Recherches sur les maladies du sang
si déliés, vont se distribuer aux différentes parties du corps, de sorte que chaque point sentant a le sien, et communique par son entremise avec le centre cérébral. «
Sur la constitution des nerfs, Cabanis tombe dans l’erreur commune de l’époque; il leur donne une structure analogue à la structure du cerveau et de la moelle. Il leur attribue une sensibilité propre ; néanmoins, ce n’est pas dans les extrémités des nerfs, ni dans les nerfs eux-mêmes, que la sensation peut être perçue, mais uniquement dans les centres dont tous les nerfs tirent leur source, et où les impressions vont se réunir : « Ce sont bien, écrit-il, véritablement les nerfs qui sentent, et c’est dans le cerveau, dans la moelle allongée et vraisemblablement aussi dans la moelle épinière que l’individu perçoit les sensations. »
Les nerfs sont aussi l’âme du mouvement des muscles, ils sont confondus avec les fibres musculaires, et à leur terminaison périphérique peut être identifiés avec elles; ils sont le siège de la douleur ou du plaisir. Quand les extrémités sentantes se contractent, il y a aux centres de perception, perception de douleur. Quand elles s’épanouissent, il y a perception de plaisir.
Voilà donc la sensation, arrivée aux centres de sensibilité. Ceux-ci sont nombreux. Outre le cerveau, la moelle épinière, il existe des centres spéciaux aux sensations internes, qui d’ailleurs sont en relation entre eux et avec la moelle et le cerveau. Trois de ces centres sont importants à signaler ;
1° La région phrénique où Van Helmont plaçait le siège de son Archée, point de convergence des sensa-
lions nées dans l’estomac, le diaphragme. Notons qu’ici encore, Cabanis s’inspire de Bordeu, pour qui le diaphragme était le centre de la vie intérieure, viscérale ;
2° La région hypocondriaque, point de convergence des sensations, issue de l’intestin grêle, de la grande courbure du côlon, du foie, delà rate, et ayant emprunté pour arriver à l’hypocondre, la voie nerveuse des plexus abdominaux;
3° Le dernier des trois principaux foyers est placé dans les organes de la génération, il reçoit aussi les sensations venues du système urinaire et des intestins inférieurs.
De ces différents centres les impressions peuvent, ou se réfléchir directement vers les fibres motrices ou « être envoyées dans cet état de rassemblement au centre universel et commun », c’est-à-dire à la moelle, au bulbe ou au cerveau.
C’est de ces organes que vont naître le sentiment, que partira le mouvement qui se trouve par conséquent lui aussi sous la dépendance de la sensibilité. Le centre nerveux mis en œuvre à cet effet sera d’autant plus important que l’impression qui détermine cette action aura été plus forte. Cabanis n’ignore pas tout à fait le rôle de la moelle épinière: tout comme les gros nerfs elle est nécessaire à la vie dit tronc. Il connaissait l’acte réflexe. Si la notion de l’acte réflexe est aussi vieille que la physiologie de la moelle et de l’encéphale, si c’est Astruc qui, le premier, s’est servi du mot réflexion pour imaginer la transformation d’nne impression sensitive en mouvement ; si Robert Wjiytt,
après lui, adopta ses idées, c’est surtout par Prochaska dont Cabanis connaissait sûrement le livre paru en 1784, ( Impressionarum sensoriarum in motoria reflexio) et les expériences sur l’occlusion des paupières et la grenouille, que le siège des phénomènes réllexes devait être assigné à la moelle épinière. Avant lui, malgré ses prédécesseurs, la moelle épinière comptait peu, elle était le faisceau des nerfs, allant aboutir au cerveau ; celui-ci était la principale masse nerveuse.
Sans tomber dans l’erreur de son époque, Cabanis élimina de la théorie de Prochaska ce qu’il y avait de trop ; celui-ci en effet, poussant sa doctrine à l’excès, avait
fait de la moelle le centre d’une propriété psychique spéciale, du sensorium commune, de la volonté, de l’âme. Cabanis accepte donc l’idée de Prochaska; il avait écrit dans le manuscrit de Versailles ;« Le cerveau est non seulement le principe et comme la racine de tous les nerfs et de tous les muscles, mais même le principe de toutes leurs fonctions... si quelque nerf est coupé, les parties supérieures qui s’entretiennent encore avec le cerveau conservent l’usage de leurs facultés animales, mais les inférieures qui par cette rupture se trouvent séparées du cerveau, deviennent percluses pour être privées des influences du mouvement et de la vie animale » ; il change d’avis ; plus tard en effet dans ses Rapports il écrira : « Les hydrocéphales chez lesquels la substance cérébrale se détruit et s’efface par degrés deviennent stupides alors que l’influence de la moelle épinière et des gros troncs nerveux suffit encore à faire vivre les viscères.
