Renan, Quittions eontemporatnes p
pédagogie moderne a'écrit en français et pour la [ France. C'est à TÉmile qu'ont été empruntées la plupart des idées dont s'est nourrie et fortifiée l'éducation allemande. Dans les œuvres de J.-J. Rousseau il y a deux parts : d'un côté les théories révolutionnaires du Contrat social, les peintures vA5. malsaines de la Nouvelle Héloïse et des Confessions. C^e^t la part guenous avons faite nôtre ^t qui a passé dans le san g des générations nouvelles. Mais il y avait en outre un côté généreux et vivifiant: l'amour de l'humanité et particulièrement de l'enfant, la confiance dans ses facultés et le respect de son activité intellectuelle. Cette partie-là, qui .f?..;^/ était le germe de vie déposé dans les œuvres de Rousseau^nousl'avons laissée aux étrangers . L'Allemagne s'en empara avec avidité. « Il ne faut pas louer l'Emile, écrivait H grder en 1771, il faut le réaliser*. » Et en effet les instituts de Basedow et de Pestalozzi ne furent pas autre chose que la réalisation des idées de Rousseau, en ce* qu'elles avaient de plus juste et de plus praticable. Les premiers esprits de l'Allemagne, Gœthe, Lessing, Kant, Fichte attirèrent l'attention de tous sur ces généreux essais.
Mais c'est ici que vient se placer une circon-
1. Philosophie und Geschickte. Œuvres, t. XX, p. 208. Wir mûssen ihn nicht loben^ sonder n thun.
stance bien remarquable, et qui montre comment . s'y prend un État qui n'attend point, pour remplir ses devoirs, d'être poussé par une opinion publique distraite ou incompétente. Dès 1803, le ministère prussien envoie quelques-uns de ses maîtres les plus distingués auprès de Pestalozzi à Burgdorf et auprès d'Olivier, successeur de Basedow, à Dessau. En 1808, le ministre Altenstein députe toute une série d'instituteurs à Pestalozzi, pour qu'ils s'approprient sa méthode et la rapportent aux écoles prussiennes. Gedike , qui dirigeait l'administration de l'enseignement primaire en Prusse, et qui était lui-même un maître éminent, se rangeait parmi les adeptes de Pestalozzi. C'est ainsi quelle meilleur de la doctrine de l'Emile est entré dans l'enseignement populaire de l'Allemagne, q ui en est aujourd'hu i t out pénétré . Les instituts de Dessau et de Burgdorf périrent bientôt faute d'argent. Mais ce qu'ils avaient apporté avec eux de sain et de nouveau se retrouve aujourd'hui dans la dernière des écoles de la Poméranie. Voilà ce que faisait, après léna, le gouvernement prussien, pendant que Napoléon ne songeait à l'instruction publique que pour rouvrir aux enfants de la bourgeoisie les anciens collèges des Jésuites.
La pédagogique, dira-t-on, ne traite pas de matières si abstruses qu'un bon esprit, désireux de
s^iimtruire, ne paisse pas lui-même s'en rendre mmtre. Mais nos instituteurs, une fois engagés dans leur métier, fatigués par le travail quotidien, ne songent guère à étudier une science dont on ne leur a jamais rien dit à l'École normale; ils sont d'ailleurs portés à s'exagérer la valeur de leur expérience personnelle, et à la placer audessus de tout le reste. Les conférences d'instituteurs, dont on s'était beaucoup promis, n'ont tenu qu'en partie ce qu'on en attendait : faute de principes communs, faute de connaissances historiques, la discussion n'aboutit pas et tourne toujours dans le même cercle. Nos maîtres ont bien entendu parler de certains perfectionnements : l'enf»r^:C*vw;^s|5ignement par la vue, les leçons de choses, le? jardins d'enfants, tout cela est venu jusqu'à eux, mais confusément. On essaye quelquefois une imitation; mais les expériences, commencées mollement et sur des informations incomplètes, ne réussissent guère.
