‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 125 sur 176 · Voyez plus loin, §§ 158 et suivants · texte numérisé non relu

Voyez plus loin, §§ 158 et suivants

DRS KSI'lilTS KT DES PANTOMES. 217

nuit1. C'est un danger auquel l'expose l'imprudence des domestiques dont la méthode ordinaire est d'effrayer les enfants, et de s'assurer de leur obéissance en leur parlant de loups-garous, de cadavres sanglants et d'autres fantômes, dont les noms entraînent l'idée de quelque chose de terrible et de dangereux, dont ils ont raison d'avoir peur, quand ils sont seuls el surtout dans les ténèbres -.Prévenons soigneusement ce danger; car, bien que par cet absurde moyen on puisse empêcher quelques petites fautes, le remède est certainement pire que le mal. Par là, en effet, on jette dans leurs esprits des idées qui les suivront parlent, avec leur cortège de frissons et de terreurs. Ces pensées pleines d'épouvante, une fois introduites dans la délicate imagination des enfants, et y étant fortement empreintes par la terreur qui les accompagne, s'y enracinent profondément, et s'y fixent au point qu'il est très difficile, sinon impossible, de les arracher de l'esprit. Et tant qu'elles subsistent, elles hantent souvent l'imagination par (\v^ visions étranges, qui rendent l'enfant poltron, quand il esl seul, et qui ont pour résultat qu'il a peur de son ombre et qu'il redoute l'obscurité pendant toute sa vie. J'ai connu des hommes faits qui se plaignaient d'avoir été ■levés ainsi dans leur enfance. Pieu que leur raison eût corrigé les fausses idées qu'ils s'étaient faites alors, bien

1. Il imporle extrêmement à un jeune homme que dès qu'il commence à juger, il n'acquiesce qu'à ce qui est vrai, c'est-à-dire qu'à ce qui est. Aussi loin do lui toutes 1rs histoires fabuleuses, tous ces contes puérils de fées, de loup-garou, d'esprits follets, etc. <• (Dumarsais, article Education d,in< Y Encyclopédie.]

2. Voyez sur la peur des ténèbres les excellentes observations de Rou??eau dans le livre II de Y Emile. Rousseau demande pour la combattre << beaucoup de jeux de nuit ». Il ne croit pas, comme Locke, quelle soit l'effet des contes de nourrices. Il estime qu'elle est naturelle, héréditaire, comme disait Darwin. Il l'explique par l'interruption

-.itions : ne voyant rien, n'entendant rien, nous sommes iuvin- Iciblement disposés à peupler de lanternes ces ténèbres où nos sens ne )euvent saisir aucun obiet réel.

qu'ils fussent convaincus qu'il n'y avait pas plus de raison pour craindre les êtres invisibles pendant la nuit que pendant le jour, ils avouaient néanmoins qu'à la moindre occasion ces mêmes idées, toujours prêtes à se réveiller, les rejetaient dans les préjugés de leur imagination et qu'ils ne pouvaient s'en débarrasser qu'avec peine. Et pour vous faire bien voir combien ces images sont tenaces et effrayantes lorsqu'elles ont été imprimées dans l'esprit de l'enfant, laissez-moi vous raconter ici une histoire extraordinaire, mais vraie. Il y avait dans une ville de l'Ouest un homme au cerveau dérangé, que les enfants avaient coutume de taquiner, quand ils le rencontraient sur leur route. Un jour, ce fou ayant aperçu dans la rue un des garçons qui le persécutaient, entre dans la boutique d'un armurier voisin, et, saisissant une épée, court sur l'enfant. Celui-ci se voyant poursuivi par un homme armé, se sauve à toutes jambes pour échapper au danger ; par bonheur, il trouve assez de force et assez de talons pour atteindre la maison de son père, avant que le fou ait pu le rejoindre. La porte n'était fermée qu'au loquet; et lorsque l'enfant a le loquet dans la main, il retourne la tête, pour voir à quelle distance se trouve son ennemi. Le fou était précisément sur le seuil, l'épée à la main, prêt à frapper, et l'enfant n'a que le temps d'entrer et de refermer la porte pour parer le coup... Mais si son corps échappa au danger, il ne devait pas en être de même de son esprit. L'image effrayante lui fît une si profonde impression, qu'elle subsista plusieurs années, sinon toute sa vie. En effet, racontant lui-même cette histoire lorsqu'il était homme fait, il disait que, den puis ce jour, il ne se souvenait pas d'être passé par cettd porte, sans être tenté de regarder derrière lui, quelque affaire qu'il eût en tête, ou tout au moins sans penser à cej fou, avant d'entrer dans la maison.

