DE CABANIS
Dans les pages précédentes, nous avons essayé d’esquisser la formation du caractère de Cabanis, de lixer dans son cadre social sa personnalité. Nous avons analysé, imparfaitement peut-être, son rôle politique et mondain, 1 universalité de son esprit, l’impression charmante que laissait sur ses contemporains sa conversation, à l’époque où la conversation était une force, en un mot les causes de son influence très réelle et qui explique pourquoi ses travaux furent toujours accueillis avec faveur. Nous allons parcourir maintenant l’œuvre même de Cabanis, passant rapidement sur les points d’éducation, de littérature ou de métaphysique pour arriver enfin à l’étude des textes intéressant plus directement la physiologie et la médecine.
Cabanis compte peu en littérature ; outre les pièces dont nous avons déjà signalé l’apparition, l’édition donnée par T li u rot en 1824 contient une notice sur Benjamin Franklin et une lettre sur les poèmes d’Homère, adressée à Thurot lui-même.
Cabanis avait beaucoup connu Franklin, il avait compulsé le fameux carnet sur lequel, tous les soirs, celuici notait ses erreurs ou ses vues justes. L’étude nous montre tour à tour le voyageur, le commerçant, le philosophe, le physicien, l’inventeur, l’homme d’Etat avec ses originalités. Un passage est à noter ; c’est celui qui traite de Faction diplomatique de Franklin, des efforts qu’il fit pour concilier les intérêts de l’Angleterre et de l’Amérique, et éviter ou justifier la guerre de l’Indépendance. « Il entraîna le ministère anglais à la lutte en lui disant la plus exacte vérité. Ce fut là toute ma finesse disait Franklin à Cabanis, et les hommes politiques sont si corrompus que je les ai toujours trompés par ce moyen ». Mais c’est surtout l’ami, l’hôte d’Auteuil, que célèbre l’auteur: « Sa personne valait mieux encore que sa gloire ». La fine bonhomie de Franklin s’alliait en effet fort bien à la douceur de Cabanis, il mettait, nous dit ce dernier, « la mauvaise humeur aurang de vices, il l’appelait la malpropreté de l’âme ». La biographie estémaillée d’anecdotes dont quelques-unes sont très connues; beaucoup sont complètement ignorées. Elle, nous donne aussi des renseignements très curieux sur l’hygiène à laquelle se soumettait Franklin « de temps en temps il donnait fête à son estomac, le lais-
sait chômer, en se dérobant un ou plusieurs repas ; de temps un temps aussi ; il prenait soit du sel d’absinthe soit du quinquina. La crainte que certaines personnes ont de l’air lui semblait fort ridicule : il couchait d’ordinaire ses fenêtres ouvertes ».
Dans la même édition de 1824 s’offre à nous en second lieu la traduction des fragments de Y ïlicide , plusieurs fois remaniée par Cabanis depuis 1/78. Le système de traduction qu’il adopta, apprécie M. Picavet, était vicieux par son excès de liberté.
A côté se trouve la lettre sur les poèmes d’Homère. Après quelques pages où il se monlre admirateur de la belle nature, à la façon de Jean-Jacques Rousseau, et où il couvre d’éloges le vieil Homère, toujours inimitable, et la langue grecque, Cabanis, esquisse une sorte d’esthétique physiologique des beaux arts basée sur l’analyse, comme il convient à un diciple de Condillac et de Locke. Si Homère, d’après Cabanis, a si merveilleusement décrit , c’est qu’il avait étudié la nature intelligente et sensible. Tout ce que depuis Aristote, Beccaria, Diderot, Burke,
Smith, on a dit de sensé sur les véritables principesdes
arts d’imitation est le fruit de la même philosophie. Un art particulier est destiné à agir sur un sens spécial touDd’abord. Il faut donc étudier, pour chacun des arts, le sens auquel il se rapporte, les sensations directes et sympathiques, si l’on veut produire l’impression voulue. Et implicitement Cabanis nous montre ce qu’ont fait les religions dans cette voie, il nous décrit ces merveilleuses mises en scènes religieuses déterminées jnvpi’à l'effet recherché et presque tou-
jours atteint : admiration, respect, amour, recueillement ou terreur. Dans tous les arts c’est la sensibilité elle-même qu'il faut étudier : elle est la véritable source où l’artiste doit puiser ses principes. Mais cela ne serait pas encore suffisant; pour produire effet il y a des règles à suivre ou à enfreindre. Ces règles ont leur explication dans la connaissance de la formation des idées, il faut étudier cette formation pour bien saisir les règles. Enfin l'artiste doit tenir compte de son milieu dont il faut se ménager la faculté sympathique.