Comme il arrive quand une science n'est pas régulièrement cultivée dans un pays, et n'a ni ses écrivains faisant autorité, ni son public spécial, tout le monde se croit en droit de se faire une opinion sur la matière. On se l'appelle à quels débats passionnés ont donné lieu, vers 1832, l'ensei- / gnement mutuel et l'enseignement simultané : la question se traitait à la Chambre des députés et
dans la presse quotidienne. Les conseils munici»paux et les pères de famille donnaient aussi leur avisj quelquefois d'une façon impérative. D*un autre côté, des novateurs, s' appuyant parfois sur leurs systèmes philosophiques, proposèrent de nouveaux plans d'études. Tel était le besoin de re^ médier à l'état de choses existant, que plus d'un établissement privé, soit par conviction, soit pour attirer la clientèle des familles, adopta les procédés, nouveaux. Ce n'est jamais impunément que les hommes spéciaux abandonnent un coin du domaine de la pensée : la foule ignorante s'y précipitcj et les charlatans s'en emparent pour y élever leurs tréteaux.
C'est donc un des besoins les plus urgents def notre instruction publique, que les questions de méthode soient mises à Tordre du jour, introduites dans le programme des écoles normales, discutées publiquement dans des recueils spéciaux, et examinées avec le plus grand soin par tous les hommes, compétents. Presque tout nous reste à iaire à cet égard. Il est vrai qu'il existe chez nous, comme en Allemagne, des recueils périodiques destinés aux instituteurs. Il est vrai aussi que des efforts sérieux ont été tentés, surtout en ces dernières années, par quelques personnes de bonne volonté, pour perfectionner nos méthodes^ Mais nous sommes encore loin, des journaux pè^
dagogiques d'outre-Rhin. Si nous examinons un, ou deux des recueils composés pour nos instituteurs, nous constatons qu'ils donnent dos articles sur une quantité d'objets qu'on pense devoir intéresser nos maîtres d'école, mais il est bien rare d'y voir traiter les questions d'enseignement. Je prends un de ces journaux et je trouve, après un exposé de la politique générale, un article sur les vaisseaux cuirassés, un morceau sur le bon entretien des chemins vicinaux, des nouvelles et faits divers, un article Tribunaux, et enfin le cours authentique de la Bourse. Un feuilleton avec gravures complète le numéro. S'il a paru dans la semaine une circulaire ministérielle ou des mutations dans le personnel, naturellement on les reproduit. Qu'on fasse des journaux pour nos instituteurs comme pour les jeunes demoiselles, je n'y vois pas d'inconvénient, s'ils s'en accommodent; mais ce serait trop juger les choses d'après l'étiquette, que de croire que nous aurons ainsi l'équivalent, même lointain, des nombreux recueils pédagogiques d'Allemagne, où collaborent tous les hommes d'école, et où la méthode de l'enseignement est élevée à la hauteur d'une science.
Avant tout, il faudrait nous mettre au courant
des progrès réalisés à l'étranger. Sous le minis-
• tère de M. Duruy, des hommes distingués ont été
envoyés en Angleterre, en Suisse, en Belgique, en Allemagne, en Amérique, et l'ensemble de leurs rapports forme une lecture des plus attachantes. Mais les^méthodes ne se laissent pas facilement décrire, et rien, en cette matière, ne vaut l'observation immédiate. Je voudrais donc que nos directeurs d'écoles normales allassent prendre connaissance, à leurs moments de loisir, de quelques établissements modèles situés sur nos frontières. Il serait à désirer, en outre, que des échanges se fissent de pays à pays. De même que nous recevons des élèves étrangers dans nos grandes écoles, je voudrais que tous les ans quelques jeunes instituteurs allassent se faire inscrire à TÉcole normale de Nivelles ou de Lausanne. Par la comparaison, Tesprit d'observation naîtrait en eux : ce qu'ils auraient trouvé de meilleur, ils le rapporteraient chez nous, ils en feraient part à leurs collègues, et la vie et le mouvement remplaceraient petit à petit la pesante indifférence qui règne dans ces régions de notre enseignement public.
