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lit tout celft que malgré lui... (Encore une fois, comment s'y prit-il ?)•
a II annonce le jugement dernier comme imminent. Mais, en acceptant les utopies de son temps, il en fit de hautes vérités, grâce à de féconds malentendus*. Qui sait d'ailleurs si le dernier terme du progrès, dans des millions d'années, n'amènera pas la conscience absolue de Vunivers^ et dans cette conscience le réveil de tout ce qui a vécu • ?
« Il fonde l'Église, mais d'une manière vague. Il semble bien instituer l'Eucharistie, toutefois cette anecdote n'est pas sûre ». Il s'est servi de termes extrêmement énergiques, qui furent pris plus tard avec une littéralité effrénée. Il a dit : « Ceci est mon corps. » Mais il n'eut jamais une notion bien arrêtée de ce qui fait rindividualité*.
« Il condamne la propriété, le mariage. Il prêche hardiment la guerre k la nature, la totale rupture avec le sang. Car il ne fit jamais aucune concession à la nécessité ». Ce n'est plus le fin et joyeux moraliste des premiers jours, il devient un géant sombre^ de plus en plus hors de l'humanité •.
« Or, pour obtenir moins de l'humanité, il faut lui de-
* Page 284.
* Page 288.
«Page 301.
* Pages 301, 404.
■^ Page 309. Cependant, nous avons vu, p. 107, qu'il oéda toujours beaucoup à Topinion.
mander plus, et Timmense progrès moral dû à TÉvangiie vient de ses exagérations.
t Jésus conçut peut-être le dessein de se faire tuer*. Parfois on eût dit que sa raison se troublait, il avait de la mauvaise humeur, et commettait des actes absurdes*,
« 11 était temps que Tamour vînt dénouer une situation tendue à V excès ».
« Sa vie vagabonde lui pesait, il en venait à l'amertume et au reproche ; la passion, qui était au fond de son caractère^ Tentraînait aux plus vives invectives*. 11 pose les germes du fanatisme ». Il provoque une opposition formidable, qui éclate lorsqu'il se rend à Jérusalem, qui lui déplaisait, parce que, n'ayant nulle idée du monde, il lui échappait sans cesse des naïvetés % et il était inférieur dans les disputes \ Ses ennemis se livrent à des machinations. 11 se retire à Béthanie, où se passe un fait singulier. Désespéré, poussé à bout, il ne s'appartenait plus. Il subissait les miracles que l'opinion exigeait de lui. Il se passa donc à Béthanie quelque chose qui fut regardé comme une résurrection •. Lazare et ses deux sœurs aidè-
* Page 316.
• Page 319.
• Matth.,x, 14-15; nullement, car ce texte renvoie la punition in die judicii. Voyez aussi ibid. ,42.
» Page 325.
• Page 326.
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rent le miracle à s'exécuter \ Ce qui entraîna la mort de Jésus... »
Suit un récit de la Passion qui serait beau, si l'Évangile n'existait pas.
Notons-en quelques traits fâcheux.
« Jésus monta au jardin des Oliviers, où il se prit peulétre à douter de son œuvre*.
« A sa mort, Jésus se retrouve tout entier.
« Il est trahi par Judas, trop accusé, et chez lequel l'administrateur aura tué l'apôtre».
« Il subit son procès, il meurt. Sa mort est sublime ; il est mis au tombeau.
« La vie de Jésus, pour l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle était la trace qu'il avait laissée dans le cœur de ses disciples que, durant des semaines entières, il fut pour eux vivant et consolateur. La forte imagination de Madeleine joua, dans cette circonstance, un rôle capital. Pouvoir divin de l'amour! Moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu ressuscité*!... »
* Page 362. H faut lire dans l'Éyangile, puis relire dans M. Renan cet épisode défiguré, amoindri, arrangé, avec une peine extrême, de manière à changer un miracle en un mensonge, et à faire croire que Lazare se serait laissé enterrer vivant !
• Page 378. « Se rappela-t-il les jeunes filles qui auraient peut-être consenti à l'aimer? » — Ce trait, en cette place, est risible et odieux.
Voilà la vie de Jésus, dépouillée, j'en conviens, de détails exquis et d'un beau langage, mais suivie pas à pas, en citant textuellement les phrases où de nouvelles assertions se mêlent au récit bien connu des quatre évangélistes, pour le transformer et lui imprimer, selon le mot appliqué à saint Jean, un détour vigoureux.