M. Picavet a vu dans cette lettre une réponse au Génie du christianisme . Ce serait la poétique de la philosophie en opposition à la poétique de la religion chrétienne. Les progrès de la philosophie pour Cabanis auraient pour conséquence de nouveaux progrès dans les beaux arts; pour Chateaubriand l’incrédulité est la principale cause de la décadence du goût et du génie.
Nous passerons sous silence les autres morceaux de littérature, nous contentant de signaler les papiers posthumes, inédits, conservés à la bibliothèque de Versailles et où on trouve en dehors des travaux d’histoire médicale analysés plus loin, des études de théologie: commentaires d’Origène à la Genèse, à Saint Jean, à Saint Paul, commentaires des œuvres de Saint Jérôme, des intistutions oratoires, sur des déclamations attribuées à Ouintilien, un Traité des humbles remontrances à Sa Sainteté sur les lettres et bulles obtenues contre le bien de l’Etat ou du Roy, ou de personnes tierces.
Les écrits de Cabanis sur l’éducation publique, inspirés d’abord par Mirabeau, par Garat ensuite, ont sur-
tout pour sujet, l’éducation, la profession, les méthodes médicales. Pour l’instant nous nous bornerons ici à donner un aperçu de son Mémoire sur V éducation publique !, trouvé dans les papiers de Mirabeau l’aîné et publié en 1791.
Le premier des quatre chapitres nous offre comme préambule des considérations sur le développement intellectuel de l’individu. 11 faut élargir le « moi humain ». Gela devrait se faire de soi-même. L’ignorance est tellement forte encore qu’il est nécessaire que l’Assemblée constituante établisse des lois destinées à la faire disparaître, il traite ensuite de P organisation du corps enseignant. Cabanis voudrait que les collèges, les académies dépendent non du pouvoir central mais de magistrats spéciaux, provinciaux, élus par le peuple. L’instruction ne devrait pas être gratuite afin que soient stimulés les efforts de celui qui paye et de celui qui est payé; il demande des récompenses pour les meilleurs maîtres, une retraite pour ceux qui, infirmes ou trop âgés, ne peuvent continuer leurs fonctions. Partout renseignement devrait se faire en français. Partisan de la liberté contre le monopole religieux de l’époque, Cabanis veut que certaines instructions, certaines professions fussent surveillées néanmoins par les magistrats désignés; il préconise enfin tous les moyens, bibliothèques, laboratoires, jardins, qui sont aptes à préparer « l’extirpation des erreurs et à frayer la route à la vérité ». Ce discours est suivi d’un projet de décret réglementant les méthodes et les attributions du corps enseignant depuis l’Académie jusqu’au maître d’école
de village. Notons le passage de morale très moderne ou se trouve défini le rôle nouveau du professeur de philosophie: «renseignement des droits des citoyens et du devoir des individus ».
Dans le second mémoire le disciple de Gondillac, de Locke, l’idéologue apparaît. Pour faire obéir l’homme il faut bien moins le convaincre que l’émouvoir. Aussi, il faut instituer des fêtes nationales, qui touchant le peuple, l’amèneront à honorer la Révolution.