On a dit avec raison que la principale différence entre l'artiste et l'ouvrier, c'est que celui-ci ne réfléchit point sur l'état qu'il exerce. L'introduction des méthodes nouvelles amènera avec elle cette réflexion si nécessaire. Elle transformera la personne morale de nos maîtres d'école. L'instituteur ne doit pas être la machine qui déverse sur
ks élèves >oe qu'on averse en elle. S'il ne. sait quaœ qu'il enseigne, il ne sait pas asse2^« S'il n^a paft^médité* sur son. œuvre^ il n'est pas capable da labien remplir. La ridicule peur que nous ne de^ venions ti'op savants, comme si c'était là le dan^ger dont nous sommes menacés, a fait misérablement réduire, en 1B52, le programme des écoles normales, qui, loin d'être excessif, répondait à peine aux plus strictes exigences. Cette défiance de r esprit qui est l'une des plaies de notre pays, a fait sentir ici son influence malfaisante. Combien de fois n'a-t-on pas dit que les études, dans nos écoles normales, sont trop variées et trop ambirtieuses, et que nos maîtres d école, trop instruits, se trouveront mal à l'aise dans leur enseignement modeste 1 Apprenons à nous faire une idée plus relevée de l'instituteur. C'est un homme qui prend part dans une mesure restreinte, mais dans une mesure qu'il s'est posée à lui-même, et dont il a conscience, au mouvement intellectuel de son temps. Il connaît l'histoire de son pays : il sait quels sont les besoins de la population au milieu de laquelle- il est placé. Il sait aussi l'histoire de l'enseignement élémentaire : il voit quelles en sont les lacunes, et il cherche à parer au plus pressé. Plus il se rendra compte de l'extrême insuffisance de nos écoles^ moins il sera exposé aux tentations ambitieuses: et indiscrètes. Il ne
cherchera pas à. excéder sa tâche, quii ei^ déjà bien assez grande, et tout ea connaissant, ce qui est par delà renseignement primaire,. tout en. s'y intéressant par ses lectures et par ses conv^rsar tions, il ne sortira pas du cercle dont il s'est tracé les limites.
On a cru bien faire en rétrécissant Tlioriron de nos maîtres d'école : la crainte qu'ils ne se changent en hommes politiques se lit à chaque ligne de nos circulaires ministérielles. Mais le vrai moyen d'attacher les hommes à leurs fonctions n'est pas d'en diminuer l'importance et d'en retirer l'attrait. Montrons-leur, au contraire, combien ils sont encore loin du niveau que nous avons-le droit d'^iger d'eux pour l'honneur de notre pays et pour le profit de l'enseignement. A vrai dire, sauf quelques exceptions d'autant plus dignes d'éloges, nos maîtres d'école sont des sous-officiers instructeurs. Ils en ont le parler bref et catégorique ; ils ont, comme eux, le respect du manuel imprimé et la défiance de tout ce qui n'a pas été prévu par le règlement. L'instituteur n'est pas seulement un maître d'écriture et de calcul , il doit être aussi l'éducateur de ses élèves. Il ne faut pas q u'il laisse l'homme à la porte, de sa classe et y entre avec un visage de coifvention. Plus il se montrera homme,. plus il sladressera^à toutes* les facultés, à tous les bons sentiments
des enfants, mieux il remplira ses fonctions. Qu'il joigne à l'enseignement de la classe celui des excursions faites en commun avec les élèves, qu'il 'les emmène avec lui, les jours de fête, pour visiter au loin quelque site pittoresque ou quelque monument curieux. Il apprendra ainsi à mieux connaître le caractère des enfants, les ressources d'esprit et de volonté qui sont en chacun d'eux. Par les renseignements qu'il pourra leur donner en route, il leur fera sentir le prix de Tinstruction, et du même coup il associera dans leur mémoire, aux idées de travail, celles de plaisir et de joie.
