DE LA PRUDENCE OU SAGESSE
140. J'appelle prudence, dans son sens populaire, la qualité d'un homme qui dans le monde conduit ses affaires avec habileté et prévoyance '. Elle est l'effet d'une constitution heureuse, de l'application de l'esprit et surtout de l'expérience; elle estdonc hors de la portée des enfants. A ce point de vue, ce qu'on peut faire de mieux avec eux, c'est de les empêcher autant que possible d'user de finesse-'. La finesse, en effet, bien qu'elle singe la prudence, en est aussi éloignée que possible ; comme le singe qui, malgré sa ressemblance avec l'homme, privé de ce qui ferait de lui réellement un homme, n'en est que plus laid. La finesse n'est qu'une insuffisance d'intelligence : ne pouvant
1. La prudence ou sagesse (Wisdom) qui est la seconde qualité essentielle de l'homme d'après Locke, consiste surtout dans le savoir-faire, dans l'habileté pratique, et elle a pour source l'expérience. Il ne peut donc être question chez l'entant que de préparer une qualité qui n'appartient qu'à l'àgc mûr.
2. La iinesse est prise ici dans son mauvais sens ; c'est celle dont La Bruyère a dit : « La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie ; de l'une à l'autre le pas est glissant » [Caractères, VIII). Fénelon distingue de même que Locke la finesse et la prudence. « Les filles, dit-il, estiment la finesse ; et comment ne l'estimeraient-elles pas, puisqu'elles ne connaissent pas de meilleure prudence? » (Éducation do filles, th. ix.)
atteindre son but par le droit chemin, elle essaie d'y parvenir par la ruse et par un détour ; et le malheur est que ses artifices ne servent qu'une fois ; ils ne peuvent que nuire si l'on y a recours de nouveau. On n'a jamais fait de couverture si épaisse ou si fine qu'elle se couvre ellemême. Personne n'est assez fin pour dissimuler qu'il l'est ; et une fois qu'il est reconnu pour tel, chacun le fuit, chacun se méfie de lui. Le monde entier se ligue avec empressement pour le combattre et le déjouer; tandis que l'homme franc, honnête et sage, ne rencontre que des gens disposés à marcher avec lui, et va droit à son but. Habituer un enfant à avoir sur ces choses des notions exactes, et à ne pas se tenir pour satisfait tant qu'il ne les a pas ; élever son esprit aux pensées grandes et nobles ; le mettre en garde contre la fausseté et contre la finesse qui est toujours mêlée de quelques grains de fausseté : telle est pour un enfant la meilleure préparation à la prudence. Le reste, qui s'apprend avec le temps, par l'expérience, par l'observation, par la fréquentation des hommes, par la connaissance de leurs tempéraments et de leurs desseins, il ne faut pas l'attendre de l'ignorance et de l'étourderie des cillants, ni de la chaleur irréfléchie et fougueuse des jeunes gens. Tout ce qu'on peut faire avant la maturité, au point de vue de cette vertu, c'est d'accoutumer les enfants à être francs et sincères, à se soumettre à la raison, et, autant que possible, à réfléchir sur leurs propres actions.