L’Education publique est préférable à tous autres modes d’éducation nous dit le troisième mémoire ; il faut en France, un lycée national où seront enseignés toutes les sciences, tous les arts, basés désormais sur la méthode et l’analyse, et Cabanis profite de ce projet, réalisé depuis par la fondation du Collège de France, pour nous indiquer une sorte de méthode de décomposition puis de synthèse de plus en plus complexe. Précurseur d’idées qui ont mis bien longtemps à s’appliquer même partiellement en France, Cabanis montre aussi l’utilité des langues vivantes. « De leur propagation résultera les échanges de lumière et de richesse ».
L’étude se termine par un aperçu de métaphysique idéologiste. La métaphysique est inséparable de toute méthode d’enseignement, elle n’est que l’art de juger, de généraliser après l’analyse : « Quand nous comparons et concluons nous faisons de la métaphysique ». Le quatrième discours s’occupe exclusivement de l’éducation du Dauphin; il contient des préceptes sur le bon fonctionnement du pouvoir exécutif.
Ce travail sur l’organisation de l’enseignement est
curieux surtout par ses défauts; par eux il garde un certain intérêt historique. Il fait trop abstraction des faits et des difficultés de la vie pratique, mais il nous montre surtout la préoccupation des hommes nouveaux, d’approprier à un régime nouveau une éducation nouvelle, conformes aux idées des encyclopédistes, à l’esprit de la Révolution ; il est établi avec cette unité, cette méthode simple et presque rigide, qui caractérisent les « systèmes de l’époque ».
Nous signalerons ici, laissant de côté les autres écrits, ou discours, s’occupant de questions d’éducation, un passage des Rapports du physique et du moral de l’homme où Cabanis se montre adversaire résolu des femmes qui sortent du rôle que leur a dévolu la nature: il se révèle antiféministe : « La nature des choses et l’expérience prouvent également que si la faiblesse des muscles de la femme lui défend de descendre dans le gymnase et dans l’hippodrome, les qualités de son esprit et le rôle qu’elle doit jouer dans la vie, lui défendent, plus impérieusement encore peut-être de se donner en spectacle dans le lycée ou dans le portique. Le bonheur des femmes dépendra toujours de l’impression qu’elles font sur les hommes, et je ne pense pas que ceux qui les aiment véritablement, puissent avoir grand plaisir à les voir portant le mousquet et marchant au pas de charge, ou régentant du haut d’une chaire, encore moins peut-être de la tribune d’un Sénat ».
L’opinion est curieuse, mais elle est bien vieille.
Toute une philosophie est éparse dans l’œuvre de Cabanis, qu’il s’agisse des mémoires sur l’éducation publique, de sa îetlre sur les poèmes d’Homère, du Degré de certitude, des Révolutions de la médecine ou de^ Rapports du physique et du moral de l’homme. Tantôt elle revêt une forme qui à proprement parler, appartient aujourd’hui exclusivement à la science psychologique, physiologique et pathologique, tantôt elle s’occupe des questions de philosophie médicale sur la cause des mouvements vitaux, tantôt enfin elle aborde les problèmes, bien délaissés depuis, de pure métaphysique.
A ce dernier point de vue, partout c’est au fond la même doctrine. Issue de Locke et de Condillac, la théorie sensualiste est toute la philosophie de Cabanis. Elle régnait en souveraine maîtresse à la fin du siècle dernier, mais on la conciliait néanmoins avec la plupart des idées léguées par les siècles précédents. Elle n’affirmait, ni n’infirmait aux yeux de beaucoup la question des causes premières ou de finalité. Elle était un aperçu nouveau contenant en germe toute la psychologie physiologique sur la nature de l’homme mais Ton n’osait ou l’on ne pouvait encore la détacher complètement des doctrines classiques issues du cartésianisme (1). Elle donna le jour elle-même à l’idéologie, science de la formation des idées (2), effacée par la Restauration,