‹ Quelques mots sur l'instruction publique en FranceChapitre 31 sur 43 · LES RÉCOMPENSES AU LYCÉE · texte numérisé non relu

LES RÉCOMPENSES AU LYCÉE

Arrêter le mal par la peur des punitions, pousser au bien par le désir des récompenses, tels sont les deux ressorts principaux de la discipline du lycée. Dans une statistique de l'enseignement secondaire, publiée en 1865, on trouve un tableau comparatif des récompenses et des punitions, où Texemption est placée en regard de la retenue, le tableau d'honneur vis-à-vis de la table de pénitence et le prix à côté de la prison. On ne peut nier que cet ensemble de peines et de stimulants ne soit rœuvre de gens qui connaissaient la nature humaine: mais ils la connaissaient seulement par r ses côtés les moins élevés, ou s'ils ont vu les autres, ils n'ont pas cru à propos de s'y arrêter.

Pour exciter nos collégiens à bien faire, on n'a rien trouvé de mieux que de les classer et de les reclasser sans fin : places, notes, tableau d'honneur, l'amour-propre est le grand levier. Mais il n'est pas difficile de voir que ce levier n'a rien qui le rattache spécialement à l'étude : ces moyens d'émulation pourraient être appliqués &

obtenir des enfants un tout autre emploi de leur zèle et de leurs facultés; De* même que nos méthodes: latines semblent faites pour produire des devoirs avec le moins tfefibrt p^ossible et eti rédtiisanï la réflexion à un minimum, nos récompenses sont des moyens eittërieurs qui supposent' chez l'enfant, non l'amour de l'étude, mais seulement le désir de se distinguer. Amener les enfants à faire avec passion des exercices qui ne les intéressent point par eux-mêmes, c'est fe gageure que les Pères Jésuites paraissent s'être donnée et qu*îls ont transmise à FUniversité. L'enfant s'habitue de la sorte à chercher la» récompense de ses actes en dehors des actes euxHffiêmes : si l'ôïi

peut reprocher aux génératioffS- nouvelle» le manque de désintéressement, si Ton voit mèane d'honnêtes gens réclamer aVec instance le prix du dèvdir accompli et se plaindre avec amertume quand la récompense se fait attendre, si une fois sorti du collège, Tancien bon élève continue à compterles progrès de ses camarades et à suivre d'un regard inquiet les succès de ses rivaux et contemporains, le lycée n'est-il pour rien dans ces travers? C'est lui qui nous apprend à espérer une distinction pour chaque effort et à nous compai'er san^ cesse les uns aux autres. On comprend dès lors pourquoi le lycée peut contenir beaucoup de jeunes gens qui font avec entrain et ardeur des vers et des dis-

cours latins, sans aimer le latin, et pourquoi ce goût apparent de l'antiquité s'évanouit d'ordinaire au sortir du collège en même temps que les derniers applaudissements du concours.

Aucun autre système d'éducation n'a fait une telle part à l' amour-propre. Tandis que nous croyons encourager les études en multipliant les récompenses*, Port-Royal évitait avec soin tout ce qui mettait entre les élèves des différences trop apparentes. Voici ce que raconte Fontaine, rapportant un entretien avec M. deSacy: « Quand il y avait quelque bien dans quelqu'un de ces enfants, il me conseillait toujours de n'en point parler, et d'étouffer cela dans le secret. Si Dieu y a mis quelque bien, disait-il, il l'en faut louer et garder le silence, se contentant de Juien rendre dans le fond du cœur sa reconnaissance. »

D'honnêtes et dignes proviseurs, d'excellents professeurs se rendent complices de ce système, en exprimant naïvement leur admiration pour un I discours bien composé, pour des vers imités avec I art. L'admiration gâte tout dès l'enfance, dit avec amertume l'auteur des Provinciales. Ces brillants élèves du lycée entrent dans la société déjà surchargés d'honneurs. Que peut leur offrir la vie

1. Nous avons aujourd'hui des institutions où des sommes d'argent considérables sont affectées comme dotation au prix d'honneur.

pour répondre à de tels débuts ? La fausse idée que les hommes ont droit à être classés diaprés leur valeur personnelle, comm e si la société était la continuation du collége, leur prépare de nombreuses déceptions. Grâce au bon sens indestructible et au bon naturel de la plupart, ces chagrins restent ensevelis dans le silence. Mais parfois l'ancien lauréat s'aigrit ou se décourage ; quelquesuns prennent en haine un monde où ils ne trouvent point les satisfactions qui leur paraissent dues, et veulent regagner à tout prix ces premières places dont le collège les avait rendus si avides.

RÉSUMÉi

IX y a un pays en Europ<e dont les gymnases présentent une ressemblance frappante, avec nos lycées : c'est r Autriche \ L'ordonnance des études est la même, et jusque dans des détails insignirfiants on constate le plus remarquable accord. Il est facile de deviner comment cette coïncidence s'explique : des deux côtés, c'est l'organisation des Pères qui a été conservée. Quand on se reporte à l'écrit intitulé Ratio et institutio studiorum, qui est le premier plan d'études de la Compagnie de Jésus, on y découvre à chaque pas de vieilles connaissances. Nous citerons entre autres points :

r La séparation des classes en deux séries. La première série comprend trois classes de grammaire, avec ou sans classe préparatoire; la seconde série renferme deux classes d'humanités, suivies d'une ou plusieurs années obligatoires de philosophie. Ainsi est rompu, à l'avantage du

1. Il serait plus exact de dire : « présentaient, » car depuis dîr / ans ils ont été remaniés sur le modèle des gymnases de TA-Uemagne.

collège, Je.ju^te.équililbre qi^i. devrait exister: çmrtçe l'enseignement secondaire et renseignamejlt siiçprieur.

