Règlement d'études
composer au logis. De 70 ou 80 écoliers, il y en peut avoir deux ou trois de qui on arrache quelque chose : le reste se morfond ou se tourmente -hrtijhJ pour ne rien faire qui vaille. » Les choses n'ont guère changé depuis Port-Royal: l'élève, qui sent qu'on lui fait gaspiller son temps, perd le respect de l'étude et cesse d'apporter son attention aux exercices de la classe.
Les humanistes qui assistèrent à la naissance de l'Université et qui placèrent une prosodie dans son berceau, ne se doutaient probablement pas de l'importance que prendrait le présent qu'ils lui faisaient. Il ne s'agissait alors que de sauver un exercice cher aux anciens maîtres du collège Louisle-Grand; mais qui aurait pu croire que toute la jeunesse française allait être mise à ce régime? Tels sont les résultats d'une organisation qui ne connaît point de milieu entre ce qui est défendu et ce qui est imposé. Qu'un professeur engage de de temps à autre ses meilleurs élèves à lui remettre une pièce de vers latins ; qu'il en fasse une récréation et comme une récompense accordée au travail et au talent; personne n'aura le droit de s'en plaindre. Quant à la généralité de la classe, il suffit qu'on lui ait enseigné la prosodie ey[chose^i^égligéel)Ja^^ Les élèves ap-
prendront à aimer la poésie en lisant les poètes ; quand ils connaîtront les Métamorphoses et les
Fastes d'Ovide, deux ou trois pièces de Téreoce, tout Virgile, les Ode& et les Ëpitres d'Horace, quelques pièces de Catulle, iU auront un sentiment plus vrai de la poésie que par les vers où vous leur faites, perdre les heures de Tétude et pour lesquels vous prodiguez inutilement le temps précieux de la classe.
ENSEIGNKSIENIDDSREC.
Malgré les efforts de quelque» maitres^émineots , le ^ec n^a jamais pii vraiment s'acclimater dans r Université. « Sans doute les élèves de Tancieime Université n'apprenaient pas le grec ; mais ceux d'aujourd'hui n'ont que l'air de l'apprendre: au fond, à la fin de leurs études, ils ne savent que l'épeler*. » Un signe de l'état inquiétant où se trouvent les études grecques, ce sont les remèdes de toute sorte qu'on propose d'y appliquer : prix supplémentaires décernés aux lauréats de version grecque; anticipation de la grammaire grecque sur la grammaire latine ; prononciation à la façon moderne, pour nous permettre de communiquer avec les Hellènes.
D'où provient cet insuccès constant et avéré de l'Université? Avant de répondre à cette question, il faut l'élargir : d'où provient l'inhabileté de l'Université à enseigner toute autre langue que le latin? Les pages qui précèdent nous ont
1. C'est un helléniste qui s'exprime ainsi dans la Revue critique du 30 janvier 18G9.
éclairés à cet égard. C'est que TUniversité, qui enseigne le latin, non pour le savoir, mais pour récrire, ne connaît pas d*autre manière d'étudier les langues. Nous retrouvons pour le grec, sauf les vers, tout l'appareil déployé pour le latin : grammaire grecque lentement apprise par cœur, thème grec, version grecque, dictionnaires bourrés d'expressions; mais la lecture des auteurs manque encore plus que pour le latin. Est-ce avec six dialogues de Lucien, la moitié d'une vie de Plutarque, la moitié de deux chants d'Homère, une tragédie d'Euripide et une autre de Sophocle, et le commencement d'un discours de Démosthène , lentement ânonnés en cinq ans, iU^ qu'on prétend apprendre la langue la plus riche et la plus variée qui ait jamais existé? Ces moyens, déjà insuffisants pour le latin, deviennent dérisoires pour le grec. Il faut y ajouter la funeste habitude des développements littéraires donnés par le professeur sur la beauté, sur la pureté , sur la simplicité, sur la grandeur des modèles grecs: Télève, invité à goûter les douceurs de la poésie et la séduction de l'éloquence, ne sent que mieux le contraste entre les jouissances qu'on lui vante et la phrase grecque qu'il a sous les yeux, et dont il ne parvient pas à débrouiller la construction et à reconnaître les mots.
Si l'Université ne réussit pas à enseigner le grec, on ne peut douter cependant qu'elle ne l'aime. Quand un faux bruit, il y a six ans, attribua au ministre d'alors l'intention de supprimer le grec dans les lycées, un cri d'alarme fut poussé par les professeurs. Il est d'autant plus affligeant de penser que de mauvaises méthodes, un enseignement défectueux de la grammaire, le manque de vues claires en philologie, et des habitudes invétérées de routine rendent à peu près stérile un^ sujet d'étude si sy mpathique ànotr e génie . Quelle gymnastique pour l'esprit qu'une langue dont nous pouvons suivre l'histoire durant tant de siècles et à travers les transformations de ses différents dialectes ! Quels effets une connaissance étendue et familière de la civilisation grecque n'auraît-elle pas sur notre littérature, sur nos arts, sur notre politique! grâce à notre École d'AtIrfhes, l'épigraphie, l'archéologie, l'histoire viendraient nourrir de notions nouvelles, et animer du charme des comparaisons et des souvenirs, les leçons de nos professeurs.'