Gomme on le voit, la vie de Jésus serait un drame en trois actes, que Ton pourrait nommer la pastorale, la jonglerie, la tragédie. D'abord, il répète ses devanciers; c'est un sermonneur naïf, un instituteur de village, ou mieux un roi d'Yvetot qui met toute la Galilée en liesse ; — puis, sous l'inspiration du fanatique Jean, il invente, il devient poète, tribun populaire, un peu sorcier; enfin, sous la pression de la multitude et pour la séduire, il s'exalte, et passe à l'état d'halluciné et de sectaire. Il était temps qu'il mourut. Sa mort fut sublime. Il ne ressuscita qu<» dans l'imagination maladive d'une femme nerveuse.
Il était nécessaire de présenter ce résumé de la Yt^ de Jésus^ racontée par M. Renan, afin de montrer par quels procédés, par quelle gradation presque imperceptible de nuances, et, si Ton me permet ce mot familier, par quelle quantité de petits coups de pouce, ITiabile écrivain parvient à métamorphoser la grande physionomie traditionnelle de Jésus. Elle est, dans les quatre Évangiles, celle de THomme-Dieu. Elle se réduit ici à celle d'un homme encore grand, mais fort imparfait. C'est ainsi que M. Renan la voit réellement, je ne le mets pas en doute; ce n'est pas ainsi que saint Pierre et saint Jean l'ont vue, et après eux le genre humain. Je connais des peintres malheureux, qui ne savent pas reproduire le beau ; je n'accuse pas leur volonté, je plains leur âme ; entre leurs mains, le plus noble modèle se transforme en une créature vulgaire, parce qu'ils ajoutent à faux une ombre, un trait, une ride, un pli, qui changent tout. Ainsi en est-il d'un mot, d'un peut-être, d'un doute, d'un point de trop, semés çà et là, et presque inaperçus,dansle récit de M.Renan. A mesure qu'il écrit, le Christ descend doucement et sans secousse de la croix, de l'autel et du ciel; il se rapetisse, il se défigure, le beau devient joli, le grand se fait petit; en un mot, le Dieu tombe, le héros même s'évanouit, l'homme reste, et nous coudoyons un Jésus dont nous n'aurons que faire dans les moments difficiles de la vie, mais
sans doute agréable, en ce temps de molles pensées, à ces âmes sensibles qui prodiguent aux œuvres de l'art le nom de divines^ et le refusent aux œuvres de Dieu. A tous ces récits président des règles de critique historique et philosophique qu'il importe de définir. Cela importe à deux points de vue ; ces règles sont la clef de ce livre, et aussi la clef du système et de la doctrine tout entière de M. Renan. Jusqu'ici, dans des ouvrages agréablement mystérieux, où le sayoir, le style, la nouveauté s'agençaient et se soutenaient, il s'est, en quelque sorte, prophétisé lui-même; il annonçait toujours, il promettait sans cesse un trésor ; il soulevait le voile d'une main discrète, et l'esprit humain, facilement épris des religions qui ont des mystères et n'ont pas de commandements, l'esprit humain, qui aime autant la poésie qu'il aime peu la morale, s'est complu dans ces nuées aux mille couleurs qui semblaient l'aurore d'un astre nouveau. Cette fois, il faut préciser et livrer son secret. On s'attaque à Jésus, si net sur les grands problèmes ; il faut être net à son tour. M. Talleyrand disait au chef des Théophilanthropes : « Puisque vous fondez une foi nouvelle, il convient de dépasser le précédent fondateur; mourez sur la croix et ressuscitez, c'est le I moins à faire pour qu'on quitte en votre faveur Jésus, l qui a fait cela. » Sans aller si loin, nous avons droit wd'exiger de M. Renan sur Dieu, le mal, et la vie fu-
ture, rien que cela, des affirmations solides à la place de ces conjectures colorées, qui ont la fluidité, la transparence et Tincompressibilité des ondes.
Quelle est, dites-nous, quelle est votre méthode, quelle est votre doctrine? Nous allons le voir un peu plus loin.
