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étail l'Eglise romaine , vous vous tiendrez sur la réserve?
Cette marche peut être suivie dans un prône ; mais dans une controverse en règle , comme celle (jue vous avez ouverte , elle pèche contre les premières lois de l'art de raisonner.
Oui , Jésus-Christ veut l'unité dans son Eglise. Il fait même plus que la vouloir , il Ta établie. Mais cette Eglise n'est pas une agrégation de bons et de méchans sous la dépendance d'un chef visible résidant en terre , c'est la grande assemblée, le vaste corps des fidèles de tous les lieux et de tous les âges , sous la dépendance d'un chef invisible , Jésus-Christ , assis à la droite de Dieu dans les Cieux.
Voilà l'Eglise : cela résulte , je le répète , de la définition qu'en donne l'Ecriture sainte , témoins en soient et saint Augustin et votre propre catéchisme.
Son unité consiste à croire au même Sauveur, à le reconnaître pour seul chef, à prendre sa parole pour règle unique , à posséder les mêmes espérances , à marcher vers le même but , à avoir le même Père.
Cette unité ne vient ni des décrétales , ni du pape , ni des conciles , ni de ce que vous appelez le juge des controverses : elle est antérieure à tout cela , c'est l'œuvre même de Jésus-Christ.
L'unité , telle que vous l'entendez , c'est-à-dire
la dépendance d'un chef visible résidant en terre, et l'adhérence à son siège n'est qu'une affaire de politique humaine. L'Ecriture sainte la combat de mille mauières. Ainsi , par exemple , elle accuse de schisme aussi bien ceux qui disaient : je suis de Céphas , c'est-à-dire de Pierre , que ceux qui disaient : je suis de Paul ou d'Apollos (i) ; et elle répond aux uns et aux autres que Jésus-Christ n'est pas divisé , que Paul n'a pas été crucifié pour eux, et qu'ils n'ont pas été baptisés au nom de Paul; raison qui combat autant l'adhérence au siège de Pierre qu'à celui de Paul comme chef de l'Eglise. Ainsi , la domination d'un mortel sur les consciences , fût-ce comme vous le faites , sous prétexte de maintenir l'unité , était déjà considérée par les apôtres comme criminelle , et séparant l'Eglise d'avec Jésus-Christ. Votre unitén'existait donc pas de leur temps.
11 y a plus , sous leur administration de notables différences régnaient dans l'Eglise. Par exemple , l'Eglise de Jérusalem gardait les cérémonies de la loi de Moïse , la circoncision , la distinction des jours et des viandes; tandis que les Eglises fondées par saint Paul parmi les gentils , n'observaient rien de cela.
Votre unité , ou pour mieux dire , votre uniformité a été si peu voulue par le fondateur de l'Eglise , que l'un de ses apôtres écrivait aux
(i) ire Epit. aux Gorinth., ch. i , v. 12 et i3.
chrétiens de son temps : « J'apprends qu'il y a d^s « divisions parmi vous (i) . »
H y en a bon nombre parmi nous aussi , cela est très-vrai , et vous en triomphez ; mais sans m'arrêter à des récriminations qui seraient pourtant de bonne guerre : car , vous le savez , je pourrais vous répondre par les contradictions de vos conciles , parles scandales du grand schisme d'Occident qui dura quatre-vingts ans , par les querelles plus récentes des Ultramontains et des Gallicans , sans m'arrêter à ces moyens , qui me donneraient d'immenses avantages contre vous , puisque ces choses existèrent et existent encore chez vous , en dépit du tribunal infaillible , chargé spécialement de garder l'unité ; je me contenterai de vous faire remarquer que nos sectes ne rompent pas l'unité bien entendue. Examinezles de près , et vous trouverez qu'elles s'en tendent sur le fond des choses. Comparez les diverses expressions de leur foi , les trente-neuf articles de l'Eglise anglicane avec la confession de foi des Eglises réformées de France ; celle-ci avec la confession d'Augsbourg , celle-ci encore avec la confession helvétique 3 diversité dans l'unité , voilà où se réduisent les innombrables divisions des Eglises protestantes , c'est-à-dire, à de moindres différences qu'il n'en existait du temps des apôtres,
(1) 1. Cor. XI. 18.
entre les Eglises fondées par Paul en Asie , et les Eglises de Pierre en Judée.
Pour se reconnaître , Monsieur , les soldats d'une même armée ne regardent pas à l'uniforme, mais à la cocarde. L'uniforme varie suivant les corps et les armes , le drapeau sous lequel on marche flotte le même au-dessus de tous. Chez vous, c'est l'inverse : vous avez tous le même uniforme, c'est possible , mais votre drapeau est-il partout le même? Demandez-le aux Gallicans et aux Ultramontains, aux Pères des conciles de Constance et de Baie , qui se posaient au-dessus des papes , et aux papes qui se sont posés au-dessus des conciles.
D'ailleurs, avec son unité si vantée, votre Eglise a-t-elle réussi à retenir les peuples , je ne dis pas même dans l'unité de la foi , mais seulement dans une foi quelconque ?
De quel côté faut-il se tourner , pour trouver encore quelque foi nationale ? Vers les nations dites catholiques , ou bien vers les nations protestantes ? en France , ou en Angleterre ? en Espagne, ou en Ecosse ? en Italie , ou en Suisse ? Je vous laisse le soin de répondre.
- Des sectes , Monsieur , c'est peut-être un malheur : je ne l'affirmerais pourtant pas ; mais à coup sûr, des sectes valent mieux que ce scepticisme national , cette irréligion universelle , dernier terme où l'on arrive en poussant à l'unité par le despotisme spirituel.