Peut-être est-ce par le grec qu'une réforme de notre système d'enseignement pourrait être commencée avec le plus de chances de suQcès : car l'humanisme bâtard du dix-huitième siècle n'est pas chez lui en grec comme il l'est en latin ; l'idée qu'il faut faire beaucoup de devoirs grecs n'a pas
eii le temps de prendre racine; Dans chaque lycée, UQ ou deux professeurs choisis avec soin pourraient, deux fois par semaine, lire des auteurs grecs avec les meilleurs élèves de chaque classe Les intelligences de nos jeunes Français, si fMTomptes à saisir les belles choses et si ouvertes à la saine philologie, quand on veut la leur enseigner, sentiront bientôt ce que c*est que vraie ou fausse antiquité^ et une fois que la lecture des i^tes, l'étude approfondie des écrivains anciens, auront trouvé accueil dans un coin de nos collèges, eUes réduiront petit à petit les exercices mutiles et se feroint donner la place qui leur est due.
ENSEIGNEMENT fllSTOBIQDE DU FRANÇAIS.
Un motif qui, de tout temps, a été invoqué pour justifier l'étude du latin dans nos classes, c'est que le français dérive du latin et qu'il nous serait impossible de comprendre les lois de notre propre langue si nous ne connaissions la structure de la langue mère. Rien n'est plus exact. Mais l'Université qui sait très bien se servir de cet argument les jours où elle est obligée de se défendre, s'empresse de l'oublier dès que, la bataille gagnée, elle est rentrée dans ses murs. Nous apprenons le latin de Cicéron et de Virgile, le francs de Corneille et de Bossuet. Mais entre ces deux idiomes s'étend uq vide immense que nos maîtres ne songent nullement à combler. Au lieu de chercher dans le latin les causes de la grammaire française, ils juxtaposent, comme nous l'avons vu, les deux idiomes d'une façon tout empi* rique, en opposant gallicisme à latinisme.
Non-seulement l'Université, contrairement à ses affirmations publiques, n'éclaire point par le latin la formation de la grammaire française, mais elle
a un véritable éloîgnement et une répulsion instinctive pour ce genre d* étude. Elle aime trop le bon latin pour ne pas éviter le contact de la basse latinité. Elle a trop de peine à obtenir la correction dans ses thèmes et dans ses discours, pour ne pas craindre de découvrir devant la classe les sqlécismes et les barbarismes qui sont devenus le français. Elle repose ses yeux avec complaisance sur la belle langue du dit-septième siècle : elle n'hésite même pas à remonter parfois jusqu'à Montaigne et Amyot. Mais ce qui se trouve au delà, n'est regardé que comme un long enfantement.
A plus forte raison ne cherche-t-elle pas à suivre le latin dans sa période de décomposition. Ce sont curiosités faites pour les érudits, qui ne pourraient que distraire et tromper les élèves.
Le jour où les devoirs latins seront ramenés à leur vrai rôle, cette défiance ne manquera pas de diminuer petit à petit et de disparaître. Il y a peu d'enseignements qui offrent autant d'intérêt que l'histoire de la formation de notre langue : par une heureuse rencontre, qui n'existe ni pour les Anglais, ni pour les Allemands, l'élève français, . dès les premières années du collège, a entre les mains les éléments essentiels de cette étude, puisqu'il apporte avec lui le français et que le latin lui est aussitôt enseigné. Il ne reste donc plus qu'à rattacher le français au latin par une série
d'observations que Télève, bien dirigé, pourra en grande partie trouver de lui-même. Rien n'est plus propre à développer chez les jeunes gens Tesprit de comparaison et de découverte. C'est pour cela sans doute que les Anglais choisissent le français comme exercice philologique de préférence à leur propre langue.
Il n'y a rien de plus clair que la loi de persistance de l'accent tonique, et unie fois qu'on aura retenu quelques règles de phonétique ne dépassant certes pas l'intelligence d'un élève de seconde, on pourra contrôler le lent et méthodique travail des siècles qui, par une suite de changements toujours les mêmes, a transformé les mots latins en mots français. Ces modifications qui paraissent compliquées à qui les voit pour la première fois, sont simples et se gravent aisément dans l'esprit, du moment qu'on en a vu un certain nombre d'exemples. Quand le professeur aura exposé une règle de phonétique et l'aura fait comprendre à tout le monde, les élèves devront augmenter le nombre des exemples pjir leurs propres recherches.
Je suppose qu'il s'agisse du changement en ie d'un e latin portant l'accent tonique : venit^ tenet^ bene^ heri^ férus font en français vient, tient, bien, hier, fier. A son tour la classe trouvera tiède, pierre, lièvre, fièvre venant detepidus^ petra, lepo-
rtruy febrem. Cette règle si simple donne Texpiicattan de quelques phàiomènes grammaticaux : elle nous mcmtre pourquoi Ton dit je tiens, je viens, tandis (|u'au pluriel, où l'accent se déplace, on aura BOUS tenons, nous venons. C'est pour la même ^ause qu'on a lièvre et lévrier, fièvre et février^ bien et bénir. Un motif analogue explique la différence qui existe entre je meurs, je veux et ûous mourons, nous voulons ; entré neuf et nouveau, jeu et jouer, nœud et nouer, bœuf et bouvier, cœur et courage. L'enfant commencera à apercevoir la raison des caprices apparents du langage.