C’est en effet le cerveau qui dans la doctrine de
Cabanis occupe la place prépondérante ». Les opérations de l’esprit ou de Lame, écrit-il, résultent de mouvements exécutés par le cerveau, organe sensible, et ces mouvements de l’organe cérébral résultent euxmêmes d’impressions reçues par les extrémités sentantes et les nerfs, ou réveillées en lui-même par des moyens qui paraissent agir directement sur lui » ; il n’y a pas très loin de cette conception à la conception plus moderne qui nous fait considérer la pensée comme une réflexion d’un grand nombre d’images combinées enregistrées préalablement par nous ou nos ancêtres; il en résulte pour Cabanis, les sensations étant différemment perçues et transmises suivant le sexe, le tempérament, l’âge, les maladies, le climat et le régime, que ces différents facteurs contribuent à modifier l’état cérébral, partant l’état moral des individus.
La pensée ne saurait exister quand le cerveau est absent. Elle s’altérera si celui-ci est malade ou mal
conformé et quoi d’étonnant à cela puisque les nerfs de la vue, de l’ouïe, de l’odorat en partent directement, que les nerfs brachiaux, si importants dans le toucher rapprochent de très près et que par suite les sensations issues de ces différents nerfs seront faussées.
Il nous faut citer, après tant d’autres le fameux passage où Cabanis explique, ce qu’est à son sens, la formation de la pensée :
Il faut considérer « le cerveau, comme un organe particulier destiné spécialement à produire la pensée, de même que l’estomac et les intestins à opérer la digestion, le foie à filtrer la bile,
les parotides et les glandes maxillaires et sublinguales à préparer les sucs salivaires. Les impressions en arrivant au cerveau le font entrer en activité comme les aliments, en tombant dans l’estomac l’excitent à la sécrétion plus abondante du suc gasque et aux mouvements qui favorisent leur propre dissolution. La fonction propre de l’un est de percevoir chaque impression particulière, d’y attacher des signes, de combiner les différentes impressions, de les comparer entre elles, d'en tirer des jugements et des déterminations, comme la fonction de l’autre est d’agir sur les substances nutritives, dont la présence le stimule, de les dissoudre, d’en assimiler les sucs à notre nature.
Dira-t-on que les mouvements organiques par lesquels s’exécutent les fonctions du cerveau nous sont inconnus? Mais l’action par laquelle les nerfs de l’estomac, déterminent les opérations différentes qui constituent la digestion, mais la manière dont ils imprègnent le suc gastrique de la puissance dissolvante la plus active ne se dérobent pas moins à nos recherches, nous voyons les aliments tomber dans ce viscère avec les qualités nouvelles, et nous concluons qu’il leur a véritablement fait subir cette altération. Nous voyons également les impressions arriver au cerveau par l’entremise des nerfs : elles sont alors isolées et sans cohérence. Le viscère entre en action : il agit sur elle et bientôt il les renvoie métamorphosées en idées, que le langage de la physionomie et du geste où les signes de la parole et de l’écriture, manifestent au dehors. Nous concluons avec la même certitude, que le cerveau digère en quelque sorte les impressions, qu’il fait organiquement la sécrétion de la pensée. »
Certains commentateurs de ce passage, Peisse, M. Picavet, entre autres n’ont pas cru que Cabanis ait voulu assimiler physiologiquement Pacte d’élaboration de la pensée et Pacte d’élaboration de la bile. Peut-être, comme ils le soutiennent, Cabanis a-t-il voulu établir
simplement la matérialité des deux faits. Mais il faut noter, qu’à l’époque où étaient écrites ces lignes, on ne connaissait, Cabanis le dit lui-même, pas plus le phénomène de sécrétion de la bile que celui de la pensée. On pouvait d’autant mieux établir une comparaison entre le cerveau et un organe de sécrétion que Malpighi avait longtemps considéré la substance grise du cerveau comme étant de nature glandulaire et qu’on n’avait pas vu dans le cerveau la systématisation d’organe que nous y connaissons aujourd’hui.