Un juge des controverses-.
j'en viens à la seconde proposition de votre raisonnement : « Jésus-Christ a dû établir un juge des controverses. » Jt dû, c'est une expression passablement hardie. Qui vous a dit , Monsieur , que , à côté , dirai-je ou au-dessus de sa parole , Jésus-Christ ait dû établir un tribunal connaissant des affaires de la conscience et décidant sans appel sur toute question religieuse , et en particulier sur l'interprétation de la règle de la foi?
Une simple analogie ne suffirait pas pour prouver que Jésus-Christ ait fait ce que vous affirmez qu'il a dû faire.
D'ailleurs ici, l'analogie qu'on a coutume d'invoquer chez vous en cette matière , prouverait contre vous 5 car, lorsque des cours supérieures de justice ont rendu des décisions contradictoires dans une même affaire, entre les mêmes parties , il faut alors en référer au législateur lui-même pour l'interprétation de la loi.
L'analogie vous renverrait donc à Dieu seul , car Dieu seul est le législateur dans son Eglise, Or c'est précisément là ce que nous soutenons : à lui , et à lui seul , en droit et en fait , appartient la solution finale de toute controverse.
Vous énumérez , en latin , les qualités que doit
avoir le juge des controverses. Il doit être, avezvous dit, obvius , clarus, communis , certus * c'est-à-dire à la portée de tous, clair, commun à tous , infaillible.
Je pourrais remarquer dans cette énumération un vide immense. La compétence y est entièrement oubliée. Un tribunal qui doit évoquer à soi, pour les décider avec une autorité suprême , des questions qui regardent les rapports les plus intimes de lame avec Dieu , et appartiennent par leur nature au domaine sacré de la conscience , comme il en est de toutes les questions de foi, un pareil tribunal doit être avant tout à Deo consti* tutus , il doit avoir l'investiture divine pour premier titre.
Cependant , je ne veux pas trop me prévaloir de cette grave omission, puisque je sais très*bien qu'on cite chez vous certains textes de l'Ecriture pour prouver l'autorité de l'Eglise , et que vous les avez vous-même allégués vers la fin de votre prône.
Je les soumettrai à un court examen quand l'ordre que je suis en vous suivant , m'y appellera*
Nous voici arrivés à votre troisième proposition.
§ ni.
Incompétence du tribunal de l'Eglise romaine. Voici donc la conclusion de votre raisonne-
— iG —
nement ; celte conclusion qui doit, ou nous ramener dans le giron de votre Eglise , ou convaincre le monde de notre obstination dans le schisme :
« L'Ecriture sainte ne pouvant être elle-même le juge des controverses, il reste que ce soitl'Eglise, c'est-à-dire la réunion des èvêques , présidés par le pape. »
«■ L'Ecriture , dites-vous , n'a aucune des qualités que doit avoir le juge des controverses... Le livre saint n'est pas :
Obvius , pour ceux qui ne savent pas lire ;
Clai "us , car il renferme des choses difficiles à entendre ;
Communis , car tous ne l'ont pas ;
Certus , car il est obscur. »
Je reviendrai , Monsieur , sur ce panégyrique de la parole de Dieu.
Pour le moment, je viens examiner si la réunion des évêques , présidés par le pape , constitue un tribunal obvius , clarus , etc.
Ce tribunal que vous donnez pour infaillible , a tenu ses dernières assises à Trente , il y a près •de trois siècles. Or, un juge qui jugeait il 7 a itrois cents ans,, et qui n'a pas jugé depuis , pas même aujourd'hui, où cependant il y aurait tant à juger , n'est assurément ni commun à tous, ni à la portée de tous.
Supposez , Monsieur , que moi , ministre protestant, je prenne au sérieux tout ce que vous
affirmez touchant le juge des controverses , que je consente à comparaître devant son tribunal pour recevoir son arrêt ; ma première question ne devra-t-elle pas être : Où trouverai- je ce juge? siéget il à Versailles? 11 s'y trouve bien un évêque et son clergé. Mais , n'est-ce pas , Monsieur, ce n'est pas là le juge des controverses que vous m'avez promis , le pape et les autres évêques n'y étant pas. Il n'est déjà pas si obvius que vous le disiez. Me conseillerez-vous le voyage de Rome? ce serait aller un peu loin ; mais pour entendre des arrêts infaillibles sur des questions d'un intérêt éternel, j'irais volontiers à Rome , si je n'avais pas la Bible. Toutefois je veux supposer que j'y suis : y trouverai-je le juge des controverses? Pas précisément , me répondriez-vous ; le pape y est bien , ce qui est déjà beaucoup sans doute , mais les évêques n'y sont pas. Qu'en dites-vous , Monsieur, est-il bien à la portée de tous ce juge des controverses? Je consens à aller jusques au bout de ma supposition, et j'attendrai la réunion des évêques présidés par le pape ; mais quand se réuuiront-iis ? Pas encore peut-être. Ils se sont séparés en i563 , cela fait tout juste 271 ans; peut-être s'en écoulera-t-il autant encore avant que le juge des controverses ne siège de nouveau. Convenez-en, Monsieur, fût -il aussi clair et aussi infaillible que vous le dites , si j'attends ses arrêts pour savoir ce que je dois croire , je suis condamné à mourir incrédule ou à retourner à ma Bible. Je vous le déclare ,
Monsieur, je me hâterais bien vite de prendre ce dernier parti.
