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LA LOI MORALE

Qui dit loi, dit un rapport fixe soit entre plusieurs êtres, soit entre les différentes parties d'un même être.

Prenons, par exemple, le rapport du rayon d'un cercle avec sa circonférence; ce rapport est invariable; il résulte d'une loi et constitue le cercle.

Il n'y a pas de cercle sans un centre, et la distance du centre à la circonférence, sur

tous les points, en prenant le rayon poui anité, est de 6,2831853.

Tel est le caractère absolu d'une loi selon la pensée.

Et, il faut bien se dire qu'au point de vue de la pensée pure, il n'y a rien de grand ni de petit, de fort ni de faible, de beau ni de laid, de bien ni de mal, de juste ni dïnjuste, etc. ; que ces qualités sont relatives à notre être physique, et qu'il faut faire abstraction de toutes nos impressions, ne retenant des phénomènes que ce qu'ils ont d'universel, d'immuable, pour concevoir nettement leur loi.

Les images, les couleurs, les formes, toutes les propriétés des choses n'existent que dans notre cerveau : ce sont les phénomènes de notre propre organisation en présence des objets ; pour la pensée, tout est rigoureusement mathématique.

Reprenons notre exemple d'un cercle.

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Est-ce le cercle qui détermine le centre ou le centre qui détermine le cercle?

Ni l'un ni l'autre, car ils sont conditions l'un de l'autre ; il n'y a pas de centre sans un cercle et pas de cercle sans un centre.

Le centre, selon la pensée de Pascal, qui se plaçait au point de vue de l'idée pure, le centre de l'univers est réellement partout et sa circonférence nulle part, c'est-à-dire que la loi est réellement infinie ; il n'y a pas dans l'univers un cercle, il y a tous les cercles possibles, en vertu de la loi.

Et quand il n'existerait pas un seul cercle dans l'univers, la loi n'en existerait pas moins comme idée pure.

Si le soleil était le centre d'un cercle comprenant dans sa circonférence toutes les étoiles, aussi loin que puisse s'étendre la pensée, ce ne serait toujours qu'un cercle fini; l'idée de loi nous donne l'infini lui^ môme, en comprenant tous les possibles et

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les soumettant à notre conception d'une façon absolue.

Il en est de même de toutes les lois ; elles sont les rapports nécessaires des choses, que celles-ci existent ou n'existent pas ; elles sont indépendantes de leur application, et rien n'existe que par elles, pas même notre pensée, car nous pensons en vertu d'une loi propre à l'homme : la loi morale, attestée en nous par notre conscience.

Dès que vous n'obéissez plus à votre conscience, vous n'avez plus de volonté propre, vous tombez sous une loi étrangère à vous, la loi de l'animalité.

Donc l'être humain n'existe qu'en vertu de sa loi, comme tous les autres êtres, avec cette différence qu'il la connaît en raison de son développement cérébral, ce qui le rend l'arbitre de sa propre destinée.

On voit qu'au point de vue positiviste, la loi n'est et ne peut être qu'une abstraction

de l'ordre universel, car le positivisme n'admet comme réel que ce qui se trouve confirmé par l'observation : la démonstration par le fait est le critérium de toute idée.

En nous plaçant à ce point de vue, comme il n'existe pas un cercle parfait dans la nature, la loi pure, mathématique, sans être fausse, est abstraite, attendu en fait que rien n'y correspond.

Au point de vue positiviste, le soleil devrait être pris pour base de toute observation, comme principe de toute réalité, car, je l'ai démontré, ses phénomènes sont la condition de toutes les existences ; tout ce qui se trouve compris dans sa sphère n'existe que par lui; il est donc nécessaire à tout ce que nous connaissons par expérience.

Toutefois, intellectuellement, il y a quelque chose de plus nécessaire, de plus absolu encore que notre condition d'existence, c'est la loi pure, dans le sens de Pascal, puisque notre

soleil et tous les soleils venant à disparaître, le rapport du rayon avec la circonférence du cercle n'en serait pas moins fixe, immuable.

Donc la loi absolue ne peut être que renonciation d'un esprit absolu, soumettant à sa pensée pure non seulement tout ce qui est, mais tout ce qui peut être.