Mais il serait injuste et peu raisonnable de demander à l'instituteur une transformation aussi complète sans rien faire pour la lui rendre plus facile. Deux points surtout appellent toute Tattention de l'État : l'organisation des écoles nor-maies et la situation hiérarchique de nos maîtres d'école. Nous dirons seulement quelques mots sur l'un et l'autre point.
Nos écoles normales sont loin jusqu'à présent d'occuper dans l'opinion publique la place importante qui leur est due. C'est d'elles que dépend tout l'avenir de notre enseignement primaire. En élevant f instruction qu'on y donne, nous serons sûrs de hausser, dans un temps assez court, le niveau de l'instruction qui est distribuée à la jeu-
nesse française. On pe saurait donc y appeler des maîtres assez expérimentés et assez habiles. Cependant c'est un peu au hasard que se recrute la plupart du temps le personnel enseignant de ces écoles : les leçons sont confiées à des professeurs du lycée trop disposés à regarder cette besogne comme accessoire, à d'ancien^ instituteurs, souvent même à des élèves sortant de l'école ou en faisant encore partie. Il ne faut pas s'étonner dès lors si des branches d'enseignement restent en souffrance. Mais au moins le directeur, qui donne à Técole son impulsion scientifique, pédagogique et morale, devrait-il toujours être un homme considérable par le savoir et par les services universitaires : il semble que l'estime publique dût faire de cette place un objet d'ambition poi^r les hommes les plus capables. Il n'en est rien : tandis qu'en Allemagne les maîtres les plus éminents de l'enseignement secondaire se trouvent honorés de diriger un séminaire d'instituteurs, l'abîme qui sépare chez nous le lycée de l'école ferait regarder le passage d'un professeur de seconde à la direction d'une école normale comme une disgrâce ou une défaillance. C'est donc dans le^ personnel de l'instruction primaire qu'il faut ordinairement faire ses choix. Nous en avons trop parlé pour qu'il soit nécessaire d'insister sur les inconvénients de ce cercle vicieux.
•La siteotion iiîérarchique de rinàtituteur n'est pas faite pour le stimuler au travail. Il dépend «urtout des conseils municipaux «t du préfet'* : laais ces autorités «ont-elles en état d'apprécier «a valeur et de reconnaître ses services? On le juge d'après des circonstances extérieures. Tel in- Tstituteur vit en banne intelligence avec le maire, avec le curé, avec les pères de famille : c'est un bon serviteur. On n'examine pas si cet heureux accord n'est pas obtenu par des complaisances envers toutes les routines. Pour que l'instituteur aime son état et le remplisse avec sécurité , il faut qu'il sente au-dessus de lui une autorité purement scolaire, qui sache le juger d'après son mérite et d'après son travail. Il faut, en outre, que la considération publique soit la récompense de son pénible et dévorant labeur. J'ai vu comment, dans une ville d'Allemagne, où renseignement primaire était pourtant de fraîche date, car elle avait appartenu à la France jusqu'en 1815, tous les fronts se découvraient devant le maître d'école; ses anciens élèves, dispersés dans les di-verses routes de la vie , revenaient lui demander -conseil, et écoutaient avec déférence sa parole, conmie au temps où ils étaient assis sur les pe-
1. Au moment où nous imprimons ces lignes,, une nouvelle loi, modifiant cet état de choses, est soumise à PAssemblée nationale.
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tits bancs de la classe, et où il leur traçait au tableau les premiers éléments de la lecture. Le gouvernement n'était pas moins empressé que Topinion à reconnaître son mérite. La qualification de professeur lui avait été accordée , et l'on peut penser si les jeunes générations, en lui parlant, avaient soin de faire précéder son nom de ce titre, si honoré de tous, et qui ne se donne d'ordinaire qu'aux membres les plus anciens «t les plus éminents des Universités.