‹ Quelques mots sur l'esprit humainChapitre 12 sur 47 · REMARQUES PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

REMARQUES PRÉLIMINAIRES

On croît généralement qu'il suffit de regarder les choses pour les connaître; on s'imagine que si nos sens étaient plus étendus, notre intelligence le serait aussi. — C'est une erreur.

Il faut pour connaître les choses s'en faire des idées justes, et nos idées ne nous viennent pas seulement de ce que nous voyons, mais de ce que nous comprenons.

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Il faut que l'équilibre entre nos sens et nos facultés intellectuelles existe pour que nos conclusions soient exactes.

Voilà ce qu'on ne se dit pas assez.

Supposons qu'au moyen d'un microscope nous puissions découvrir la composition moléculaire de tous les corps, est-ce que nous en saurions davantage sur leur nature intime?... Non!... et pourquoi"?

Parce qu'il ne suffit pas de voir les choses pour en saisir les rapports avec soi. Ce n'est pas ce qu'on voit qui fait la vérité, c'est ce qu'on comprend.

Or. plus vous multipliez la puissance de vos sens, plus vous sortez de votre point de vue habituel, c'est-à-dire des rapports que vous avez eus jusqu'alors avec la nature, plus vous entrez dans un monde inconnu, soumis à d'autres lois que celles dont vous avez l'expérience et par conséquent plus vous courez le risque de vous tromper.

Il faut une grande fermeté de jugement, une pénétration d'esprit rare, une réserve extrême, pour ne pas s'exagérer la portée de ce qu'on découvre dans un nouveau milieu . au milieu de circonstances étrangères à son point de vue normal.

Un sauvage que l'on introduirait dans le laboratoire d'un physicien ou d'un chimiste, que pourrait-il comprendre à toutes ces machines, à tous ces instruments? Quelle idée juste pourrait-il s'en faire?

Eh bien, la nature qu'on ne voit pas, qu'on n'a jamais observée que par le verre d'une lunette, est encore un laboratoire bien autrement compliqué que celui-là.

Et malgré les services que le microscope a rendus à la. science, au point de vue anatomique, il ne nous a rien appris sur les secrets de la vie que son inventeur Zacharie Jansen se croyait au moment de résoudre et qu'il proclamait devoir apparaître sans retard

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à tous ceux qui se serviraient de son instrument.

Ne croyons pas que l'essentiel soit d'étendre encore la portée de nos sens: tel animal a des sens infiniment plus délicats, plus pénétrants, plus étendus que les nôtres, mais il ne comprend rien à ce qu'il voit, et rien ne nous servirait à nous-mêmes de voir l'infiniment petit ou lïnfiniment grand : nous n'y comprendrions rien.

Il est vrai que les astronomes ont fait de grandes découvertes par le télescope, mais ce n'est pas au télescope qu'ils les ont dues, c'est au perfectionnement antérieur de la méthode démonstrative par des hommes supérieurs, méthode qui leur permit de formuler mathématiquement les lois du mouvement et de diriger leurs observations par la pensée.

L'observation n'a fait ensuite que confirmer ce que les penseurs de génie avaient annoncé

du fond de leur cabinet. Nous en avons encore eu la preuve en 1846 par la découverte de Neptune.

Chaque homme a sa moyenne intellectuelle déterminée par son genre de. travail et son développement cérébral ; moyenne qu'il applique à tout et qu'il ne doit pas dépasser sous peine d'erreur; c'est le cas d'appliquer le précepte de Socrate : « Apprends à te connaître toi-même. »

Un exemple nous suffira pour montrer combien cette recommandation est utile.

Quelle plus grande erreur philosophique a-t-on jamais commise que celle de la distinction du monde en monde objectif et en monde subjectif'?... Comme si la vérité n'était pas une, indivisible en nous et hors de nous, et comme si le vrai, démontré logiquement, pouvait être faux dans la nature même des choses. C'était poser en principe le désaccord des lois universelles, dont

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l'imj Dsant ensemble frappe tous les esprits !

Cette seule erreur, mettant en doute les conditions de la pensée aussi bien que celles du monde, détruisant par conséquent la certitude de nos rapports avec celui-ci, ruine de fond en comble les travaux de Kant et de ses continuateurs Fichte, Schelling, Hegel, dont les différents systèmes s'élèvent sur une absurdité.

Tous les abus de la logique ne peuvent remédier à une erreur fondamentale; il ne reste qu'à passer l'éponge sur des idées qui n'ont pas le sens commun.