Cependant , pour obvier à de si graves inconvéniens , on avance que renseignement des docteurs particuliers suffit aux besoins de l'Eglise. Eh bien , Monsieur, supposons encore que j'adopte ce nouvel arrangement et que je consente à réformer ma foi sur la vôtre, à condition pourtant que sur chaque point de controverse vous me procuriez , de manière ou d'autre , un arrêt infaillible. Comment vous y prendrez-vous ? Vous me direz : Je ne suis pas infaillible , moi ; mais l'autorité infaillible a prononcé il y a long-temps contre vos erreurs , il y a chose jugée ; et à chaque point de discussion , vous me direz : voici la sentence rendue. Mais, Monsieur, cette sentence infaillible , Pavez-vous comprise d'une manière infaillible ? ou en d'autres termes , étiez-vous infaillible quand vous Pavez comprise ? Pas le moins du monde , car on enseigne chez vous que le précieux privilège de l'infaillibililé n'est pour aucun docteur particulier , pas même pour le pape , au dire de l'Eglise gallicane , quoique , outre-monts , on dise le contraire. Or, Monsieur, je vous le demande , l'arrêt d'un juge infaillible , c ompris par une intelligence faillible, transmis par une bouche faillible, est-il encore infaillible quand il arrive jusques à moi?
11 vous reste pourtant une ressource pour sauver le système , ce serait de me renvoyer au livre où se trouve le recueil des actes et décisions du juge
infaillible. Mais ce serait un parti désespéré, une vraie ressource de sauvetage , comme la planche pour le naufragé , puisque vous détruiriez ainsi ce que vous avez dit dans votre prône en parlant du livre de Dieu : « Un livre n'est pas une autorité , « chacun y lit ce qu'il veut » , et , livre pour livre > je préférerais encore ma Bible aux actes du concile de Trente.
Convenez-en donc avec moi , Monsieur, votre juge des controverses n'est pas si obvias , pas si communis , pas si clarus , pas si certus , qu'il vous a plu de le dire. Après tout, c'est un être insaisissable qu'on ne sait où prendre , qui fuit comme une ombre à mesure qu'on le poursuit. Tout ce que vous pouvez dire de mieux en sa faveur, c'est qu'il possède la capacité d'exister. Il y a un pape et des évêques pour faire un juge des controverses , quand on voudra ; mais quand voudra-t-on?
Je vous dois ici toute ma pensée. Ce prétendu juge des controverses ne me paraît être qu'une arme forgée tout exprès contre la réforme et pour arrêter l'essor que l'esprit humain a pris dès 1617 vers la liberté de conscience. C'est un glaive pour .frapper les adversaires du dehors , mais ce n'est pas , ce n'a jamais été un flambeau pour conduire ceux qui consentent à croire sans examen : ils n'en ont que faire. Appendue dans l'arsenal de la controverse , 011 la conserve avec soin cette arme, toute rouillée qu'elle est , pour en essayer même
aujourd'hui contre quiconque , réservant le sanctuaire de sa conscience pour la voix de Dieu seul , s'aviserait d'en appeler de l'autorité des évêques à la parole de Dieu.
Cependant , chose presque incroyable , vousmême, Monsieur, dominé par la force des choses, vous finissez par invoquer l'autorité de cette parole dans la question où il vous importerait le plus , pour être conséquent , de montrer que vous n'en dépendez pas. Vous êtes réduit à invoquer l'autorité de l'Ecriture , pour prouver l'autorité de l'Eglise. C'est ce que vous faites à lafin de votre prône.
Ici , vous êtes enfermé dans un cercle de fer , et vous y tournerez à jamais , à moins de renoncer tout-à-fait à l'une de ces deux autorités.
Ce cercle , le voici. On vous demande : Comment connaissez-vous l'autorité de l'Ecriture sainte? vous répondez : par l'autorité de l'Eglise. On vous demande encore : Comment connaissezvous l'autorité de l'Eglise? et vous répondez : par l'Ecriture sainte.
Vous avez tout à la fois osé trop et trop peu ; trop , quand vous avez fait l'apothéose de l'autorité de l'Eglise ; trop peu , quand vous ne vous êtes pas entièrement affranchi de l'autorité de la parole de Dieu. C'est une demi-mesure ; or, les demi-mesures perdent d'ordinaire la cause de ceux qui les appellent en aide.
Etre condamné à prouver l'Ecriture par l'Eglise,
et l'Eglise par l'Ecriture , c'est le rocher de Sisyphe.
Il en naît contre vous cet impitoyable dilemme :
Si l'autorité de l'Ecriture sainte prouve l'autorité de l'Eglise romaine , l'autorité de l'Ecriture sainte est indépendante de l'autorité de l'Eglise romaine ; ce qui ruine votre cause en prouvant que l'Ecriture sainte peut établir même les doctrines selon vous fondamentales de la religion, sans l'autorité du tribunal de l'Eglise romaine.
Si l'autorité de l'Eglise romaine prouvait l'autorité de l'Ecriture sainte, l'Eglise romaine aurait donc une autorité indépendante de l'autorité de l'Ecriture sainte , c'est-à-dire extra-légale , ce qui est notre principale accusation contre elle, et la cause pour laquelle nous avons dû nous en séparer.
Mais est-il vrai que l'Ecriture prouve l'autorité de l'Eglise romaine ? Examinons les titres que vous produisez.
Chacun sait que vous en alléguez trois , c'est beaucoup , c'est même plus qu'il n'en faut s'ils sont valides. Les voici : ce sont trois paroles de Jésus-Christ , deux adressées personnellement à Pierre, l'autre adressée aux douze Apôtres.
« Tu es Pierre, et sur cette pierre j'édifierai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle, (i)»
(0 Math., XVI, 18.
« Pais mes agneaux... Pais mes brebis (i).
« Ailez , enseignez , baptisez Je suis tou-
« jours avec vous jusques à la fin du monde (2).;)
Sur le premier de ces trois passages , voici ce que disait un écrivain dont je m'honore d'être le parent et l'ami : « Qu'y a-t-il de commun entre « cette affaire toute personnelle à Pierre , et les « conséquences qu'en veut tirer l'Eglise romaine? « A l'en croire, notre Sauveur aurait par ces pa- « rôles fait reposer , comme sur sa vraie base , « toute son église sur Pierre et sur Pierre seul : — « Ce privilège impliquerait de plus une préémi- « nence de saint Pierre sur les autres apôtres , et « une autorité souveraine dans l'Eglise de Dieu : « — Cette prééminence et cette autorité auraient « passé à des successeurs ; — ■ et ces successeurs « seraient les évêques de Rome. »
Je vous renvoie, Monsieur, à la brochure ellemême , où l'auteur prouve avec une grande force de raisonnement , que toutes ces assertions de votre Eglise , sur ce fameux passage , ne sont que de pures hypothèses ; les deux premières détruites par les déclarations les plus formelles de l'Ecriture, les deux autres par son silence complet (3).
