‹ Quelques mots sur l'instruction publique en FranceChapitre 12 sur 43 · CONSIDERATIONS FINALES · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS FINALES

Nous aimons, en France, les questions irritantes qui se tranchent par la logique et par la passion. Quand il est fait mention de l'enseignement primaire, aussitôt nous nous rangeons en deux camps : la discussion s'engage sur l'instruction religieuse, comme si la leçon de religion renfermait tout l'enseignement de l'école , et comme si tout était sauvé ou perdu, selon la manière dont sera résolue cette unique question. Certes, nous n'ignorons pas, et nous avons essayé de montrer au commenôement de ce travail, rinfluence que la religion a exercée sur le développement de notre instruction élémentaire. Mais quoique notre histoire nous ait habitués à d'étranges revirements, la loi sur renseignement, après quarante ans d'existence, ne court point risque d'être rapportée*. La question qui nous di-

1 . La faculté laissée aux communes de confier Técole à des frères équivaudrait, dans certaines circonstances, au droit d'annuler l'école. Nous espérons que nos législateurs ne voteront pas une disposition aussi dangereuse.

vise est de savoir si Tinstituteur donnera la leçon de religion à ses élèves, ou si cet enseignement sera réservé aux ministres des différents cultes.

Par respect pour la religion, autant que par égard pour les conditions particulières de notre instruction publique, c'est le dernier parti qui serait préférable. Dans les pays où l'école a grandi sous la protection et avec l'aide de l'Église, il est tout naturel que celle-ci continue à exercer son patronage. Les enfants sont divisés en autant d'écoles qu'il existe de cultes, et l'instituteur, conseillé et guidé par le prêtre , partage avec lui le soin.de la direction /•eligieuse. Mais rien de pareil n'a eu lieu en France. L'école s'est élev^ sans le secours de l'Église catholique : des enfants de différentes croyances sont réunis sous le même maître. Il semble donc que le parti le plus naturel et le plus digne serait d'éloigner de cette maison nécessairement profane les leçons de la foi, qui auraient leur vraie place à Téglise ou au presbytère, et leur pleiiie efficacité dans la bouche du prêtre. C'est ainsi que Jes choses se passent aux États-Unis, et c'est la solution que tôt ou tard il nous faudra adopter en France.

Mais en attendant ce moment, est-ce l'instruction religieuse qui empêche d'élever, d'étendre et d'approfondir les travaux de l'école? Quelle est, parmi les réformes que nous avons indiquées,

ceèle qui ne peut être pratiquée sur l'heure? Avouons plutôt que nous avons pris Thabitude de& querelles stériles et des éternelles récrimina»ttons. Il est plus aisé d'opposer dans une diseossion le droit de l'État, celui du père de famille, celui de la religion , que de prendre en main rînitiative des réformes sérieuses et des perfectionnements durables. Et cependant cette transformation si nécessaire de nos écoles serait peutêtre le plus sur moyen de mettre fin à tant de luttes ouvertes ou sourdes. Qui ne sait que le faible est toujours exposé aux attaques ? Qui n'a vu que les institutions chétives, comme les nations désarmées , attirent sur elles les. insultes ? Le jour où l'école^ par l'étendue, par la solidité et par l'attrait de son enseignement, témoignera . de sa vigueur et de sa vitalité , quand le profit reèiré de ses leçons lui assurera la faveur et le soutien des populations, elle verra peut-être ses adversaires renoncer à leurs entreprises et lui offirir leur alliance.