L'abus de l'érudition peut avoir des conséquences aussi désastreuses, car l'essentiel, pour atteindre à quelque vérité, n'est pas xle savoir ce que d'autres ont pensé; l'autorité dans ces matières vous empêche d'avoir la clarté, l'indépendance nécessaires à la recherche du vrai... L'essentiel est de se rendre

parfaitement compte de ses raisons et de ses preuves, et, pour s'en rendre compte à fond, il ne faut pas les avoir reçues des autres, il faut s'en être assuré soi-même.

Ceux dont la mémoire est la faculté dominante savent bien rarement ce que les idées dont ils se sont emparés contiennent, leur filiation, leur justification et leurs points faibles.

Ils vont sur la foi d'autrui, à moins de consacrer autant d'attention pour s'assimiler une idée qu'il n'en a fallu pour la découvrir.

Réciproquement ceux dont la mémoire est insuffisante ont besoin de revenir souvent sur leurs pas pour s'assurer qu'ils ne font pas fausse route.

Mais chacun a pu se faire ces observations.

Arrivons maintenant aux différentes méthodes suivies par la science et sanctionnées par l'expériçncc

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Dès que l'homme a conçu clairement l'avenir de son être, par le sentiment intime de sa continuité dans le temps, il cherche à prévoir sa destinée en ce monde, puis dans une existence ultérieure à la vie présente, qu'il suppose au moins comme possible.

Tous les animaux ont les instincts qu'il leur faut pour satisfaire leurs besoins dans le présent; s'ils ne les avaient pas, leur espèce périrait.

L'homme seul cherche à prévoir l'avenir, non par simple curiosité, ce serait agir d'instinct, mais pour assurer, étendre et compléter son existence physique, intellectuelle et morale, ce qu'il ne peut faire qu'en préservant, en alimentant et en défendant le corps qui lui sert d'organe.

Il y arrive par l'étude des lois de la nature, lesquelles sont immuables.

J'ai dit que, dans l'univers, les phénomènes des unités de premier ordre sont les

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conditions d'existence de celles du deuxième, les phénomènes des unités du deuxième ordre les conditions d'existence de celle du troisième, ainsi de suite.

En effet, notre globe n'existe que par la loi de la gravitation qui l'attache au soleil ; et les végétaux, les animaux et les hommes n'existent que par la lumière, la chaleur, l'électricité et les autres phénomènes de l'astre central et de la terre.

Ce sont nos conditions d'existence ; il nous importe donc de les connaître, et, pour les connaître, nous sommes tenus d'étudier les êtres qui les produisent.

Ces êtres colossaux, dont la durée est incommensurable, ont leurs lois, comme nous avons les nôtres ; ces lois établissent l'ordre de coexistence et l'ordre de succession des phénomènes dont nous vivons .

L'ordre de coexistence, étant toujours sous nos yeux, est facile à reconnaître, et, l'ordre

de- succession une fois bien constaté, rien n'est plus facile à l'homme que de prévoir les faits généraux qui lui seront avantageux, d'en tirer parti, et d'apprécier, dans une certaine mesure, les conséquences de ceux qui pourraient lui nuire.

On peut dire alors que, pour l'esprit humain, l'avenir n'existe plus; tout lui est présent par l'enchaînement des principes et des conséquences, les lois universelles ne souffrant aucune exception.

La recherche de ces lois est donc le grand objet que se propose l'homme; pour l'atteindre, il a plusieurs méthodes, dont la première, connue de toute antiquité, est celle d'induction, de recherche ou d'observation , que nous allons examiner d'abord.

Le principe de cette méthode est que tout ce qui s'est produit dans un grand nombre de cas, se produira toujours dans les mêmes cas.

On voit que c'est une présomption qui grandit selon le nombre des faits observés avec exactitude; si les faits observés sont en foule et s'ils se produisent toujours dans les mêmes circonstances , la présomption équivaut pour nous à la certitude. — Exemple : Le soleil, depuis sept mille ans, se lève tous les jours, donc il se lèvera demain.

Rien de plus simple, de plus naturel, que cette méthode ; aussi remarquons qu'elle découle de la constitution même de notre être.

Si nous croyons à la continuation de notre vie durant quelques années encore, c'est que nous avons vécu depuis notre naissance ; l'expérience nous est acquise. Et si l'esprit présume une existence ultérieure à la vie présente, c'est qu'il a le sentiment intime d'une existence antérieure.

La croyance générale à l'immortalité de l'âme ne vient pas d'autre chose; elle est fondée sur la méthode d'induction.