De là dée de Dieu, hors du temps et de l'espace, gouvernant tout par sa pensée seule selon des lois plus fixes, plus immuables, plus nécessaires, plus absolues et plus justes aussi que tout ce qui est : condition lui-même de tout et conditionné par rien.

Gela dit, arrivons à nos lois relatives ; laissons de côté l'absolu ; nous l'avons défini , cela suffit.

Toutes nos lois relatives émanant du soleil, les espèces, les genres, les classes d'êtres forment des unités subordonnées les unes aux autres et n'existent que par lui.

Entre les lois mathématiques et les lois

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physiologiques, la différence est très grande.

Les premières ne s'appliquent qu'aux êtres immuables et nécessaires, conditions de toutes les existences inférieures : astres, planètes, satellites, et à leurs phénomènes.

On dit avec raison : Les lois de la gravitation universelle, de la pesanteur, de la lumière, etc., tout cela se prouve mathématiquement; une fois le principe découvert, les conséquences en sont rigoureusement déduites : on peut procéder mathématiquement; aucune exception n'infirmera la loi.

Mais il n'en est pas de môme des lois physiologiques qui s'appliquent aux êtres animés : on ne raisonne pas sur des êtres, ayant en eux un principe d'activité propre, comme sur des chiffres. Chacun de ces êtres a quelque chose en soi qui le distingue de tous les autres êtres, même de ceux qui lui ressemblent le plus : il est soi.

Pour fonder sur ces êtres un raisonne-

ment rigoureux, on les a classés en espèces, genres, tribus, familles; faisan- abstraction de toutes les différences et De retenant crue ce qu'ils ont de commun.

L'individualité de chaque être se perd donc dans une grande unité d'ensemble, unité qui se divise et se subdivise à mesuré que les caractères communs se restreignent et que les différences exigent la formation d'une classe distincte , moins compréh ensi ve.

C'est la méthode des sciences d'observation, où les généralités remplacent les principes.

Il faut que ces généralités soient très étendues pour vous permettre de négliger les différences comme en mathématiques, et dans ce cas, les exceptions se multiplient, votre raisonnement ne porte plus que sur des idées et non sur des êtres réels.

Cependant de grands observateurs, doués

d'une mémoire prodigieuse, en multipliant les divisions et les subdivisions selon un ordre rationnel, ont pu fonder cette science et lui donner quelque rigueur.

Ce ne sont plus les êtres eux-mêmes qu'ils ont considérés, c'est leur structure générale, au point de vue anatomique, faisant ainsi abstraction de tout ce qui se rapporte à la vie et ne tenant compte que de ce que laisse la mort.

Le principe vital qui fait l'individualité des êtres disparaît donc, et leur architecture générale, se rapportant à différents types, reste seule.

On a classé les êtres selon leur architecture, et de leur conformation on a fait découler ensuite leurs besoins, leurs appétits, leurs instincts, leurs mœurs, comme conséquence naturelle de cette organisation.

Ainsi, le caractère individuel se trouvait éliminé et la science rattachée ar des preuves

matérielles, fixes, palpables à l'Esprit universel, d'où procèdent les êtres qui, n'ayant pas construit eux-mêmes leur charpente osseuse, ni leurs viscères, ne sont plus que des effets et non des causes.

Cette méthode, fondée par Aristote, Claude Perrault, Cuvier, etc., a complètement prévalu.

Et voilà pourquoi, pour bien d'autres raisons que celles de Descartes, les animaux sont considérés aujourd'hui comme des machines , et qu'un grand nombre étendent morne ce jugement à l'homme, machine, selon eux, gouvernée par ses besoins, ses appétits et les circonstances, n'ayant aucune influence sur sa destinée, irresponsable au fond, puisque l'homme n'a pas fait son cerveau, son estomac, son squelette, et qu'il subit les conséquences de cette organisation sans y avoir participé : donc, esclave de la fatalité.

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Cela n'est pas notre façon de voir, et nous maintenons que la physiologie, comme toutes les autres sciences d'observation, doit être complétée par une psychologie générale établissant l'influence de la force organique individuelle, personnelle, c'est-à-dire de l'âme ou volonté, sur la machine dont elle est le principe actif.

