‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 123 sur 176 · LA CROYANCE A DIEU ET LE PRINCIPE DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LA CROYANCE A DIEU ET LE PRINCIPE DE LA MORALE

154. Ce qu'un gentleman, qui a quelque souci de l'éducation de son fils, doit lui souhaiter, outre la fortune qu'il lui laisse, se réduit, je crois, à ces quatre choses : la vertu, la prudence, les honnes manières, l'instruction1. Peu m'importe que quelques-uns de ces mots soient parfois employés pour exprimer la même chose ou que chacun d'eux signifie réellement plusieurs qualités2. Il me suffit de les prendre ici clans leur acception populaire, qui, je le présume, est assez claire pour que je sois compris, et qu'on n'éprouve aucune difficulté à entendre ma pensée.

155. Je mets la vertu au premier rang des qualités nécessaires à un homme et à un gentilhomme : elle est absolument indispensable pour lui assurer l'estime et l'affection des autres hommes, pour qu'il soit agréable ou même supportable à lui-même. Sans elle, je crois qu'il ne saurait être heureux, ni dans ce monde ni dans l'autre.

1. On remarquera que Locke met au dernier rang l'instruction. Une voit peut-être pas assez que l'instruction est en grande partie la source de la vertu et de la sagesse.

2. En effet sagesse et vertu sont à peu près synonymes : mais Locke prend ici le nom de sagesse dans le sens de prudence, savoir-faire pratique.

LA CROYANCE A DIEI . 2tr>

ir.f». Pour donner un principe à la vertu, il faut de très bonne heurt' imprimer dans l'esprit de l'enfant une notion vraie de Dieu1, en le lui présentant comme l'Être indépendant et suprême, comme l'auteur et le créateur de toutes choses, de qui nous tenons tout notre bonheur, qui nous aime et nous a donné toutes choses2. Par suite, vous inspirerez à l'enfant l'amour et le respect de cet Être suprême. Cela suffira pour commencer, sans qu'il soit nécessaire de lui donner sur ce sujet de plus amples explications. Craignez, en effet, si vous lui parlez trop tôt des existences spirituelles, si vous vous efforcez mal à propos de lui faire comprendre l'incompréhensible nature de l'Être infini, craignez de remplir son esprit d'idées fausses ou de le troubler par des notions inintelligibles. Contentezvous à l'occasion de lui dire que Dieu a fait et gouverne tout ce qui est, qu'il entend et qu'il voit tout, qu'il comble de toute espèce de biens ceux qui l'aiment et qui lui obéissent. Une fois que vous aurez appris à votre enfant à concevoir de Dieu cette idée, vous le verrez de lui-même se former bien assez tôt d'autres idées sur sa nature. Si ces idées renferment quelques erreurs, hâtez-vous de les redresser-. Selon moi, il vaudrait beaucoup mieux en gé-

1. Locke n'hésite pas, on le voit, à faire de l'idée de Dieu le fondement de la morale.

2. Kant, qui a discuté assez longuement la question de l'éducation religieuse, et qui est de l'avis de Locke sur la convenance de la commeneer de bonne heure, introduit dans la religion de l'enfant un élément de moralité plus caractérisé encore, et se sépare du philosophe anglais, en ce qu'il veut que « la moralité précède et que la théologie suive ». Dieu doit être représenté à l'enfant comme le législateur, comme le juge suprême. « Le meilleur moyen de rendre d'abord claire l'idée de Dieu, ce serait d'y chercher une analogie dans celle d'un père de famille sous la surveillance duquel nous serions placés. » (Op. cit', p. 241-244.)

5. Combien les vues de Locke sont plus sages que celles de Rousseau qui exclut de l'éducation jusqu'à dix-huit ans toute notion de Dieu, et que celles de Fénelon qui ne craint pas de présenter à l'enfant une image superstitieuse de la divinité!

néral que les hommes s'arrêtassent à cette notion de Dieu, sans être trop curieux d'approfondir leurs idées sur la nature d'un Être dont tout le inonde devrait accorder le caractère incompréhensible. Mais il y a quantité de gens qui, n'ayant ni assez de force ni assez de netteté d'esprit pour distinguer ce qu'ils peuvent et ce qu'ils ne peuvent pas connaître, se jettent ou dans la superstition ou dans l'athéisme, tantôt faisant Dieu à leur image, tantôt (parce qu'ils ne peuvent s'en faire une idée) n'en admettant plus du tout. Je suis disposé à croire que si l'on habitue les enfants à faire régulièrement, le matin et le soir, des actes de dévotion à Dieu, comme à leur créateur, leur bienfaiteur et leur providence, sous la forme d'une prière simple et courte, appropriée à leur âge et à leur intelligence, cela leur profitera beaucoup plus en fait de religion, de science et de vertu, que si on leur troublait l'esprit par de curieuses recherches sur l'essence impénétrable de Dieu.

Page 1