VERS LATINS
Voici un exercice pour lequel nous sommes, à Theure qu'il est, sans rivaux et sans imitateurs en Europe. Nos professeurs se racontent bien entre eux et disent à leurs élèves qu'à Oxford on fait non-seulement des vers latins, mais des vers grecs. Mais il en est de ce renseignement comme de tant d'autres du même genre qui ont cours dans notre pays ; iLretarde de cent ans. Quelle analogie établir d'ailleurs entre les Universités anglaises, séjour plutôt que lieu d'étude de la jeunesse aristocratique, à laquelle viennent se joindre quelques scholars largement rétribués , et nos lycées qui doivent former à la vie les enfants de notre laborieuse bourgeoisie ?
Nous n'avons pas l'intention de renouveler les critiques dirigées contre le vers latin par les adversaires des études classiques : s'il est démontré que cet exercice permet de mieux apprécier les poètes anciens ou de développer certaines facultés de nos élèves, nous demandons qu'il soit conservé. Mais s'il est un accessoire de ce faux en-
seignement classique qui a substitué le maniement du latin à la connaissance de Tantiquité, et si le profit que l'intelligence en retire peut s'obtenir par des voies plus directes et plus sûres, nous demanderons que TUniversité eflface enfin de ses programmes ou enferme en de justes limites une pratique quielle reste seule à maintenir.
Nos professeurs ne recommandent plus le vers latin parce qu'il sert à célébrer les vertus des princes et à chanter les louanges divines. Mais ils le défendent pour deux raisons. Les jeunes gens ne comprendront bien les poètes andena que si, à leur école, ils se sont essayés à la poésie : et de plus ils développeront par cet exercice leur goût , leur imagination, leur sentiment littéraire. Assurément il y a une part de vérité dans Tun et l'autre motif. Mais comparons aux raisons qu'on allègue les travaux qu'on fait exécuter aux élèves, et nous verrons que l'Université perd complètement de vue le but qu'elle dit poursuivre, et que le vers latin est en réalité sa propre fin à lui- ^))^wwl^ mêm^
Au lieu de dire que la versification nous sert à mieux comprendre les poètes, on serait plus près ae la vérité, si l'on disait que la lecture des poètes sert à la versification. Si nos écoliers de troisième se remplissent la mémoire de chants entiers de Yirgile, s'ils ont la tête garnie d'épithètes, de
périphrases, de rejet.s, de coupes, s'ils saVeiit toutes les finesses de Thexamètre et du pentamètre latins, tandis que les autres mètres leur sont à peine connus de nom, c'est en prévision de leurs propres vers. On répondra sans doute qulï importe peu que Tordre logique des efaoses ait été interverti , pourvu que Félève lise les poètes anciens et prenne goût à la poésie. Mais ce renversement a plus de conséquences qu^on ne le paraît croire. Il empêche de lire les poêles dans Tesprit où ils doivent être lus. On recommande avec raison aux élèves de ne pas chercher leurs épithètes et leurs périphrases dans le Thésaurus : mais en lisant Virgile ou Lucaio, font-ils autre chose que de se composer mentalement un dictionnaire poétique pour leur usage personnel? Ils recueillent ce qu'ils pensent pouvoir leur servir un jour, ils observent ce qu'ils espèrent imiter: cette vue intéressée suffit pour compromettre le profit intellectuel et moral de la lecture. Une fois que des arrière-pensées de ce genre ont trouvé accès dans la tête d'un jeune honuDe, il lui est difficile de s'en délivrer. Son observation s'arrête à la surface; au lieu d'embrasser l'ensemble d'un poëme, il en détache les différents morceaux ; au lieu d'étudier le mouvement général de la pensée, il cherche à surprendre des procédés. Dans l'art aussi bien qu'en morale ,
toute préoccupation égoïste va directement contre notre véritable et suprême intérêt.
Quant aux avantages que l'imagination et le goût doivent retirer de la composition des vers latins, il est certain que cet exercice étant le premier dans nos classes où il soit laissé quelque jeu à ces facultés, les meilleurs d'entre nos élèves y apportent toute leur ardeur et tout leur zèle. Mais nous ne croyons pas que la marche la plus natu- / relie soit de commencer à faire parler en hexa- ■ mètres latins des jeunes gens quin*ontpas encore
; assemblé deux idées en prose française. Il y a des moyens plus simples pour permettre à leur intelligence de s'essayer. S'il se trouve parmi eux des têtes poétiques, elles sauront bien un jour trouver leur voie ; en revanche notre société comptera moins de poètes dont la seule vocation soit d'avoir, dans leur jeunesse, bien versifié le latin!
Que dire des vers des mauvais élèves ? Le professeur en détourne la vue et couvre sous une absolution générale des bévues ou des méfaits qu'il ne veut pas connaître. Notez que sur ce ht ^kÇr chapitre les deux tiers de la classe comptent pour mauvais. Citons le jugement d'Arnauld qui va encore plus loin que nous*. « C'est ordinairement un temps perdu que de leur donner des vers à