En un mot, il faut rattacher l'effet à la cause, et la cause immédiate, agissante et persévérante dans l'être, c'est la volonté d'abord de vivre, puis de sentir, puis de penser, à mesure du développement de l'être.

Que notre soleil et notre globe aient une influence puissante sur l'organisation des êtres, qu'ils constituent leur milieu indispensable, qu'ils agissent sur eux en masse, et que, par l'ordre universel, ils favorisent et maintiennent leur développement, c'est incontestable. Mais que cette influence, d'où découlent les règnes, les espèces, les genres,

soit tout et le principe individuel rien, je le nie; et je soutiens que chacun est ce qu'il mérite d'être en vertu d'une loi mathématique beaucoup plus absolue, beaucoup plus rigoureuse que toutes les lois physiologiques du monde., et cette loi. je l'appelle : Loi de justice; et j'affirme, malgré toute opinion contraire, que tous les hommes, même les pins bornés, en ont conscience et se considèrent comme libres et responsables.

Le développement des êtres a lieu par la collaboration de ces deux forces, l'une générale, l'autre individuelle, et chaque développement acquis est le point de départ d'un nouveau progrès.

J'ajoute enfin que, si les physiologistes, même les plus éminents, éprouvent tant de mécomptes sur l'application de leurs lois à la vie, c'est qu'ils n'envisagent jamais que la moitié des questions; qu'ils traitent les êtres animes comme des corps bruts, reconnais-

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sant, il est vrai, la force vitale, l'âme, en principe, pour la forme, mais n'en tenant aucun compte dans la pratique, parce que cela demanderait des études sérieuses, dont il est plus commode de se dispenser.

Mais voyons maintenant à quelles lois l'homme est soumis.

Comme animal, son espèce étant distinct* de toutes les autres par sa conformation, toutes les races humaines ayant d'ailleurs des traits communs, qui permettent au physiologiste, par un fragment d'os quelconque, de les rapporter à l'espèce, ce qui suffit pour en constater l'unité, l'homme est soumis à des lois physiologiques qui lui sont particulières comme toutes les autres espèces animales.

De sa conformation résultent des besoins, des instincts, des aptitudes spéciales, et si l'on pousse les conséquences qui découlent de cette conformation jusqu'à leurs der-

nières limites, on verra que les sociétés humaines, leurs différentes civilisations artistiques, scientifiques, littéraires, n'ont pas d'autre principe, qu'elles en sont la manifestation naturelle.

Helvétius et Cabanis pouvaient donc affirmer logiquement que de la main, du pied, de la langue, du cerveau de l'homme ressort la destinée de l'espèce, et que les milieux seuls ont fait les différences.

Vouloir le contester en présence des faits de l'histoire humaine serait absurde, d'autant plus que la fécondité indéfinie des produits est constatée entre deux races quelconques.

J'accorde donc aux physiologistes toutes les conséquences de leur principe. Le dixhuitième siècle avait raison sous ce rapport, et la science du dix-neuvième siècle n'a fait que démontrer avec plus de rigueur ce que lespenseurs de ce grand siècle avaient affirmé.

Tout est relatif à l'organisation des êtres eu point de vue physiologique, mais tout est absolu à un autre point de vue.

Les penseurs du dix-septième siècle avaient aussi leur part de vérité, et selon moi, ce n'était pas la moindre.

En effet, il ne s'agit pas de reconnaître que l'homme est un animal, et que sa vie, comme espèce, dépend de sa conformation physique. C'est évident. Mais il s'agit de définir l'homme individuellement, c'est-à-dire comme être se distinguant lui-même de tout autre dans son espèce et dans toutes les espèces, affirmant non pas sa dépendance, mais son indépendance de la nature, son moi, sa loi, sa volonté.

Or, cette affirmation résulte de sa conception de l'absolu, c'est parce que, seul de tous les êtres, il conçoit l'absolu, que l'homme a l'idée nette et claire d'une loi supérieure à tous les faits, à toutes les actions, à tout ce

qui se produit dans le monde, loi qui ne résulte pas de ses réflexions ni de ses comparaisons, ni d'aucun acte intellectuel, puisque rien n'y correspond dans l'univers, puisqu'il n'existe pas d'homme moralement parfait, pas plus que de cercle parfait.