(1) Jean, XXI, i5 , 17.
(2) Math., XXVIII, 19, 20.
(3) Y oyez deux Dissertations sur le prétendu droit dés papes à la succession de saint Pierre , par Ami Bost. Chez Risler, rue de l'Oratoire, n° 6.
Je me contenterai de vous adresser les questions suivantes :
N'est-il pas vrai , Monsieur , que l'Ecriture sainte nous représente uniformément non pas l'apôtre Pierre, mais Jésus-Christ comme la pierre sur laquelle est fondée l'Eglise ?
N'est-il pas vrai que vous n'avez jamais pu piouver par la parole de Dieu que l'Eglise dont Jésus-Christ parle ici fût l'Eglise romaine ?
N'est-il pas vrai que la sainte Ecriture ne renferme aucune preuve que Pierre ait été évêque de Rome ? ou même qu'il ait jamais été à Rome (0?
N'est-il pas vrai enfin que cette divine Ecriture ne contient pas môme une expression de laquelle on puisse inférer que le pape soit le successeur de saint Pierre?
(i) Il y a plus , si la question du séjour de Pierre à Rome doit être décidée par l'Ecriture sainte , et non par la tradition , c'est-à-dire , par une autorité certaine et infaillible , plutôt que par un témoignage vague , douteux et intéressé , on trouvera qu'il est impossible que Pierre ait jamais été évêque de Rome, ou simplement résidant à Rome; et si i'Ecriture eût simplement voulu qu'on présumât que Pierre eût établi en quelque lieu un siège perpétuel de l'autorité apostolique , il faudrait que la présomption fût pour les lieux où elle dit que Pierre a annoncé l'Evangile , pour Jérusalem , Antioche ou Césarée ; mais aucun de ces lieux n'a été le siège perpétuel de l'autorité apostolique ; donc, enj core moins Rome
11 ne faut donc pas persister à citer un texte qui ne peut rien prouver pour vous tant que vous n'aurez pas établi par des raisons solides , les hypothèses qui unissent dans votre manière de raisonner votre conclusion à vos prémisses.
Mêmes observations sur les deux autres passages qui ne sont appliqués au point en question , que par un raisonnement entaché du même vice.
Ce n'est pas votre faute , Monsieur, si dans cette matière vous ne raisonnez pas juste c'est la faute de la cause que vous défendez. Elle a déjà usé bien des défenseurs, et probablement elle en usera beaucoup d'autres encore; car selon saint Paul :«]Nous « ne pouvons rien contre la vérité , mais seule- « ment pour la vérité (i). »
Le juge des controverses auquel vous voudriez nous renvoyer , n'a donc qu'une existence extra-légale ; nous sommes fondés à le considérer comme ayant usurpé sur les droits de Dieu 5 et tous les hommes doivent à Dieu de s'affranchir de la juridiction d'un pareil tribunal, s'il est vrai qu'il «■ faille obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » lorsqu'il y a conflit. C'est ce que firent les apôtres (2). C'est ce qu'ont fait les réformateurs , quand leurs voix courageuses appelèrent les hommes à la liberté de conscience , « en substituant
(1) 2. Cor. XIII, 8.
(2) Act. des Ap., IV, 19 et Y, 29,
« au jugement des évêques l'autorité de la parole « de Dieu » (i).
§ iv.
Compétence du tribunal des saintes Ecritures.
Vous prononcez , Monsieur , l'incompétence des saintes Ecritures à décider dans les matières de foi, et à trancher le nœud de nos controverses, parce que selon vous : « Un livre n'est pas uneau- (f toriîé , que chacun y lit ce qu'il veut » , et que celui-ci n'est pas obvius , commuais , clarus, certus.
Quoi, Monsieur ! un livre n'est pas une autorité, quand c'est Dieu même qui parle dans ce livre ! Mais vous n'auriez pas même osé le dire du code de nos lois ! Faudra- 1.— il donc à ce livre pour qu'il soit une autorité, le visa de l'Eglise romaine, Yeœequatur du tribunal des évêques présidés par le pape , et Dieu ne pourra-t-il enseigner qu'avec un brevet de la chancellerie romaine?
Mais « chacun y lit ce qu'il veut, si l'Eglise ne « l'interprète. » Non, Monsieur, ceux qui lisent ce livre avec un cœur honnête et bon ( et il ne s'adresse qu'à eux), n'y lisent que ce qui y est et ne croient que ce qu'ils y lisent. Ceux qui n'aiment
(i) C'est ainsi J on le verra plus bas , qu'un évêque a défini , jl n'y a pas long-temps , le crime des réformateurs.
pas ce qu'ils y trouvent sont les seuls qui aient intérêt à dire ce que vous en dites. Dans son style pittoresque, Tertullien les appelait : « Lucifugœ script lira rum » (i).
Vos raisons contre la compétence du tribunal érigé dans les saintes Ecritures, se réduisent aux deux suivantes : «elles ne sont pas claires, elles ne « sont pas à la portée de tous , ou communes à « tous. »
Voyons ce qu'il faut penser de ces deux accusations.
