que c'était indispensable. » Une meilleure justification, c'est qu'il a, pour sa part, toujours mis d'accord sa vie avec ses idées, travaillant par ses cours publics et ses fondations de musées à l'élévation de l'esprit populaire, ou faisant voyager ses livres en charrette pour éviter le contact de l'inesthétique chemin de fer. Quoi que vaille sa doctrine, du moins il la pratique; on ne lui reprochera pas d'être, suivant son expression, un de ces prêtres « qui dînent chez les riches et prêchent chez les pauvres ».

Quelques paradoxes, on le voit, déparent son système social. De même, si nous avions à parler de ses idées sur Dieu ou sur la vie future, nous ne saurions mieux faire que d'y voir, avec M. de la Sizeranne, « une métaphysique de paysagiste ». Mais ses erreurs ne se présentent pas sous une forme dangereuse, et, dans son œuvre immense, elles ne tiennent qu'une fort petite place. C'est en foule, au contraire, que s'y offrent à nous les plus belles maximes de morale, les plus justes vues sur l'art, les plus délicates pensées sur les beautés de la nature. Si ce libre esprit avait un système, ce serait de tout rapporter au dévelop-

pement du respect et de l'enthousiasme, u car admirer est la principale joie et le principal pouvoir delà vie ». Nul n'a vu ni décrit comme lui la beauté des choses ; il y vénère et il y montre vraiment « la signature de Dieu sur ses œuvres ». Poète, artiste, rêveur, tout ce que l'on voudra; mais il voit plus loin que les philosophes et que les savants, lorsqu'il proclame insuffisante toute explication des êtres qui ne tient nul compte de leurs charmes. C'est bien d'expliquer la cause des forces; mais la cause des formes? C'est bien de fixer les lois de la création; mais il s'agirait aussi d'en comprendre les joies.

Lorsque l'instant arrive pour lui de conclure en quelque sorte sa doctrine, Ruskin se retire à Chamonixpour la dernière fois ; il contemple, attendri, les courbes harmonieuses et puissantes du Mont-Blanc, les gris ou neigeux clochetons des aiguilles élancées, les riches gazons de la vallée alpestre ; et, avant d'entrer dans le repos crépusculaire d'une vieillesse trop longue, il ramasse d'un suprême effort les puissances de son génie, pour rédiger ainsi le testament de sa vie d'esthète : « Les lois, la vie et la joie de la beauté dans le monde matériel de Dieu^ sont des parts aussi éternelles et aussi sacrées de sa création que, dans le monde des esprits, la vertu, et, dans le monde des anges, l'adoration. »

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