Pour Cabanis et ses contemporains, en effet, la pulpe cérébrale paraît partout semblable pour un même individu ; elle est différente en force et en qualité chez chaque individu et c’est là ce qui contribue aussi à créer les différences morales des hommes.
Mais c’est surtout les différences des impressions dans leur origine, dans leur nature, dans leur vigueur qui font les dissemblances morales.
Les viscères, origine des sensations internes, aussi bien que les sensations extérieures, sont nécessaires à la formation régulière de la pensée dans l’état naturel ; avec Bichat, Esquirol et Pinel, avant l’Ecole somatique allemande, Nasse et Jacobi, Cabanis, exagérant peut-être ce rôle des sensations internes, croit les viscères abdominaux et thoraciques susceptibles d’être le siège de certaines affections nerveuses, de délire et de folie, il dit: «Les maladies qui se forment dans les organes internes et notamment les viscères du bas-ventre troublent l’ordre habituel des idées et du sentiment sans que les nerfs ou les organes de sensibilité soient atteints autre-
ment que secondairement. Les organes de la génération peuvent être le siège d’une véritable folie. Elle se guérit par tout moyen capable de remettre dans son état nafcurel la sensibilité des organes. De même la folie qui résulte de la phlogose aiguë de l’estomac et des autres parties de l’épigastre.
Toutefois d’autres genres d’affections morales, des formes pathologiques de la pensée peuvent avoir leur siège dans le cerveau. Celui-ci, en effet, peut agir comme un viscère quelconque vis-à-vis de lui-même ; il « peut se faire rentrer en activité tant au point de vue physiologique, et ainsi s’expliquent les faits d’imagination, de rêveries, de mémoire, qu’au point de vue pathologique, sans que l’on puisse rapporter son dérangement à aucun autre organe soit interne soit externe ».
« L’observation clinique prouve que la cause de certains états morbides de la pensée, réside dans le système nerveux lui-même, set les dissections l’ont souvent démontré de la manière la plus invincible, car la consistance, la couleur de la pulpe cérébrale, quoique son organisation intime soit mal connue, se sont trouvées alors dans un état contre nature ; quelquefois même on y a découvert des corps étrangers tels que des matières lymphatiques épanchées, des amas gélatineux, des échardes osseuses, des squirrhes ou des pétrifications dont la présence occasionnait tous les accidents. »
Cabanis signale les lésions du cerveau chez les aliénés: il connaissait les autopsies de Bonnet, Littré, Morgagni. « On a trouvé par exemple le cerveau d’une mollesse extraordinaire chez des imbéciles, d’une fer-
meté contre nature chez des fous furieux ; d’une consistance très inégale, c’est-à-dire sec et dur dans un endroit, humide et mou dans l’autre, chez des personnes attaquées de délires moins violents. »
Si cela n’est pas dans la folie une règle absolue, si Pinel n’a rien trouvé de semblable, d’après Morgagni « cette inégalité de consistance formerait avec les altérations de couleur et de toutes les apparences, sensibles le caractère le plus constant de la folie qui tient directement aux altérations du système nerveux. »
D’ailleurs les folies viscérales elles-mêmes atteignent secondairement le système nerveux, et puis, dit Cabanis : « Nous connaissons mal l’organisation intime du système cérébral ; il faudrait des méthodes et une instrumentation nouvelle pour la pénétrer ».
Au fond, tout comme Prochaska (1), Cabanis entrevoyait dans le cerveau une complication que la science d’alors ne permettait pas de préciser. Sans toutefois faire de la pulpe cérébrale elle-même un lacis de fins vaisseaux, il signale à plusieurs reprises le rôle que doivent jouer les artères dans la pathologie cérébrale. Peut-être même a-t-il entrevu les localisations.
A ce sujet notons en effet qu’il y avait déjà des faits cliniques qui laissaient entrevoir la question.
Un professeur de l’Université de Gœttingue, Liclitenberger (1742-1799) avait écrit :
« Il est vraisemblable que toute pensée met en mouvement d’une manière spéciale une certaine région du