« La parole de Dieu est obscure. » Si vous disiez simplement qu'elle renferme des obscurités , nous serions bientôt d'accord. Des obscurités î notre faible intelligence en rencontre dans toutes les œuvres de Dieu , dans le livre delà nature , comme dans celui de la grâce. Une goutte d:eau , un brin d'herbe , un grain de sable , un insecte , donnent lieu à des questions où la raison se perd. Dironsnous pour cela que la nature n'est pas une brillante révélation de son auteur? et refuserons-nous de souscrire à cette éloquente parole d'un prophète : (c Les cieux racontent la gloire du Dieu fort , et « l'étendue donne à connaître l'ouvrage de ses « mains? » L'Evangile , cette manifestation bien autrement éclatante de l'être et des attributs de Dieu , aura donc aussi et à plus forte raison , son
(1) C'est-à-dire, gens qui fuient la lumière des Ecritures.
côté impénétrable , ses sublimes ténèbres , ses mystères en un mot; mais ii n'en contiendra pas moins la révélation la plus claire , la plus complète que Dieu ait encore accordée à l'homme , pleinement suffisante pour mettre « en évidence « la vie et l'immortalité, » sa miséricorde, sa philanthropie (i)et nos destinées futures.
Si ce sont les mystères qui vous font accuser la révélation d'obscurité et chercher un organe infaillible qui l'interprète , votre Eglise a-t-elle levé l'obscurité des mystères ? Quels flots de lumière le concile de Trente a-t-il jetés, par exemple, sur « le grand mystère de piété , Dieu manifesté en « chair,» en adoptant le symbole d'Athanase?
Les mystères ! Eh, votre Eglise n'en admet-elle pas qui sont bien autrement inconcevables que ceux de l'Evangile ! Quelle comparaison entre les mystères de l'existence de Dieu , de sa providence, de sa manifestation en chair , du salut qu'il vient apporter lui-même en le consommant sur une croix, et votre mystère de la transubstantiation. Loin d'anéantir la raison , les mystères de la Bible, l'exaltent, l'ennoblissent , la transportent dans un monde sublime ; le vôtre au contraire la déconcerte , la déroute en démentant son expérience journalière, et l'oblige pour l'admettre non pas à se taire , mais à se suicider.
(1) C'est l'expression dont se sert saint Paul dans Tit. III, v. 4; voyez l'original.
Encore une fois , qu'est-ce qui vous fait accuser la parole de Dieu d'être obscure ? Ah ! vous m'obligez à le dire , c'est qu'elle ne dit pas ce que vous auriez tant intérêt à lui entendre dire; c'est qu'elle est d'une obscurité désespérante quand on y cherche la messe , les indulgences , le purgatoire, la confession auriculaire, etc. , etc.
Mais, de grâce, est-elle obscure quand elle raconte la création du monde , la chute de l'homme , la promesse d'un Sauveur ?
Est-elle obscure quand elle dit que « Dieu a tant « aimé le monde , qu'il a donné son Fils unique « afin que quiconque croit en lui ne périsse point , « mais qu'il ait la vie éternelle ? »
Est-elle obscure quand elle raconte l'histoire du Fils de Dieu, sa ^naissance , ses miracles , ses enseignemens , sa vie, sa charité , ses souffrances , sa mort , sa résurrection?
Est-elle obscure quand, évitant soigneusement les formes philosophiques d'un système , elle a voulu que la révélation chrétienne se résumât en faits, et que le christianisme fût tout simplement de l'histoire?
Est-elle obscure, en un mot, quand elle réduit toute la loi à ces deux paroles : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu... tu aimeras ton prochain (i), » et tout l'Evangile à cette seule : « Crois
(i) Math. XXII, 35-4o.
« auSeigaeur Jésus -Christ, et tu seras sauvé (i)?» Poser la nécessité d'an interprète infaillible pour un livre qui se résume ainsi , c'est maintenir qu'il me faut attendre les arrêts de la cour des évêques, présidés par le pape, pour savoir ce que c'est que croire , ce que c'est qu'aimer, ou bien pour savoir qui est mon prochain, qui est Dieu, qui est Jésus.
A côté de ces points saillans et tout brillans de lumière qui constituent l'essence même de la religion de Jésus , j'ai reconnu des obscurités ; même ces vérités fondamentales dont l'expression est si simple , si claire , impliquent des mystères impénétrables, je le sais très-bien, mais c'est le côté lumineux qui est l'objet de ma foi, le côté obscur est celui de mon respect et de mon adoration. J'ajoute volontiers qu'il y a des obscurités là aussi où il n'y a pas de mystère , par exemple, dans les prophéties; mais, outre que ces obscurités sont les ombres qui font ressortir avec plus d'éclat les principales figures du tableau, elles ne sont pas tellement impénétrables que je ne puisse espérer les percer un jour, ou même être parvenu à les comprendre. Ainsi , pour reprendre l'exemple des prophéties , quand la parole de Dieu annonce qu'il viendra des hommes qui « défendront de se ma - « rier , qui commanderont de s'abstenir des vian- « des que Dieu a créées pour les fidèles» (2), ou quand elle prédit la naissance d'une tyrannie
(1) Act. XVI, 3o,3ï.
(2) 1. Tim. IV, 3.
spirituelle sous l'emblème « d'une femme débau- « chée , assise sur sept montagnes ^ » et qu'elle ajoute : «La femme, c est la grande cité qui a son « règne sur les rois de la terre (i) ? » je la comprends assez facilement , même sans le secours du tribunal des évêques présidés par le pape.
Ah! Monsieur, cessez doue, cessez de prêcher que le livre de Dieu est obscur et qu'il lui faut un interprète infaillible. Quel funeste présent fait au monde que ce livre , si pour l'entendre il fallait le génie d'un Champollion.La pauvre raison humaine n'était-elle donc pas enveloppée d'assez de perplexités ! Fallait-il y en ajouter d'autres, et encore ies donner sous le titre de Révélation? Mais , Monsieur, c'eût été de la part de Dieu un piège , une déception.