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Ceux qui ne croient pas à l'existence anté rieure, n'ont aucune raison humaine de croire à la vie future ; ils ne peuvent avoir que la foi, — l'assurance appelée révélation et la parole de ceux qui leur garantissent cette révélation, — garantie qui n'aurait jamais eu grande autorité, si la présomption n'était naturelle cà l'homme et s'il n'éprouvait, même à son insu, le vague sentiment d'une vie écoulée.

En un mot, notre esprit n'a pas d'autre raison de croire à l'avenir, que l'expérience du passé; l'expérience décide de tout; le nombre des faits accumulés dans la mémoire nous force en quelque sorte à conclure qu'ils se reproduiront de même, les lois de l'univers étant immuables.

Mais, pour conclure légitimement des faits passés à ceux qui se produiront dans l'avenir, il faut être sûr que ce sont bien les mêmes ;

étude approfondie des faits est donc la con-

dition rigoureuse de cette méthode, que l'on pourrait nommer l'art d'observer.

Cet art exige l'éducation des sens, le perfectionnement des moyens d'observation, l'absence de préjugés et même de toute habitude d'esprit chez l'observateur, capable d'égarer son jugement; l'ordre qui ne peut s'obtenir que du classement des faits selon leur degré de généralité et leur importance relative, la détermination rigoureuse de leurs caractères particuliers, à tous les points de vue, pour éviter les confusions ; enfin la formation, d'après ce classement, d'idées générales, que Bacon appelait axiomes ; idées générales résultant de la seule expérience, où la variété phénoménale disparaît, tandis que la substance essentielle reste et forme la base des observations ultérieures.

Ce classement s'opère d'ailleurs tout naturellement en nous; les mêmes sensations amènent toujours les mêmes idées particu-

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lières; les idées particulières se généralisent par ce qu'elles ont de commun, ce qui soulage la mémoire des particularités ; et ces particularités elles-mêmes, groupées en sousgenres, forment d'autres généralités qui se rattachent aux premières, et que l'esprit peut récapituler en'quelques instants.

Telle est la méthode d'induction.

On voit que, pour chaque acte, il faut la volonté persévérante d'éviter l'illusion et d'atteindre le principe commun à tous les êtres du même genre.

Rien de mécanique dans ces opérations ; c'est l'être spirituel, actif, qui, pour chaque cas particulier, intervient, constate, compare, enfin affirme que ce cas est semblable aux autres, qu'il s'applique à tout l'ordre et non à quelques individualités exceptionnelles.

Ainsi se sont produites les plus grandes découvertes de l'humanité; car, en toutes sciences, l'induction établit les principes,

dont le raisonnement tire ensuite les conséquences.

Nos idées générales, formées par cette méthode, constatent les rapports innombrables de l'intelligence humaine avec l'ordre universel des choses.

Ces idées correspondent aux lois générales du monde et représentent ce que le monde et l'âme humaine ont de commun, c'est-à-dire la vérité une, indivisible, en nous et hors de nous, sur laquelle les Allemands se sont tant disputés sans parvenir à s'entendre. Elles ruinent leur monde in subjecto et leur monde in objecto, qui n'a réellement pas le sens commun, car rien ne peut se trouver en nous qui ne s'accorde avec les lois générales de l'univers, et la pensée est soumise aux mêmes lois que les faits.

Etant un effet, nous sommes nécessairement en rapport avec la cause qui nous a produits, et si nous sommes une cause

seconde, c'est à la condition de maintenir nos rapports avec la cause première, universelle, hors de laquelle rien ne peut exister.

Donc, nos idées premières ne sont pas des illusions, mais des bases prises dans la nature, pour édifier notre propre pensée.

L'idée d'espace comprenant tous les corps; celle de temps comprenant tous les mouvements, toutes les transformations, toutes nos sensations et nos pensées par leur durée; ■celle de substance comprenant toutes les propriétés et les attributs ; celle de cause comprenant toutes les déterminations, vérifiées h la fois par les sens et par la conscience en nous et hors de nous; — ces idées générales concentrent, en dernière analyse, tout l'univers en nous; elles constituent notre être spirituel, et nous ne pouvons rien comprendre ni concevoir que par elles, sous la condition de les avoir en principe ;

elles sont donc nécessairement, à notre point de vue, les conditions du monde lui-môme, comme de notre esprit.

Le premier résultat pratique de la méthode d'induction est de tracer les limites de notre intelligence, en la soumettant au contrôle de l'expérience.

C'est la méthode des sciences positives ; ses applications sont innombrables. Mais cette méthode a pour complément nécessaire la méthode hypothétique, qu'il nous faut examiner à fond, car, sans elle, l'induction serait impraticable dans une foule de circonstances

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