Une autre question fort controversée dans la presse et à la tribune, c'est l'enseignement obligatoire. On ne peut s'empêcher de ressentir un chagrin mêlé d'humiliation, quand on voit depuis combien de temps cette question est vainement agitée dans nos assemblées politiques. Il y a bientôt quarante ans, M. Cousin, comme rappor-

tenrde la Commission pour la loi de renseignement, primaire, soutenait devant la Chambre des paifs le principe de l'instruction obligatoire.... « Un& loi qui ferait de l'instruction primaire une <c obligation légale, ne nous a pas paru plus au-des* « sus des piouvoirs du législateur, que la loi sur la « garde nationale et celle que vous venez de fiiiir « sur Texpropriation forcée pour cause d'utilité « publique. Si la raison de l'utilité publique suffit « au législateur pour toucher à la propriété, « pourquoi la raison d'une utilité bien supérieure « ne lui suffirait-elle pas pour faire moins, pour « exiger que des enfants reçoivent l'instruction « indispensable à toute créature humaine, afin « qu'elle ne devienne pas nuisible à elle-même et « à la société tout entière * ? »

Depuis ce temps, le pays a sacrifié toutes ses libertés, 11 s'est laissé jeter sans résistance dans les entreprises les plus funestes. Pour l'enseignement seul, il est resté jaloux de ses droits. Les représentants n'ont jamais manqué de s'alarmer à 1 idée des dangers que l'instruction obligatoire ferait courir à l'indépendance du citoyen et du * père de famille. En 1861 et en T867, le Sénat de l'Empire, à l'unanimité moins une voix, repoussa

1. Premier rapport à la Chambre des pairs, présenté le 21 mai 1833. Œuvres, 5* série, I, p. 5K

des pétitions qui demandaient l'obligation . Combien de fois encore re verrons-nous ces discussions? Quand une époque n'a pas rempli la tâche qui lui revenait, celle-ci retombe de tout son poids sur les générations suivantes : mais après chaque ajournement, les difficultés deviennent plus grandes , les ressentiments plus vifs et la solution du problème plus difficile.

Qu'a-t-il manqué à la loi de 1833 pour transformer la France? Rien autro chose que le concours des classes instruites. Une loi, même en y inscrivant le principe de Tobligation , ne suffit pas. Si le savant se tient à l'écart de Finstruction primaire , si l'Université la dédaigne , si le propriétaire croit avoir assez fait en contribuant pour sa part à la construction de la maison d'école, si le fabricant attend qu'un règlement l'oblige à laisser aux enfants le temps nécessaire pour apprendre à lire , si les hommes considérables du pays ne se montrent jamais à la jeunesse , si les magistrats municipaux sont timides ou tièdes, si enfin la loi sur l'enseignement doit se faire sa place par elle-même et sans que personne lui prête la main, elle n'aura que des résultats mesquins et précaires. Il faut qu une telle loi rencontre , non pas seulement l'obéissance , mais l'empressement efficace, l'ardeur dévouée, le constant esprit de sacrifice des classes supérieures. Les

États-Unis dépensent annuellement 450 millions pour les écoles. Au plus fort de la guerre de sécession, TËtat de Massachussets triplait le budget de l'instruction publique. La seule ville de* New- York donne 18 millions*. C'est à ce prix que renseignement entre dans les habitudes et dans les besoins d'une nation. Au contraire , l'instruction obligatoire a eu beau être votée en Autriche, en Italie , en Espagne , en Turquie : la loi est restée une lettre morte, la population n'en ayant ni aidé, ni surveillé l'exécution.

Si l'on veut mesurer tout le chemin que depuis quarante ans nous avons fait en arrière, on n'a qu'à relire les rapporte et les circulaires qu'écrivait en 1833 M. Guizot, alors ministre de l'Instruction publique. Quelle hauteur de vues ! quelle sérénité de pensée ! Quelle confiance tranquille dans l'avenir I De son côté, M. Cousin parcourait alors l'Allemagne, la Hollande, et avec une remarquable justesse de coup d'oeil, signalait les réformes à faire , les améliorations à introduire. M. Saint- Marc Girardin étudiait l'enseignement intermédiaire dans le midi de l'Allemagne. Ces vues dépassaient-elles le niveau intellectuel même de la France d'alors? Ou est-ce la funeste guerre des partis qui a frappé ces germes de stérilité ? Les

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