Les premiers chrétiens n'en jugeaient pas comme vous, eux qui disaient , je cite Irénée : « Toutes (f les Ecritures prophétiques et évangéliques peu- « vent ouvertement et sans ambiguïté être enten- « dues également de tous , et ils doivent paraître » (je ne traduirai pas pour n'avoir pas l'air de vous adresser une in jure.) « valde hebe tes, ceux qui aveu. « glent leurs yeux à une exposition si claire (2).»
Les apôtres n'en jugeaient pas comme vous, eux qui disaient : « Christ a mis en évidence la « vie etYimmon<\lhé par T Evangile » (5). « Si no-
(1) Apoc.XVII.
(2) Irenseus, adv. haeres. Lib. ïï , cap. 46.
(3) 2. Tim. 1 , 10.
«• tre Evangile est encore voilé , il ne Test que « pour ceux qui périssent , pour ces infidèles dont « le dieu de ce siècle a aveuglé les esprits , afin « qu'ils ne soient point éclairés par la lumière de « l'Evangile de la gloire de Christ qui est l'image « de Dieu »fi) ; eux qui les trouvaient assez claires pour instruire à salut même un enfant. » Dès « votre enfance, écrivait Paul à Timothée, «vous « avez la connaissance des saintes lettres qui peu- « vent vous rendre sage à salut par la foi en « Jésus-Christ ; toute l'Ecriture est divinement « inspirée : elle sert à instruire , à reprendre , à « corriger, à conduire à la piété et à la justice, « afin que l'homme de Dieu soit accompli et par- « faitement préparé à toute bonne œuvre (a).. »
Voilà ce que j'avais à dire sur l'obscurité des saintes Ecritures. Vous allez me répondre que quand, elles seraient aussi claires que je l'assure , elles ne seraient pas encore la règle unique delà foi, ni surtout l'arbitre de toute controverse religieuse , parce que tous ne les ont pas. Etrange reproche dans votre bouche, Monsieur ! Si tous ne possèdent pas le livre de Dieu, à qui faut-il l'attribuer, sinon à ceux qui en interdisent au peuple le libre usage? Àuriez-vous oublié , Monsieur, la dernière encyclique du pape contre les sociétés bibliques , qui travaillent avec tant
(1) 2. Cor. IV, 3,4.
(2) 2. Tim. III, i5-i7.
d'activité , et grâces à Dieu , avec tant de succès à rendre les saintes Ecritures communes à tous. D'ailleurs , la question n'est pas tant : « Tous les « ont-ils , que « tous doivent-\h les avoir. » Or, cette question revient à celle-ci : « Quand Dieu « parle, doit-on écouter • » et s'il parle par écrit doit- on lire?
Mais, dites-vous, tous ne savent pas lire. Encore une fois à qui faut-il l'attribuer, sinon à l'Eglise qui enseigne que le peuple n'a nul besoin de lire la parole de Dieu ? Chez nous, où l'on enseigne le contraire , le peuple sait lire. Pour moi , Monsieur, en face de ce fait immense : Dieu a parlé aux hommes, et sa parole est consignée par écrit ; je ne crains pas d'avancer, quoique je sois peut-être le premier à le faire , que savoir* lire devient pour tous les hommes un devoir d'obligation morale ; un devoir envers Dieu.
Maintenant, Monsieur, si c'est Dieu qui parle dans les saintes Ecritures , c'est là , et là seulement qu'il faudra chercher et la règle de la foi et le juge des controverses ; elles constitueront le plus haut tribunal qui puisse exister dans le monde, jusqu'à ce que Dieu lui-même vienne ratifier la sentence qu'il y porte déjà. En attendant , elles tiennent ici-bas sa place. Cela est si vrai que quelquefois l'Ecriture sainte se prend pour Dieu luimême , par exemple dans ces paroles de saint Paul : « L'Ecriture dit à Pharaon , c'est pour cela « que je vous ai fait subsister, afin de faire voir en
«vous ma puissance, et afin que mon nom sok célébré par toule la terre (i).» Pourquoi un pareil langage? c'est que l'Ecriture sainte n'est rien moins que Dieu lui-même rendant ses oracles.
Jamais il n'est arrivé aux premiers chrétiens , dans leurs controverses religieuses , de prendre un autre arbitre de leurs différends. Quand l'empereur Constantin ouvrait le concile de Nicée c'était, au rapport de Théodoret, en tenant aux Pères du concile le langage suivant : « Nous avons à « traiter des choses divines , et nous possédons « par écrit la doctrine du Saint-Esprit. Car les « livres évangéliques , les livres apostoliques et « ceux des anciens prophètes , nous instruisent « clairement de ce que nous devons penser de la « divinité ! Laissons donc là toute contestation , « et recevons des paroles inspirées de Dieu la so- « lulion des choses qui sont en question (2). » — C'est le langage d'un chrétien protestant.
Ecoutons encore saint Basile : « Si tout ce qui « n'est pas de la foi est péché , comme dit l'apôtre , « et si la foi vient de l'ouïe et l'ouïe de la parole « de Dieu, tout ce qui est hors de l'Ecriture n'é- « tant pas de foi est péché (3). » Et ailleurs : « Il « faut que , entre les auditeurs , ceux qui sont ins- « truits dans les Ecritures examinent les choses
(i) Rom. IX, 17. Voyez l'original.
"(2) Théod. Hist. lib. x , cap. 7.
(3) Basil in moral, reg. 80, cap. 2^..
