CONSTRUCTION GÉNÉRALE D'UNE ŒUVRE ENVISAGÉE AU POINT DE VUE EXPRESSIF
Si l'on jette maintenant un regard d'ensemble sur les remarques faites en examinant l'action des facteurs expressifs élémentaires, on se trouve en présence, partout, de deux manifestations corollaires : le mouvement et le repos concourant, par leur oscillation, à X équilibre. Le mouvement part
d'un état de repos absolu ou relatif et revient à un état de repos relatif ou absolu. Le mouvement ne peut s'apprécier que par rapport au repos. Chacun des facteurs d'expression est agent de mouvement; il rend actif Vêlement qu'il gouverne en le contraignant à des inégalités qui créent de nouveaux rapports, c'est-à-dire de nouveaux rythmes, des rythmes de plus en plus agrandis formés par l'agglomération de rythmes plus petits. C'est là une loi universelle qui soumet et rapporte l'innombrable diversité à la souveraine unité.
C'est ainsi que (délaissant l'analyse des détails pour examiner l'ensemble), Ton voit, dans la Sonate, le mouvement et le repos se faire jour dans les diverses pièces de l'œuvre par la juxtaposition de pièces rapides ou lentes entremêlées. Dans chacune de ces pièces les thèmes ou les compartiments s'opposent, tant par leurs caractères rythmiques ou mélodiques que par leurs tonalités. Ces thèmes ou ces compartiments sont eux-mêmes formés de dessins, de détails divers, dont le contraste ou l'analogie constitue le caractère dominant ou les côtés caractéristiques spéciaux.
Un thème comporte-t-il, par exemple, des détails divers dont le plus grand nombre est d'ordre analogue, c'est de cet ordre-là qu'est le caractère général du thème. Ainsi un thème rythmique sera composé de détails plus particulièrement rythmiques, etc.
Parmi ces détails, un ou plusieurs forment-ils contraste? C'est une particularité caractéristique à mettre en valeur de façon spéciale.
56 Ol'ELQUES MOTS SUR LA SONATE.
Ues changements qui peuvent se produire, dans le courant de l'action, a ce thème se t'ont sentir précisément par la modification du détail caractéristique qui prend ou plus ou moins de valeur. C'est de la même manière que se met en évidence l'action qu'un thème a ou prend sur un autre.
Les tonalités elles-mêmes sont soumises au mouvement et au repos, partant d'un ton initial qui devient le ton final, alors conquis au prix de souvent longues et difficultueuses courses dans des tons plus ou moins éloignés.
La tonalité peut se comparer tantôt à un principe, tantôt à un lieu. Dans la Fugue elle apparaît davantage comme principe, dans la Sonate plutôt comme un lieu. La Fugue est faite par le ton, sur le ton et pour le ton, son action est plus particulièrement intérieure. La Sonate meut ses personnages dans le ou les tons, son action est plus particulièrement extérieure. La Fugue pourrait se dire romane et la Sonate gothique, en un certain sens.
Dans la Sonate, où la tonalité peut se comparer au lieu de l'action, les thèmes sont des personnages possédant la parole et le geste et se mouvant dans ce lieu. Le rythme est le geste et la mélodie la parole. Les personnages ou thèmes concourent tous, par leurs gestes et leurs paroles, à l'action générale qui est Y œuvre. Par l'interprétation, le personnage-thème doit être présenté, dès l'abord, avec tous ses caractères définis, c'est-à-dire avec la rapidité habituelle de ses gestes, le timbre de sa voix, l'accent de sa parole. Le personnage sera en relief sur le cadre passif qui l'entoure, sorte
d'atmosphère dans laquelle il se meut. Toutes ces particularités se continueront en simplifiant ou en se diminuant suivant les différentes phases de l'action à laquelle prennent part les personnages.
Le lieu (tonalité) est rigoureusement fixé par le compositeur. Son facteur expressif (modulation) est mû par lui seul. La part de l'interprète consiste à sentir plus ou moins profondément l'influence qu'il exerce sur les personnages en action et au moyen des facteurs expressifs (agogique et dynamique), des personnages (rythme et mélodie), ou de l'ambiance, à rendre tangible pour l'auditeur cette modification du lieu.
L'ag^gique et la dynamique, facteurs désirés par l'auteur, sont réalisés complètement seulement par l'interprète. Ce sont ses facteurs personnels par le moyen desquels il transmet non seulement les sentiments de l'auteur, étant en ceAû celui qui fait connaître les volontés, les intentions d'un autre, mais communique sa propre compréhension du texte, devenant ainsi celui qui sert d'intermédiaire entre deux interlocuteurs parlant des langues différentes : le compositeur et l'auditeur. Par l'insistance plus ou moins grande qu'il met à faire ressortir, au moyen de ses facteurs personnels, tel ou tel caractère de l'œuvre dont il a été plus particulièrement frappé, il propose à l'auditeur, en même temps que le texte lui-même, un commentaire de ce texte, devenant, par cela même, celui qui rend une chose, un texte, intelligibles au moyen d'explications. Et cette glose est sa création.
Gomme on le voit, l'interprétation est soumise à des lois absolues, dans l'observance desquelles elle
puise toute sa grandeur et qui lui communique toute sa liberté.
Plus elle se fait humble et soumise, plus, ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, par cela même, elle devient libre et grande. Pour la réaliser voici L'interprète, doué de ses deux essentielles facultés: l'intelligence et l'amour.
Le voici : c'est « celui qui fait connaître les volontés d'un autre »; c'est une humaine image de l'ange, comme lui humble et magnifique serviteur.
Le voici.. . quelle tâche splendide lui est dévolue ! quel but sublime lui est assigné !
Il est chargé & illuminer, puisqu'il est « celui qui sert d'intermédiaire entre ceux qui ne se comprendraient pas », et il glorifie, étant celui qui, ayant vu et aimé la Beauté, l'explique aux autres pour le plus grand rayonnement de cette même Beauté.