Quelques pensées sur l'éducation
Il n'entre pas dans notre plan de retracer ici, même sommairement, la vie de Locke, ni de raconter les divers incidents d'une existence, dont les études médicales, les affaires politiques, les travaux philosophiques, les voyages et les relations mondaines ont pris la plus grande part. Nous voulons seulement recueillir dans la biographie de l'homme illustre, qu'on appelle en Angleterre « le père de la philosophie anglaise », tout ce qui l'a préparé à écrire avec compétence et autorité les Pensées sur l'éducation, c'est-à-dire le premier ouvrage classique de la pédagogie anglaise.
En effet la première question qui se pose quand on ouvre un livre de pédagogie, c'est de savoir comment l'auteur est devenu pédagogue, et de quels titres il peut se réclamer pour prendre rang parmi les législateurs de l'éducation. Quelques-uns sont passés maîtres dans cet art, uniquement parce qu'ils avaient été élèves : c'est le ressouvenir de ses propres études, de l'éducation qu'il avait reçue dans la maison paternelle et plus tard au collège de
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Guyenne, qui a surtout inspiré à Montaigne son bel essai sur l'Institution des enfants. D'autres, tels que Rabelais, Rousseau et Kant, ont été conduits aux études pédagogiques par le cours général de leurs pensées et de leurs méditations abstraites. D'autres et en plus grand nombre doivent leur compétence à une longue pratique de l'enseignement : leurs théories ne sont que le résumé de leur expérience. Certains sont devenus éducateurs pour avoir beaucoup aimé l'humanité, ou encore pour avoir tendrement chéri leurs enfants : c'est parce qu'il a passionnément rêvé, dès sa jeunesse, de la régénération morale du peuple, c'est aussi parce qu'il a suivi avec une tendre sollicitude les premiers pas dans la vie de son fils Jaqueli1, que Pestalozzi a été un grand instituteur.
De toutes ces influences diverses qui peuvent entre)' dans la vocation des pédagogues, cherchons celles qui ont agi sur l'esprit de Locke, et qui font que le livre des Pensées sur V éducation doit être considéré, non comme une œuvre de circonstance, une improvisation accidentelle dans la vie d'un littérateur, mais comme le produit d'une raison réfléchie, comme la conclusion logique et naturelle de toute une série d'expériences personnelles.
Locke n'est pas, comme tant d'autres grands hommes, « le fils de sa mère » : c'est à peine s'il a connu la sienne. Quant à son père, qui l'éleva jusqu'à sa quatorzième année (de 1652 à 1646), c'était un homme de loi dont les luttes civiles firent un homme de guerre. Le capitaine Locke, enrôlé dans l'armée du Parlement, soumit son fils à une discipline un peu rude, le tenant à distance, et le formant surtout aux habitudes de l'obéissance et du respect. Peu à peu cependant, et à mesure que l'enfant grandissait, le père se radoucit avec lui, le traita avec familiarité et comme un véritable ami. Locke s'est évidemment inspiré
1. Voyez le Journal d'un père, cité Clans Y Histoire de Pestalozzi, de Roger de Guimps.
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des souvenirs de son enfance, lorsqu'il demande (g 95) que les parents commencent par la sévérité pour aboutir insensiblement à la douceur^
A quatorze ans, Locke entra au collège de Westminster, comme « écolier du roi », c'est-à-dire comme boursier. Westminster est un des plus anciens collèges classiques de l'Angleterre, le plus ancien même après celui de Winchester qui date de 1587, et celui d'Éton qui avait été établi en 1441. L'école de Westminster fut fondée en 1560 par la reine Elisabeth. Comme dans les autres écoles de grammaire, on y enseignait, du temps de Locke, le latin et le grec, un peu d'arabe, un peu d'hébreu ; on y pratiquait avec passion, comme dans les maisons de la Société de Jésus, les exercices de prose et de poésie latines. « L'été, après souper, on apprenait aux élèves les éléments de la géographie1. » L'histoire était absolument négligée; les sciences aussi ; on sacrifiait tout à la grammaire et aux langues anciennes. Il semble que Locke ait suivi avec plus de résignation que d'enthousiasme le cours d'études de Westminster. L'écolier réussit convenablement dans les exercices que lui imposaient les traditions scolaires : mais le philosophe protesta plus tard avec vivacité contre un système d'éducation qui faisait de la grammaire et de la rhétorique le tout de l'instruction et qui ne se souciait nullement d'être une préparation à la vie réelle (g§ 94, 164, 165, 1 71). Nul doute que Locke à Westminster, comme Descartes à La Flèche, n'ait conçu dès son jeune âge pour un enseignement de pure forme et pour l'abus des études verbales un sentiment de dégoût que l'expérience et les réflexions de la maturité contribuèrent encore à fortifier.