« qui leur sont dites par leurs docteurs , pour re- « cevoir celles qui s'accordent avec les Ecritures , « et pour rejeter celles qui leur sont étrangères , « et qu'ils se détournent très -soigneusement de « ceux qui sont adonnés à de telles doctrines (i). — Encore une fois , voilà bien le langage d'un chrétien qui proteste comme nous le faisons contre toute autorité spirituelle autre que celle de la parole de Dieu. Pouvait-on dire plus clairement que le tribunal suprême de la foi dans l'Eglise de Dieu , c'est l'autorité de la sainte Ecriture ? Pouvait-on reconnaître plus franchement cette liberté d'examen , cette indépendance de la conscience et de la foi que l'Eglise romaine a ravie à la moitié de la chrétienté , et que nous voulons , nous chrétiens bibliques , travailler de toutes nos forces à lui rendre ?
Chrysostôme est encore, s'il se peut, plus exprès sur ce sujet : « Vous dites, quel dogme choi- « sirai-je? qui préférerai-je? Chacun dit : C'est « moi qui ai la vérité. A qui croirai-je , ne sachant « rien des Ecritures ? Les uns et les autres allé- «• guenties mêmes choses. — Certes , ceci prouve « pour nous ; car, si nous disions que nous croyons k à de vains discours , vous auriez sujet d'être « troublé ; mais si nous disons que nous croyons h aux Ecritures ( or, elles sont aussi simples que « vraies), il vous est facile de faire un jugement. « Celui qui leur est conforme, c'est celui-là qui
(1) Basil in moral. Reg. 72.
« est chrétien. Si quelqu'un les combat , c'est celui- « là qui est hors de la règle ; que s'il vient et dit « que l'Ecriture enseigne ce qu'il croit.... , là- « dessus, dites-moi, n'avez-vous pas une intelli-
« gence et un jugement (i) » Rien n'était
donc plus éloigné de la pensée de Chrysostôme qu'un tribunal d'hommes , interprètes infaillibles des oracles de Dieu. Ce qu'il prêche sur cette matière, on le voit, c'est la foi protestante , c'est l'autorité suprême de la parole de Dieu, c'est le droit d'examen pour chaque fidèle qui peut , qui doit toujours en appeler des enseignemens de ses guides spirituels, à la pierre de touche des saintes Ecritures.
Et saint Augustin, quand il s'écrie : « Je lirai « la sainte Ecriture établie au faîte même d'une « autorité toute céleste, certain et pleinement as- « suré que je suis de leur vérité (2) » , n'enseignait-il pas aussi , qu'au-dessus de cette autorité toute céleste , il n'y en a plus d'autre , pas même celle des conciles; « comme si les conciles d'é- « vêques , dit-il ailleurs, avaient jamais étécom- « parés aux Ecritures canoniques (5) » ? Il est vrai que si saint Augustin eût vécu de notre temps , Monsieur, et en particulier s'il vous eût entendu dire « qu'un livre n'est pas une autorité » , et que Je juge des controverses n'est pas l'Ecriture , mais
(1) Chrysost. Homil. 33 in Acta.
(2) Aug. Epist. 19 ad Hieron.
(3) Aug. lib. contra Donatist. post. collât.
la cour des évêques présidés par le pape ; il n'eût pas écrit cette phrase ; et sa sainte jalousie pour l'honneur du livre de Dieu, n'eût pas manqué de lui inspirer un éloquent plaidoyer pour la cause que je défends.
Le juge des controverses doit être à la portée de tous , disiez-vous ; il doit être obvius. Je suis pleinement de votre avis j mais tandis qu'on ne sait où prendre celui que vous proposez, rien n'est si facile que de se trouver en face du nôtre. Qu'y a-t-il de plus obvius^ de plus à la portée de tous, qu'un livre dont le langage , en tout ce qui intéresse la conscience, est constamment simple, affectueux et facile ? Chacun peut avoir près de soi ce juge infaillible, cette bouche de Jésus-Christ. Le chrétien l'a toujours sous sa main ; « c'est la ff lampe de ses pieds , c'est la lumière de son sen- « tier. » A toute heure du jour et de la nuit , dans toutes les circonstances de sa vie , dans le tourbillon du monde , dans le silence de la retraite , il peut toujours le consulter, toujours l'entendre. Encore une fois , en est-il ainsi du tribunal auquel vous renvoyez les consciences ? Notre juge des controverses est toujours semblable à luimême , toujours d'accord avec lui-même. Ses décisions d'aujourd'hui sont celles d'hier , celles d'hier sont celles des siècles passés , seront celles des siècles à venir ; « car le ciel et la terre passe- « ront , mais ses paroles ne passeront point (1). »
(1) Matth. XXIV.55.
En est-il ainsi du tribunal des évêques présidés par le pape? Quelle longue énumération ne pourraiton pas faire des contradictions qui ont éclaté entre les conciles, même généraux (i) !
Que faites-vous donc , Monsieur , que fait votre Eglise en ébranlant le crédit du livre de Dieu? Supposez que vous réussissiez à établir que ce livre n'est pas une autorité y avez- vous calculé les suites de votre funeste succès ? Je ne le pense pas. — Si pour son malheur, malheur qui serait irréparable , le monde venait à vous croire , la religion de Jésus-Christ se trouverait bientôt remise en question, et bientôt disparaîtrait la foi au Sauveur , pour faire place au plus lamentable scepticisme.