Ce n'est donc pas un résultat de l'expérience, c'est une conception première, la conception de Pascal, de Newton et généralement de tous les mathématiciens.

Ce trait est bien autrement profond que ceux de la physiologie : autre chose est de ^connaître les conséquences de sa conforniation physique, conformation imposée par la nature à tous les animaux et qui les asservit au besoin, et de s'affirmer soi-même comme principe, ne vivant que de .soi, ne suivant que sa propre loi.

Eh bien, cette conception dé loi nécessaire, immuable, impérative, pour l'avoir il faut que l'idée d'absolu soit présente à votre esprit.

Au point de vue delà pensée pure, l'homme est un homme comme le cercle est un cercle ; il est tenu de remplir sa condition pour être ce qu'il est; et sa condition à lui, c'est de se conformer à l'idéal du droit et du devoir, toujours présent à sa conscience.

Qu'il puisse la formuler ou non, elle existe, comme le cercle existe, même pour ceux qui ne connaissent pas le rapport du rayon avec la circonférence.

La nature ne produit ni de cercle, ni d'homme parfaits, mais cela ne les empêche pas d'exister idéalement; c'est-à-dire comme répondant plus ou moins à l'absolu, condition de l'être : plus on remplit sa condition, plus on a de l'être en soi, de l'indestructible, de ce qui ne peut pas ne pas être, étant conforme à ce qui est absolument.

C'est l'idéal qui fait les grands artistes, les grands savants, les grands génies de tous les ordres ayant toujours présente à l'esprit

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la perfection de leur œuvre ; et c'est aussi l'idéal moral qui fait les plus honnêtes gens, les plus dévoués à l'humanité et les plus justes.

Mais reprenons notre idée : la loi morale existe parce qu'elle est absolue, et l'homme (non pas l'animal humain), l'homme dans toute la force du terme, existe parce qu'il conçoit cette loi.

Et remarquons bien que tous les cerveaux humains sont conformés à la concevoir; quand elle leur est présente, c'est l'état d'équilibre de toutes les facultés; dès que l'homme la perd de vue, son organisme se trouble ; quand il la viole de manière à ne pouvoir y revenir, il cesse d'être un homme et rentre dans l'animalité.

Le cerveau se trouve plus ou moins réalisé selon la loi de l'absolu par sa conformation dans chacun de nous; c'est sa condition d'existence; il s'est formé d'après cette loi,

car l'esprit ou force organique ne peut développer l'être que selon une loi spéciale, et la loi spéciale de l'homme, c'est la loi morale.

C'est où je voulais en venir.

J'ajoute que le cerveau est l'organe des lois en général; elles s'y reflètent, comme la nature physique se reflète dans nos sens; le cerveau est le sens de l'absolu, c'est-à-dire non de ce qui est. mais de ce qui doit être.

Le monde extérieur y môle sans cesse par les sens des impressions, des images, des phénomènes étrangers à sa destination, et qui le troublent dans sa fonction propre.

Pour atteindre à la vérité, l'homme doit dégager sa pensée de ces éléments; après avoir observé, il est tenu de réfléchir, sinon ses observations restent stériles : les rapports des choses ne se voient pas, il faut les penser, et, pour penser, il faut avoir en soi son principe et sa loi.

En résumé, c'est la conception de la loi

morale qui fait l'homme, comme la conception des lois mathématiques fait le mathématicien, et la conception des lois physiologiques les physiologistes ; tout est dans les lois.

Il nous resterait à voir si l'homme peut logiquement personnifier l'absolu dans un être, comme les anciens, par exemple, personnifiaient l'Espace en Jupiter, le Temps en Saturne, etc.

La personnification des idées annonce toujours un esprit inférieur qui ne peut les concevoir qu'à la condition d'une représentation; l'esprit net voit directement sans le signe.

Du reste, nous parlerons de l'anthropomorphisme au chapitre de la méthode hypothétique.

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