Les réformateurs de l'éducation ont beau protester : leurs critiques passent, et les vieilles institutions restent, fidèles esclaves de la routine. Si l'écolier du dix-septième
1. Voyez pour plus de détails l'excellente biographie de Locke publiée par M. Fox Bourne (2 volumes, Londres, Henry S. King, 1876).
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siècle revenait de nos jours à l'école de Westminster, il aurait le regret de constater que le plan d'études, objet de ses doléances, y subsiste encore, presque invariablement le même après deux cents ans. « L'école de Westminster se cache dans l'ombre de la cathédrale. Il y a dans ces murs, sous ces voûtes, une pénombre du moyen âge et une sorte d'odeur claustrale.... On n'y enseigne que du latin et du grec. L'histoire et la géographie sont presque oubliées.... La physique ne figure dans l'enseignement que comme un simple délassement1. »
Du moins Locke retrouverait aussi à Westminster, avec les études surannées qu'il condamnait, le goût persistant et vivacè des exercices physiques, des jeux du corps, qu'il estimait à si haut prix, et qu'il a contribué, par ses chaudes recommandations, à mettre en honneur dans son pays. Dans les collèges anglais, les jeux athlétiques, la paume, le ballon, le canotage, la course, le cricket, occupent une partie de la journée et restreignent considérablement le temps réservé aux éludes. « Le chef des onze au cricket. le capitaine des huit rameurs est dans l'école un personnage plus important que le premier scholar (humanisle) de la classe 2. » Cette prédilection pour la force physique, cette culture du corps qui prépare de vigoureuses santés et de « robustes animaux », selon l'expression de M. Herbert Spencer, ce goût de la muscularité fortement développée dès le collège, tout cela convient naturellement aux instincts de la forte race anglo-saxonne ; et, quoique malingre et chétif, Locke s'est associé aux tendances de ses compatriotes (Section I). Les six années qu'il passa à Westminster, sous une dure discipline, sous un régime qui .•appelait la rudesse du moyen âge, n'ont probablement pas été étrangères à la formation de ses idées sur la nécessité
1 Voyez le remarquable Rapport de JIM. Demogeot et Montucci sur {'Enseignement secondaire en Angleterre et en Ecosse, p. 248 et suiv. (Paris, 4868).
2. Taine, .\oles sur l'Angleterre, p. 159 (Paris, Hachette, 1872).
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de Y endurcissement physique. Aujourd'hui encore à Westminster, l'éducation est mâle et stoïque. « Si vous voulez endurcir un enfant pour le service militaire, disait un duc anglais, envoyez-le à l'école de Westminster. »
En 1652, Locke quitta Westminster pour Oxford, le collège pour l'Université. Envoyé comme étudiant à Christ Church Collège, il se fit recevoir bachelier es arts en 1650, maître es arts en 1658. Mais, une fois en possession de ces grades, il n'abandonna pas pour cela l'Université. D'abord associé à l'enseignement comme « vieil étudiant » (senior gtudent, aujourd'hui fellow), il devint en 1660 lecteur ou répétiteur de grec, en 1662, lecteur ou répétiteur de rhétorique ; enfin, en 1664, « censeur de philosophie morale >>. En même temps et selon l'usage, il joignait à ces fonctions celles de « tuteur », et, en cette qualité, surveillait et dirigeait les études de plusieurs jeunes gens. Cette vie scolaire et académique dura sans interruption jusqu'en 1665, de sorte que pendant treize années Locke a été mêlé, soit comme élève, soit comme professeur, aux expériences pédagogiques de l'Université d'Oxford.
Locke y devint un humaniste accompli, un parfait scholar, malgré les répugnances de son esprit pratique et positif, que sollicitaient déjà les sciences naturelles et les recherches de physique ou de médecine. En 1654, il composait une petite pièce de vers latins en l'honneur de Cromwell. Il n'est pas le seul qui ait médit de la poésie latine, après l'avoir beaucoup aimée et pratiquée dans sa jeunesse. L'enseignement supérieur donné à Oxford n'était guère au début qu'un renouvellement plus complet de l'enseignement secondaire. Les matières de l'instruction étaient celles du trivitan et du quadrivium du moyen âge : c'est-àdire la grammaire, la dialectique, la rhétorique, la musique, l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie1. La supersti-
1. Les deux vers suivants avaient été imaginés pour remémorer les diverses parties du trivium et du qualrivium :
G min loquitur, Diu vera docet, Rhe verba colorât, Mut canit, Ar numerat, Geo pondérât, As colit astra.
