DES CUIS ET DES PLEURS CHEZ LES ENFANTS
croit devoir à leur .1 lto , ol qu'on pousse jusqu'à la folie, les encourage dans cette habitude et les y maintient longtemps après qu'ils ont appris à parler. C'est sans doute le devoir de ceux qui vivent auprès des enfants d'avoir pitié d'eux lorsqu'ils souffrent de quelque mal : mais il ne faut pas le leur témoigner1. Assistez-les, soulagez-les, le mieux que vous pourrez, mais ne leur laissez pas voir que vous les plaignez; sinon, vous amollirez leur esprit, vous les rendrez sensibles au moindre mal qui les atteindra; vous développerez en eux les facultés de pure sensibilité et vous rendrez les blessures de la douleur plus profondes qu'elles n'auraient été. Il faut que les enfants soient endurcis à toutes les souffrances, surtout à celles du corps5. Ils ne doivent être sensibles qu'à celles qu'éveillent dans un cœur bien né la honte et un vif sentiment de l'honneur. Le grand nombre d'accidents fâcheux auxquels notre vie nous expose exige que nous ne soyons pas trop sensibles au plus petit mal qui nous frappe. Tout ce qui n'atteint pas l'esprit ne fait qu'une impression légère et ne nous cause pas grand mal. C'est parce que notre esprit souffre que la douleur existe et qu'elle se prolonge3. La
douleur bien avant qu'il puisse manifester son bien-être et sa joie. Les pleurs et les cris précèdent de beaucoup le sourire.
1. Jacqueline Pascal disait de la même façon dans le Règlement pour les enfants de Port-Royal : « On ne laisse pas néanmoins d'en avoir pitié, mais sans qu'elles aient connaissance qu'on a cette condescendance. »
2. « Qui d'un enfant, dit Montaigne, en veult faire un homme de bien, sans double il ne le faut espargner en cette jeunesse... Ce n'est pas assez de luy roidir l'ame, il luy fault aussi roidir les muscles... J'ai veu des hommes, des femmes et des enfants, ainsi nays qu'une bastonnade leur est moins qu'à moy une chiquenaude, qui ne remuent ny langue, ny sourcil aux coups qu'on leur donne. » (lissais, liv. I,
Cil XXV.)
5. Idées psychologiques un peu confuses, au moins dans l'expression. La douleur n'existe jamais que dans l'esprit, puisqu'elle est un phénomène psychologique, même quand sa cause est toute physique. Mais par « esprit » Locke entend ici les préjugés, les fausses et vaines appréhensions qui étendent le domaine de nos douleurs.
iT2 QUELQUES PENSÉES SUR L'ÉDUCATION.
force et l'insensibilité de l'esprit sont la meilleure armure que nous puissions opposer aux maux ordinaires et aux accidents de la vie. Et comme c'est par l'exercice et l'habitude que nous pouvons acquérir cette vigueur de tempérament, mieux que par aucun autre moyen, il est bon de commencer de bonne heure la pratique de cette vertu. Heureux celui qui l'acquiert de bonne heure ! Cette délicatesse efféminée qu'il s'agit de prévenir ou de guérir, rien ne l'accroît chez les enfants comme l'habitude de crier; de même on ne saurait mieux la combattre et la réprimer qu'en les empêchant de s'abandonner à cette sorte de plaintes. S'ils se font mal légèrement, en tombant ou en se heurtant, ne les plaignez pas pour être tombés, mais ordonnez-leur de recommencer. Par là, outre que vous arrêtez leurs cris, vous prenez, pour les corriger de leur étourderie et pour les empêcher de tomber une autre fois, un moyen bien plus sûr que si vous vous avisiez de les gronder ou de les plaindre. Mais quelle que soit la gravité des coups qu'ils reçoivent, empêchez-les de pleurer : ils seront plus tranquilles et moins gênants pour le moment, et moins sensibles à l'avenir.
H4. C'est par la sévérité qu'il faut imposer silence aux enfants, quand ils pleurent par obstination; et lorsqu'un regard, un ordre formel, ne suffit pas pour les apaiser, il faut recourir aux châtiments corporels i. En effet ces pleurs procèdent de sentiments d'orgueil, d'entêtement et décolère; et la volonté, où est la source du mal, doit être domptée, assouplie, par une rigueur qui suffise à la maîtriser. Mais les pleurs qui ne sont que des plaintes, ayant ordinairement pour principe une cause toute contraire, la mollesse du caractère, doivent être corrigés d'une main plus douce. Les moyens persuasifs, la diversion de la
1. Dans la Conduite des Écoles chrétiennes, La Salle débute ainsi dans un de ses chapitres : « Il faut toujours corriger les opiniâtres. »