DES CUIS ET DES PLEURS CHEZ LES ENFANTS
l'accent de ses cris, ces deux façons de pleurer; mais ni l'une ni l'autre ne doit être supportée et encore moins encouragée.
1° 11 ne faut absolument pas souffrir chez les enfants les pleurs d'obstination ou de colère : ce serait une autre manière de flatter leurs désirs et d'exciter la passion que l'éducation a précisément pour but de dompter. Si, comme il arrive souvent, on leur permet de pleurer, pendant qu'ils reçoivent une correction, on détruit par là tous les bons effets que la correction pourrait produire; car tout châtiment qui les laisse dans cet état de rébellion déclarée ne sert qu'à les rendre pires. Toutes les défenses et toutes les punitions dont on charge les enfants ne serviront à rien, tant qu'elles n'auront pas pour effet de dominer leurs volontés, de leur apprendre à régler leurs passions, de rendre leurs esprits souples et obéissants devant les ordres que leur transmet la raison de lelirs parents, afin de les préparer à suivre plus tard les avis que leur donnera leur propre raison. Mais si, après les avoir contrariés pour ceci ou cela, on leur permet de s'enfuir en criant, ils s'affermiront dans leurs désirs, ils se complairont dans leur mauvaise humeur, leurs pleurs n'étant, je le répèle, que la déclaration de leurs droits, de la ferme intention qu'ils gardent de satisfaire leur désir à la première occasion. Je trouve là un nouvel argument contre le trop fréquent usage des châtiments corporels. En effet, toutes les fois que vous en venez à cette extrémité, il ne suffit pas de frapper et de battre l'enfant. Vous devez continuer jusqu'à ce que vous soyez assuré d'avojr dompté son esprit, jusqu'à ce qu'il accepte la correction avec soumission et patience : ce que vous reconnaîtrez facilement à ses cris et à son empressement à se taire dès que vous l'ordonnerez. Si elle ne produit pas cet effet, la punition corporelle n'est qu'une tyrannie passionnée, une pure cruauté, et non une correction : elle torture le corps, sans améliorer l'esprit. Et si tout cela doit nous engager à bal lie rarement les enfants, c'est
aussi une raison pour que les enfants s'exposent rarement à être battus.
En effet, si toutes les fois qu'on les châtie, on le fait sans passion, avec modération, mais cependant d'une manière efficace; si on administre les coups sans fureur, non tout d'une traite, mais lentement et par intervalles, en ayant soin d'entremêler les raisonnements et les coups, en observant l'effet produit, en s'arrêtant dès que le châtiment a rendu le patient docile, obéissant et souple1, soyez assuré que vous aurez rarement besoin de recommencer, et que l'enfant sera désormais attentif à éviter la faute qui lui a mérité sa punition. En outre, si le châtiment, quand on procède ainsi, ne risque pas d'être perdu pour avoir été trop doux et sans effet, il ne risque pas non plus d'être poussé trop loin, si on l'arrête, dès qu'on reconnaît qu'il a produit son effet sur l'esprit et qu'il l'a amendé. Quand on réprimande ou qu'on châtie les enfants, il faut toujours le faire avec le plus de modération possible. Or celui qui punit dans la première ardeur d'un mouvement de colère n'est guère en état d'observer cette mesure : il s'emporte au delà des bornes, et cependant il n'atteint pas son but.
113. 2° Un grand nombre d'enfants crient volontiers à la moindre douleur qu'ils ont à supporter, et le plus léger mal qui les atteint est une occasion pour eux de se plaindre et de brailler. Il est rare qu'ils échappent à ce défaut. Comme les cris sont en effet le premier moyen que la nature met à leur disposition pour exprimer leurs souffrances ou leurs besoins2, tant qu'ils ne savent pas parler, la pitié que l'on
1. Rien de plus choquant et de plus ridicule que le tableau imaginé ici par Locke d'un père ou d'un maître qui fouette l'enfant avec componction, ménageant et pour ainsi dire distillant les coups, mêlant le raisonnement au fouet, à la fois raisonnant et fouettant. Les habitudes du temps peuvent excuser de pareilles idées ; mais il n'en faut pas moins regretter que Locke n'ait pas rompu absolument avec la tradition du fouet.
2. Il est à remarquer que l'enfant dispose de signes expressifs de la