DE LA NONCHALANCE ET DE LA FLANERIE
125. On observe parfois chez les enfants une disposition toute contraire à cette humeur active et curieuse dont nous venons de parler, une insouciance distraite, une sorte d'indifférence pour toutes choses, une tendance à lanterner en toute affaire. Cette nonchalance d'humeur est selon moi le pire défaut qui puisse se manifester chez un enfant, le plus difficile à corriger, quand il a son principe dans le tempérament. Mais comme on peut s'y tromper dans certains cas, il faut avoir soin d'apprécier exactement les causes de cette indifférence pour la lectureou pour foute autre occupation, quand il arrive qu'on ait à la reprendre chez les enfants. Lorsqu'un père soupçonnera que son fils est d'un naturel nonchalant, qu'il l'observe avec attention, pour reconnaître s'il est distrait et indifférent dans toutes ses actions, ou au contraire s'il ne se montre lent et paresseux que dans quelques-unes de ces occupations, restant énergique et ardent dans toutes les autres. Car il a beau flâner avec ses livres, et s'oublier à ne rien faire pendant une bonne partie du temps qu'il passe dans sa chambre ou dans la salle d'étude : gardez-vous d'en conclure aussitôt qu'il est indolent de caractère ou de tempérament. Cel
DE LA NONCHALANCE Kl DE LA I LANERIE. 1!)7
peut être l'effet, ou de son jeune âge, ou- de ce qu'il préfère à l'étude une autre occupation qui absorbe toutes ses pen- Peut-étre ne déteste-t-il les livres, que par cette raison toute simple qu'on lui fait une obligation de les lire. Pour Bavoir exactement ce qu'il en est, vous le surveillerez dans ses jeux, quand il n'est plus dans la salle d'étude, quand l'heure de la leçon est passée, et qu'il s'abandonne librement à ses propres goûts. Voyez alors s'il est remuant et actif, s'il conçoit des desseins, s'il est capable de les poursuivre avec vigueur et ardeur, jusqu'à ce qu'il ait atteint l'objet de son désir, ou s'il laisse au contraire passer le temps paresseusement et d'un air distrait. S'il n'est paresseux qu'avec les livres, je pense qu'on pourra facilement le guérir de son indolence ; mais si l'indolence est le fond de sa nature, il faudra pour y remédier plus d'attention et plus d'efforts.
12-4. Si l'ardeur qu'il déploie dans ses jeux, et pour toutes les choses qu'il se met en fantaisie de faire, dans l'intervalle de ses heures de travail, vous est une preuve qu'il n'est pas d'un tempérament paresseux, mais que le défaut de goût pour les livres est la seule chose qui le rende négligent et peu appliqué dans ses études, la première chose à faire, c'est de lui représenter doucement la folie et l'inconséquence de sa conduite, puisqu'il perd une bonne partie du temps qu'il pourrait employer à ses plaisirs. Mais il faudra lui faire ces représentations dans un langage doux et calme, sans insister beaucoup la première fois, et en se contentant de lui présenter brièvement ces simples raisons '. Si parce moyen vous réussissez, vous aurez triomphé de la difficulté parles voies les meilleures, celles de la raison et de la douceur. Si ce premier effort n'a pas de résultat, essayez de faire honte à l'enfant de sa
1. Peut-être au l'GU d° raisonner avec l'enfant sur l'inconséquence et la folie de sa conduite, vaudrait-il mieux lui présenter des objets sensibles, intéressants, en rapport avec ses goûts, et qui puissent éveiller sa curiosité.
paresse, en le raillant sur ce défaut. Lorsqu'il s'assoit à table, s'il n'y a pas d'étrangers présents, demandez lui chaque jour combien de temps il a mis à ses devoirs; et s'il ne les a pas achevés dans lelaps detemps raisonnablement nécessaire pour les expédier, tournez-le en ridicule pour sa lenteur, mais sans mêler à vos railleries aucune réprimande1. Contentez-vous de le traiter avec froideur, et persévérez dans cette attitude jusqu'à ce qu'il soit corrigé. Ayez soin d'ailleurs que sa mère, son précepteur et tous ceux qui l'entourent agissent de même avec lui. Si cette conduite n'a pas l'effet que vous souhaitez, dites-lui alors qu'il ne sera pas plus longtemps tourmenté par un précepteur dans l'intérêt de son instruction, qu'il ne vous convient plus de dépenser inutilement votre argent pour qu'il fasse le paresseux malgré la présence de son maitre ; et que, puisqu'il préfère à ses livres tel ou tel amusement (celui qui lui plaît le plus), il est libre désormais de ne pas faire autre chose'2. Dès lors obligez-le de se consacrer exclusivement à son jeu favori, occupez-l'y sans relâche et le plus possible, le matin, l'après-midi, jusqu'à ce qu'il en soit rassasié et dégoûté3, et qu'il désire à n'importe quel prix prendre quelques heures sur son amusement pour revenir à ses livres. Mais quand vous lui faites ainsi de son jeu une lâche, vous devez l'observer vous-même, ou confier ce soin à une autre personne, afin de vous assurer qu'il s'emploie constamment à cet amusement et qu'il ne lui est pas permis d'être paresseux là aussi. Oui, observez-le vous-même, car la chose vaut bien la peine qu'un père, quelles que soient ses occupations, consacre deux ou trois heures par jour à
1. Le ridicule a-t-il beaucoup de chance d'émouvoir des esprits indolents et mous, comme ceux dont il s'agit?
l2. Locke recommande ici des expériences dangereuses et qui se tourneraient peut-être, si elles étaient réalisées, contre le but qu'il veut atteindre.
3. C'est là encore un remède dangereux, qui pourrait produire des résultats contraires à celui que Locke veut atteindre.