2° Les études finies, .ceux d'entre les élèves qiii ont été distingués par les professeurs et qui sont disposés à entrer dans renseignement, font pendant deux ans uriQ J'epetitip humaniorum^ consistant dans la lecture des classiques àyeç appréciation littéraire. Nous avons ici notre École Normale, On. voit que le futur maître est soustrait aux leçons de l'université.

3° La pari essentielle faite au latin. Le grec ne joue qu'un rôle fort effacé. La place laissée aux autres connaissances dans les classes inférieures est presque nulle. L'élève qui quitte le collège avant la fin de ses classes, n'emporte presque rien avec lui.

4" Le latin appris pour être écrit et parlé. Le discours latin et les vers latins considérés comme les exercices principaux du collège.

5° Le goût des chrestomathies et des Selectœ, au ,lieu et place des auteurs.

6* Les compositions hebdomadaires.

7° L'amour-propre comme principal stimulant' de l'étude et les distinctions honorifiques prodiguées aux élèves ; la solennité donnée aux distributions de prix.

8*L!internat toujours associé à. renseignement

et réducation publique mise au-dessus de Tédu cation privée-

Au milieu d'une société qui est ou qui se croit renouveléiB, nous avons donc conservé une organisation des études qui, dès le dernier siècle, paraissait aux meilleurs esprits étroite et arriérée. On objecte que cet enseignement nous a donné les grands hommes du dix-huitième siècle et beaucoup •d'esprits éminents de notre époque. Mais ce n'est passurune élite qu'il faut juger un système d'instruction . De tout temps, e t méjne en l'absence de tout enseignement, la France a j)roduit des hommes de génie. La partie instruite de la nation est-elle devenue plus sérieuse, plus capable de grands efforts d'intelligence et de volonté'? A-t-elle le goût des œuvres sévères et des recherches désintéressées ? Est-elle pourvue d'un esprit critique capable de reconnaître, dans une situation difficile, quelle est la conduite à tenir? A-t-elle su prendre un parti dans les grandes questions politiques, religieuses, sociales qui ont agité notre temps ? Est-elle devenue plus capable de se gou- • .verner? Notre société française occupe-t-elle encore en Europe la place qu'elle avait sous Louis XIV et sous Louis XV? Voilà les questions qu'il faut se poser quand il s'agit d'un enseignement donné par l'État à des milliers déjeunes gens.

Les théoriciens de toutes les écoles, les disci-

pies de Buckle aussi bien que les conservateurs privilégiés de Fesprit français, ne manqueront point de trouver des raisons pour démontrer que nous avons l'enseignement qui nous convient et que nous ne saurions en avoir un autre. Je pourrais me résigner à leurs arguments, si je voyais qu'on laisse le choix à notre jeunesse entre plusieurs sortes d'instruction et qu'instinctivement elle préfère celle que nous venons de décrire. Mais quand on voit, au contraire, comment l'Université a soigneusement écarté, par les programmes de ses examens comme par les privilèges qu'elle a longtemps possédés, la possibilité de tout autre mode d'enseignement, on se refuse à croire qu'il y ait une affinité primitive et nécessaire entre les méthodes universitaires et le génie français.

Mais s'il est traique nos lycées ont besoin d'une réforme profonde, prenons garde, d'un autre côté, de tomber dans un excès qui nous a été fatal plus d'une fois. Plusieurs demandent aujourd'hui la suppression des lycées : ce serait la ruine de la culture littéraire dans notre pays. L'Université a si bien établi son règne, qu'il n'existe rien en dehors d'elle. En 1793, la Convention supprima tous les Collèges, toutes les Facultés, confisqua leurs biens, dispersa les corporations savantes, et sur les ruines de l'enseignement public proclama

la liberté de l'enseignemetit. La ôlrûte du monopôle ne fit point de miracles : les écoles privées, en petit nombre, qui s'élevèrent, recueillirent les anciens maîtres avec leurs méthodes, leurs manuels et leurs cahiers. Pareille chose se reproduirait aujourd'hui. Si les lycées disparaissaient, des copies affaiblies de nos lycées s'élèveraient bientôt dans nos grandes villes. Quelques instituts à moitié politiques, à moitié littéraires ou scientifiques, telles seraient sans doute les créations originales de rinîtiative privée. Les écoles centrales de la première République peuvent nous servir d'avertissement: ne recommençons pas une expérience fatalement destinée à échouer, et qui nous ramènerait bientôt les vieilles méthodes. Essayons de modifier VUniversité, puisque TUniveri^ité n'a rien laissé debout à côté d'elle. En compensation de ses nombreux défauts, la centralisation présente cet avantage qu'en pressant le ressort au bon endroit, on peut agir sur le mouvement de toute la machine. Grâce à TinstruCtion supérieure ^t à TÉcole Normale , notre corps enseignant peut se transformer en un temps relativement assez court. C'est donc de ce côté que nous allons maintenant tourner les yeux.

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