Si les enfants étaient laissés à leurs propres inspirations, ils ne seraient pas plus effrayés dans les ténèbres qu'ils m

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le sont en plein jour1. La nuit et le jour seraient également les bienvenus auprès d'eux, l'une pour dormir, l'autre pour jouer. Ils n'apprendraient p;is par les discours des autres à taire uni' différence entre le jour et la nuit, et à

croire que les heures de ténèbres présentent plus de dangers, plus de choses effrayantes. Mais si quelqu'une des personnes qui vivent auprès d'eux est assez sotte pour leur faire peur, pour leur faire croire qu'il y a quelque différence entre le fait d'être dans les ténèbres et le fait de fermer les yeux, vous devez les débarrasser de ce préjugé le plus tut que vous pourrez. Vous devez leur apprendre que Dieu qui a fait toutes choses pour leur bien a fait la nuit pour qu'ils puissent dormir plus tranquillement: et qu'étant alors comme toujours sous sa protection, il n'y a rien dans les ténèbres qui puisse leur faire du mai. Quant à de plus amples explications sur la nature de Dieu et des esprits bienfaisants, il faut les remettre à l'époque que nous avons déjà indiquée ; et pour les esprits malins, ce sera un bien que les enfants échappent à toute fausse imagination sur ce sujet, jusqu'à ce qu'ils aient l'esprit assez mûr pour cette sorte de connaissance*.

139. Après que vous aurez établi les fondements de la vertu sur une notion exacte de la divinité, telle que le Credo nous l'enseigne, et aussi dans la mesure que comporte l'âge de l'enfant, sur l'habitude de la prière, ce qui doit tous préoccuper, c'est de l'obliger rigoureusement à dire la vérité, et par tous les moyens imaginables de l'encourager à la bonté. Faites-lui comprendre qu'on lui pardonnera plutôt vingt fautes qu'un mensonge qu'il aurait

1. Locke se trompe. Il croit que les suggestions extérieures sont la seule cause de frayeur enfantine. Il oublie que l'enfant apporte avec lui des tendances héréditaires.

.'. Il faut songer que Locke est du dix-septième siècle, c'est-à-dire d'une époque où le< esprits les plus éclairés n'hésitaient pas à admettre l'existence des dénions. Voyez, par exemple, les dissertations de Halebranche sur le-; sorciers dans la Recherche delà vérité.

commis pour en déguiser une seule. Et d'autre part en lui apprenant de bonne heure à aimer ses semblables, à être bon pour eux, vous fondez en lui les vrais principes de l'honnêteté : car les injuslices proviennent en général de ce que nous nous aimons trop nous-mêmes et de ce que nous n'aimons pas assez les autres hommes1.

C'est tout ce que j'avais à dire sur ce sujet : ces préceptes suffisent pour établir les premiers fondements de la vertu chez l'enfant. Mais à mesure qu'il grandit, il faut observer les tendances particulières de sa nature : car si son tempérament l'incline plus qu'il ne conviendrait dans un sens ou dans un autre, hors du droit chemin de la vertu, vous devez intervenir et appliquer les remèdes appropriés. Parmi les fils d'Adam, il y en a peu en effet qui soient assez favorisés pour n'être pas nés avec quelque tendance qui prédomine dans leur tempérament, et c'est l'œuvre de l'éducation, soit de la détruire, soit de la contrebalancer2.

Mais pour entrer dans les détails de ce sujet, il faudrait sortir des limites que je me suis fixées dans cette brève esquisse sur l'éducation. Mon dessein n'est pas de discourir sur tous les vices, sur toutes les vertus, ni de dire comment chaque vertu peut être acquise, chaque vice guéri, par des moyens appropriés. J'ai voulu mentionner seulement quelques-uns des défauts les plus ordinaires à l'enfance et indiquer la méthode à suivre pour les corriger3.

\. Vérité profonde. C'est l'amour des autres qui est le principe, non seulement de la charité, mais aussi de la justice.

2. Locl<e, ici encore, est résolument en opposition avec la doctrine sensualiste, qui n'admet pas de tendances innées ou héréditaires. Ce n'est pas qu'il accepte le dogme du péché originel.

3. Locke n'a fait qu'effleurer la question de l'éducation morale. On peut s'étonner à bon droit qu'il ait été si bref sur ce sujet, surtout quand on compare à cette brièveté la longueur des développements qu'il consacre plus loin à la politesse et aux bonnes manières.

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