Ne pensez pas que l'autorité de votre Eglise suffirait pour retenir les peuples dans cette foi , car si la parole de Dieu n'est plus une autorité , qui voudra croire encore à celle d'un tribunal humain dans les matières religieuses ? Vous le savez , Monsieur , nous vivons dans un siècle où la liberté de penser est grande , où elle s'exerce- sur
(!)Le concile de Nicée, en 325, contredit par le concile de Rimini,en 367. Le second concile d'Ephèse, en 449? contredit dans l'affaire d'Eutyche , par le concile de Chalcédoine , en 45i. En 73o et 754, deux conciles, tenus à Constantinople , condamnent les images. — En 787 un second concile de Nicée rétablit les images et condamne les deux précédens conciles. — En 794 , sous Charlemagne , un concile universel, tenu à Francfort , accuse d'erreur le 2e concile de Nicée, et condamne la vénération des images. — Tous ces conciles furent généraux.
tout , et où tôt ou tard chacun la portera sur ce qui lui reste de croyance religieuse pour rechercher la raison de sa foi ; or pensez-vous que ceux qui ne croient plus que sur l'autorité de votre Eglise , n'en viendront pas à rechercher si cette autorité est légitime ? Que répondra l'Eglise romaine à ceux qui s'aviseront de vérifier ses pouvoirs ? Qu'elle les tient de Jésus-Christ , que sa parole les lui confère ? mais on lui répondra qu'un livre n'est pas une autorité , que c'est elle-même qui l'enseigne. On s'affranchira donc ; que dis-je , on s'est déjà affranchi de l'autorité spirituelle dont vous plaidez la cause. Faut-il de bien profondes observations pour s'apercevoir que ce fait domine aujourd'hui le mouvement intellectuel , et que l'autorité infaillible de l'Eglise romaine , est une autorité qui s'en va ? Que restera-t-il donc , si le monde apprend de vous que « le livre de Dieu # n'est pas une autorité » ? Je l'ai dit , Y incrédulité la plus complète. - — Mais non, il n'en sera pas ainsi , Dieu l'a déclaré, « sa parole demeure éter- « nellement (i). » Cette puissance-là ne craint pas l'examen , elle l'appelle au contraire , elle soumet volontiers ses titres à tous. Lisez-moi et jugez, voilà ce que le livre de Dieu dit au monde. Il porte en soi le cachet de sa divine origine. Quand on l'ouvre avec un cœur humble , désireux de la vérité , on sent bientôt qu'on se trouve en la pré-
(i) i.Pier., 1. 25.
sence de celui qui parle comme jamais homme n'a parlé (i).
Mais , dites-vous , si vous n'avez pas une autorité infaillible qui interprète l'Ecriture , vous êtes laissés pour l'entendre chacun à son esprit particulier, chez vous chacun est juge du sens.
C'est votre arme favorite que cette singulière objection ; vous y revenez sans cesse , et pourtant, vous le dirai-je , j'en connais peu de plus futile. Si quelque chose m'étonne en cette matière , c'est qu'elle soit encore répétée par des hommes sérieux et penseurs.
Celui qui lit l'Ecriture sainte , sera juge de son sens , s'il n'a l'Eglise romaine pour interprète. Que voilà donc un grand malheur ! et qu'il vaudrait mieux la lire et ne juger pas du tout... c'est-àdire, la lire et ne la pas comprendre ! Mais alors pourquoi la raison , pourquoi la Bible ? — ■ Vousmême , Monsieur , quand vous vous décidez pour le concile de Trente plutôt que pour l'Ecriture , ne le faites-vous pas par choix , par discernement, ou , pour employer votre expression, par votre esprit particulier? Quand vous lisez les actes du concile , ne jugez-vous pas du sens , à moins que vous ne lisiez sans intention de comprendre , ce que je n'ai garde de supposer.
Otez , je vous prie , l'équivoque du terme juger, et vous verrez tout aussi bien que moi la frivolité de votre objection,
(i) Jean. VII , 46.
ïl y a un jugement d'autorité et un jugement de discernement. En lisant l'Ecriture sainte , la raison individuelle n'est pas juge d'autorité , ce n'est pas elle qui fait le sens de la loi. La raison individuelle est juge de discernement ce qui est bien autre chose , elle reconnaît, elle reçoit le sens de la parole sainte , elle ne le fait pas.
Réduisons cette controverse à sa plus simple expression. Entre vous et nous,, Monsieur, la question n'est pas : Est-ce l'Eglise ou bien chaque particulier qui est juge des controverses , mais est ce l'Eglise ou Dieu parlant dans sa parole?
Mais , Monsieur , de grâce , convenez que soit que nous prenions l'Eglise , soit que nous prenions l'Ecriture, nous aurons vous et moi un jugement de discernement à porter pour reconnaître , pour recevoir l'arrêt du juge que nous auronschoisi.il faudra juger d'un jugement très-particulier , que c'est bien ce qu'il a voulu dire. Que si je suis en danger de comprendre mal ce que Dieu dit , vous êtes aussi comme moi , en danger de comprendre mal ce que dit l'Eglise.
Je pourrais bien ajouter que Dieu a promis son aide à quiconque cherche sincèrement la vérité dans sa parole ; je pourrais citer d'abondantes promesses faites à la raison individuelle, qu'elle ne sera pas abandonnée dans ses recherches , que Dieu a promis de veiller sur elle et de la guider par le secours secret et tout puissant de son Esprit; je pourrais vous demander ensuite , si votre Eglise
peut accorder un pareil secours à ceux qui la prennent pour guide.... Ce serait une nouvelle source d'évidence en faveur de ma thèse , mais je ne veux pas le faire , désireux que je suis de resserrer la discussion et de la réduire à un point unique.
Ce jugement de discernement , ce travail de la raison individuelle qui cherche la vérité dans le livre de Dieu , ce libre examen , en un mot , a reçu la plus auguste sanction qu'il ait pu recevoir, quand Jésus-Christ renvoyait les hommes de son temps aux saintes Ecritures. « Sondez , leur di- « sait-il , sondez les Ecritures, car ce sont elles « qui rendent témoignage de moi (i). »
Les apôtres aussi reconnaissaient ce jugement de discernement comme un droit de la raison individuelle , quand ils écrivaient à leurs frères , l'un : « Je vous parle comme à des « personnes intelligentes , jugez vous-mêmes de « ce que je dis (2) » ; l'autre : « Ne croyez pas à « tout esprit, mais éprouvez les esprits... (3) ou quand ils louaient ceux qui examinaient leurs enseignemens parles saintes Ecritures (4).