Je laisse à de plus savants le soin de relever d'assez nombreuses contradictions de textes, et l'abus fréquent de renvois à des citations que Ton ne reproduit pas, qui sont souvent insignifiantes, quelquefois inutilement surabondantes, quelquefois forcées. Je ne puis m'empêcher, cependant, de relever quelques textes, détournés selon moi de leur sens avec trop de sans-façon. On n'a pas le droit de manier ainsi les textes d'Homère, et, à plus forte raison, des textes sacrés qui importent à tous les hommes, et que Ton peut nommer les phrases d'un testament dont nous sommes tous les héritiers. J'indiquerai quatre exemples :
V — Loin que Jean-Baptiste ait abdiqué devant Jésus^ Jésus, pendant tout le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour supérieur^ dit M. Renan *.
Or, saint Matthieu, m, 11 ; saint Marc, i, 7; saint Luc, III, 16; saint Jean, i, 27, disent, tous les quatre, le contraire.
' Page 107.
2® — Jésus n'a pas la moindre notion d'une âme séparée d'un corps *, dit M. Renan.
Saint Matthieu, x, 28. Ne craignez point ceux qui L( tuent le corps et ne peuvent tuer Tâme, dit Jésus. ]t Saint Luc, xii, 20... Sot! cette nuit, on te demandera ton âme ; que feras-tu de tes biens?
^ 3** — Jésus n'a jamais dit qu'il fût Dieu, ^ Saint Luc, xxii, 66. Les Juifs lui disaient : Si tu es ^ le Christ, dis-nous-le nettement ^ "^ 30. Jésus leur répondit : Moi et le Père, nous ne -^ sommes qu'un.
t^ 33... Croyez q:ie le Père est eu moi, et moi dans le ^^ Père.
^^ 4** — Ceci est moins grave. M. Renan raconte qu'a- .. près la mise au tombeau, on roula la pierre à la porte, ^j pierre très-difficile à manier, mais on se promit de ^ revenir pour donner à Jésus une sépulture plus complète, et le lendemain étant un sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain. La pierre fut-elle t* scellée fortement? Gela importe à l'histoire de la ré- ■è surrection, qui commencera Thistoire des apôtres, objet d'un second volume. Le doute est habilement Dt laissé sur ce détail. Pourquoi, puisque saint Matthieu
« Page 128.
* Et ailleurs : Cum tu homo sis, facis te ipsum Deum, tu es homme et tu te fais Dieu.
dit positivement : Munierunt sepukrum, signantes lapidem^ cum custodibus? Les princes des prêtres, pour s'assurer du sépulcre, scellèrent la pierre ^ et y mirent des gardes (xxvii, 66).
Je relèverai encore (comment, en effet, n'en être pas choqué?) cette incroyable afQrmation :
« Pour faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire premièrement, d'y avoir cru; sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé et satisfait la conscience humaine : en second lieu, de n'y plus croire d'une manière absolue ; car la foi absolue est incompatible avec l'histoire sincère *. »
Ainsi Lamennais, après sa chute, m'instruira mieux que Bossuet! J'ai lu, dans les Mémoires de Le Dieu, je crois, que Bossuet, une nuit, fut mandé auprès du lit de mort d'un célèbre incrédule. Celui-ci fit éloigner ses proches, resta seul avec l'évêque et son secrétaire, dans sa chambre à peine éclairée, et rassemblêint toutes ses forces : « Monsieur, dit-il à Bossuet, ce n'est pas l'évêque que j'ai appelé, c'est l'honnête homme. Vous voyez dans quel état je suis, je vais mourir, votre réponse sera ensevelie avec moi. Parlez-moi donc franchement. Je vous adjure de me dire ce que vous pensez de la religion? — Monsieur , qu'elle est certaine et que je n'en ai jamais douté ! »
' Introduction, p. lxvih.
'^j[)ondit Bossuet, debout et la main levée devant ce KXoribond. Sentez- vous, à ce solennel témoignage, c>-iit le poids de la foi d'un Bossuet s'ajouter à votre c>i? Eh bienl non, je ne dois pas le croire; il est sus- ^^ct, précisément parce qu'il est sincère, et c'est l'in- *ï^^dule qu'il convient d'interroger I
Ceci est vraiment trop fort. Si le croyant veut ^«•ouver sa foi, est-ce que l'incroyant ne s'efforce pas 3L^ donner les raisons de son doute? Mais l'un offre sa ^ic à l'appui de sa foi, et ce motif de crédibilité a son E^ï^ix. Autant il aurait valu que M. Renan nous dît ^ctns détour : Je suis le seul dans les conditions convenables pour écrire cette histoire ; il n'y a qu'un ^fevangéliste, et c'est moi !