Ces lois et d'autres semblables seront bientôt familières aux élèves. Us ne se contenteront pas d'examiner les mots de notre langue moderne.
Le désir naîtra en eux de voir d'anciens textes iraaçais ; cette sorte d'effort que le littérateur a l>6Soin de faire sur lui-même pour s'imposer la lecture du français de Joinville ou de Chrestien de Troyes, deviendra un plaisir, car ils auront la ^def de la plupart des facultés, et chaque mot inconnu sera pour eux comme un problème grammatical et historique. N'est- il pas étonnant qu'une nation qui a derrière elle un passéjittélaûne sans égal parmi les j)euples modernes, le laisfie ignorer à tel point à sa jeunesse, que les regards des plus instruits d'enbre nos coUégieils
se promèo^nt sur un texte ii^ançais du treizième siècle comme sur uu livre éoit dans une langue étrangère ? En Allemagne, où , à rexceptio n des Ni; belungen, la littérature du moyen â^e ne présente guère que des traductions , il n'y a point de gymnase qui n'ait ses leçons die moyenhaut-aUemand ; les jeunes gens apprennent à y connaître et y admirer, sous le nom de Hartmann von Aue ou de Walther von der Vogelweide, l es poèmes em pruntés à nos trouvères . C'est une partie de l'héritage national que depuis trois siècles nous avons laissé tomber en déshérence et dont il est grand temps de nous ressaisir.
On traite généralement au collège les cinq ou six siècles qui ont précédé Malherbe comme une période préparatoire nécessaire à la lente éclosion du grand siècle. Mais outre qu'on mutile singulièrement notre histoire littéraire, en la subordonnant ainsi au court espace de temps qui va de la fin du seizième siècle jusqu'à nos jours, cen'est peut-être pas une vue sur laquelle, avec de jeunes gens, il convienne de beaucoup insister, que cette image déjà lointaine d'un instant de perfection dont nous nous écartons de plus en plus. La vieillesse d'une nation dépend en partie de l'opinion qu'elle se fait de son âge : il n'est rien qui doubla le poids du temps comme de toujours regretta: ses belles années. On peut étudier et admirer les
chefs-d'œuvre du dix-septième siècle sans y faire converger toute notre histoire. En étendant nos regards sur l'ensemble de la littérature française, sur ses alternatives d'originalité et d'imitation, xi'afTaissement passager et de subit relèvement, nous éloignerons les idées de jeunesse, de maturité et de décadence qui ne conviennent jamais qu'imparfaitement à un peuple.
L'étude du moyen âge aurait encore cet autre résultat qu'elle tempérerait ce que la culture classique a d'exclusif. Soyons^ipaiJjB jgoûtj^s^^ rt,2îê. Grecs et des Rom aingl Mais, quoi que nous fassions, nos attaches historiques sont ailleurs . Par son éducation purement latine, le collège n'a pas peu contribué à élargir l'hiatus qui existe dans notre société et à former des hommes étrangers ou indifférents à la vie intellectuelle du peuple. ' Notre jeunesse instruite serait ramenée vers les couches inférieures, où tant de fragments de la vieille France gisent ignorés et méprisés. Des vocations d'un genre nouveau se déclareraient ; entre la masse de la nation et les classes éclairées, on verrait s'opérer des rapprochements sur un autre terrain que sur celui des alliances éphémères de la politique.
J'indiquerai un dernier avantage de cette étude.
. L'habitude d'écrire en latin nous a rendus timides
u dans le maniemerit de notre propre langue. Nous
commenço ns à la trai ter c om me u ne la ngue mmie : on demande des autorités pour les mots, on condamne les tours qui ne sont pas dans les grammaires. Je vois beaucoup de juges sévères toujours disposés à en retrancher Quelque chose : mais les accroissements qu'elle reçoit sont ou nuls ou de si mauvais aloi qu'on n'y peut voir un gain véritable. En remontant jusqu'aux sources de l'ancien français et jusqu'aux temps où la langue avait plus de liberté dans la formation des mots et dans la construction de la phrase, nous retrouverions quelque chose de cette initiative et de ce don d'heureuse invention qui ne sont pas moins nécessaires à la vie d'une langue qu'à celle d'une littérature. On reconnaîtrait bientôt, à la saveur et à la propriété de leur langage, ceux qui auraient lu Joinville.
Pour les commencements une chrestomathie suffirait: j'y voudrais, outre les Serments de Strasbourg, la Cantilène de sainte Eulalie et la vie* de saint Alexis, des extraits de la chanson de Roland, du livre des Rois, du roman du Renart, ainsi que des morceaux de Villehardouin, de Joinville et de Froissart. Pour nos Français du midi, un certain nombre de pièces provençales devraient être ajoutées au volume, que compléteraient une grammaire et un vocabulaire.