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tion des langues anciennes était poussée si loin que, même au réfectoire, les étudiants n'avaient le droit de parler qu'en latin..., ou en grec, si le grec leur était plus commode. En fait d'histoire, on ne lisait que l'abrégé de Florus ou quelques autres historiens anciens. Le professeur de sciences exactes enseignait à la fois, et toujours en latin, l'arithmétique, la géométrie d'Euclide, la mécanique et les principes de la musique. Pour la physique, comme pour la morale, on étudiait Aristote. Mais ce qui était surtout à la mode, c'était la dialectique, la vieille dialectique, toujours florissante et honorée, même dans la patrie de Bacon. Chaque jour, dans l'après-midi, les étudiants se réunissaient pour s'exercer à des controversespubliques, à des discussions solennelles. C'est là sansdoute, dans ces séances d'apparat, où toute une jeunesse instruite perdait ses forces et gaspillait son talent à pratiquer les subtilités de la dispute syllogistique, c'est là, plus encore que dans la lecture des écrits de Bacon et de Descartes, que Locke sentit naître en lui cette profonde antipathie pour la logique formelle qu'il garda toute sa vie et qu'il a manifestée en maint endroit des Pensées (§§ 188, 189). Il a toujours eu foi dans la force du raisonnement - « La faculté du raisonnement, dit-il quelque part, ne trompe que rarement ou même jamais ceux qui s'y fient. » Mais le raisonnement tel qu'il l'entendait doit avoir pour principes l'observation et l'expérience, et n'a rien dé commun avec le maniement des formes syllogistiques.
Locke avait trop d'ouverture d'esprit, trop de curiosité naturelle pour se contenter des leçons un peu surannées de l'Université d'Oxford. Sa correspondance témoigne que par un travail personnel, très varié et assez intense, il chercha, dés qu'il le put, à enrichir le fonds de ses connaissances et à sortir de l'ornière classique. La philosophie l'avait d'abord rebuté et ennuyé : « J'ai perdu beaucoup de temps au début de mes études, écrivait-il à son ami Le Clerc, parce que la seule philosophie connue àOxford était
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la philosophie d'Àristote, encombrée de noms obscurs et de questions stériles '. » Le peu de goût qu'il ressentait pour la pbilosophie traditionnelle, qu'il voyait cultiver avec succès parles plus médiocres de ses camarades, lui avait même inspiré je ne sais quelle secrète défiance de ses forces et de la valeur de son esprit. 11 était prêt à se décourager, à douter de lui, quand il lut Descartes, vers 1659. Cette lecture le réconcilia avec lui-même. Il y trouva grand plaisir parce que, disait-il, «sans le convaincre toujours», Descartes lui paraissait en tout très intelligible. Locke, dans ses doctrines philosophiques, n'a jamais été un cartésien, tant s'en faut]: mais Descartes n'en a pas moins été l'émancipateurde son esprit. En lisant le Discours de la méthode, l'étudiant d'Oxford se retrouva et se ressaisit lui-même du fond des arguties et des abstractions oiseuses où ses premiers maîtres l'avaient comme égaré ; il négligea le système, mais il s'imprégna de la méthode et désormais il vécut et pensa sous l'inspiration du plus net et du plus précis des philosophes modernes, poursuivant comme lui la vérité par une recherche indépendante et hardie, comme lui voulant voir clair en toutes choses et d'abord dans ses propres pensées.
Une fois bachelier, Locke disposa plus librement de son temps. Il ne lui fallait plus, comme dans les premières années de son séjour à Oxford, se rendre le matin dès cinq heures à la chapelle de Christ Church, pour y faire ses prières et y entendre un sermon, ni le soir regagner de bonne heure la chambre de son « tuteur » pour lui rendre compte du travail de la journée. Locke profita de sa liberté nouvelle, pour rechercher la société mondaine, pour fréquenter des personnes agréables et instruites. Dès cette époque se développa en lui un goût très prononcé pour la vie sociale, pour la conversation et le monde, ce qu'on serait presque tenté d'appeler l'unique passion d'un homme