‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 130 sur 176 · DE L'INSTRUCTION · texte numérisé non relu

DE L'INSTRUCTION

sitions sont moins bonnes, elle ne sert qu'à les rendre plus sots ou plus méchants ». Je dis ceci afin que le jour venu où, préoccupé de l'éducation de votre enfant, vous chercherez un maître d'école ou un précepteur, vous ne lui demandiez pas seulement, comme c'est l'usage, de savoir le latin et la logique i. L'instruction est nécessaire, mais elle ne doit être placée qu'au second rang, comme un moyen d'acquérir de plus grandes qualités. Cherchez donc quelqu'un qui sache discrètement former les mœurs de son élève ; mettez enfin votre enfant en telles mains que vous puissiez, dans la mesure du possible, garantir son innocence, développer et nourrir ses bonnes inclinations, corriger doucement et guérir les mauvaises, et lui faire prendre de bonnes habitudes. C'est là le point important. Une fois qu'on y a pourvu, l'instruction peut être acquise par-dessus le marché, et, selon moi, dans des conditions aisées, par des méthodes qu'il est facile d'imaginer.

148. Lorsque l'enfant sait parler, c'est le moment de commencer à lui apprendre à lire7'. Mais sur ce point, laissez-moi répéter ici ce qu'on est très disposé à oublier :

\. Quoiqu'il faille savoir gré à Locke d'avoir repris eu Angleterre au dix-septième siècle la guerre que Montaigne avait déjà faite au seizième contre le pédantisme et les pédants, « dont la teste est plustost bien pleine que bien i'aicte », nous ferons observer qu'il méconnaît à tort l'efficacité morale de l'instruction ; elle ne moraliserait d'après lui que les esprits naturellement Lien disposés, comme la géométrie, a-t-on dit, ne redresse que les esprits droits. Je crois au contraire que Bnstruction aux mains d'un maître habile est une arme puissante conin- les mauvais instincts.

'J. Le latin et la logique étaient alors l'alpha et l'oméga de la science ; cepiiidaiit c'est surtout le moyen âge qui avait cultivé la logique, c'est la Renaissance qui avait mis en honneur l'étude du latin.

5. Grave question : à quel moment convient-il de commencer l'étude d>' la lecture?

il faut bien prendre garde que la lecture ne devienne un travail pour lui et que l'enfant ne la considère comme une tâche. Nous aimons naturellement la liberté, comme je l'ai dit, et cela dès le berceau. Il y a quantité de choses qui ne nous inspirent de l'aversion que parce qu'elles nous ont été imposées. J'ai toujours pensé que l'étude pouvait devenir un jeu, une récréation pour les enfants, et qu'il y avait moyen de leur inspirer le désir d'apprendre, si on leur présentait l'instruction comme une chose honorable, agréable, récréative, ou comme une récompense qu'ils méritent pour avoir fait autre chose, si enfin on avait soin de ne jamais les gronder ou les corriger pour s'être négligés sur ce point. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que, chez les Portugais, apprendre à lire et à écrire est à tel point une mode, un^ objet d'émulation pour les enfants, qu'on ne peut les empêcher d'y travailler. On les voit s'apprendre à lire les uns aux autres, et y mettre autant d'ardeur que si cela leur était défendu. Je me rappelle qu'un jour, me trouvant dans la maison d'un de mes amis, dont le plus jeune fils, un enfant encore en robe, répugnait à prendre sa leçon (c'est sa mère qui lui montrait à lire), je m'avisais de chercher s'il n'y aurait pas moyen de lui présenter la lecture autrement que comme un devoir. A cet effet, après nous être concertés, dans une conversation tenue à ses oreilles, mais sans avoir l'air de nous occuper de lui, nous déclarâmes que c'était le privilège et l'avantage des fils aînés d'aller à l'école; que l'étude faisait d'eux des hommes accomplis et que tout le monde aimait; que pour les cadets c'était par faveur qu'on les autorisait à s'instruire ; que leur apprendre à lire et à écrire, c'était leur accorder plus qu'il ne leur était dû ; qu'ils pouvaient, s'ils le voulaient, rester ignorants comme des paysans et des rustres l. Cela fit une telle impression sur l'enfant que dès lors il désira s'instruire ; il allait de

1. N'est-il pas à craindre que beaucoup d'enfants à qui l'on tiendrait ce langage ne nous prissent au mot?

LA LECTIMK '-".I

lui-môme trouver sa mère pour apprendre, et ne laissait pas sa bonne tranquille qu'elle no lui eût fait répéter sa leçon. Je ne doute pas qu'on ne puisse employer avec d'autres enfants des inoyons analogues, et, une fois leur caractère connu, insinuer dans leur esprit certaines idées qui les disposent à désirer d'eux-mêmes l'étude, à la rechercher comme une sorte de jeu ou de récréation. Mais alors, comme je l'ai déjà dit, il ne faut jamais leur imposer l'étude comme une tâche, ni en faire un trouble-fête. On peut employer des dés ou autres jouets, sur lesquels seront gravées les lettres, pour apprendre l'alphabet aux enfants tout en jouant ; et trente autres méthodes peuvent être imaginées, qui, appropriées au caractère particulier des enfants, font de cette étude un jeu pour eux1.

1 19. C'est ainsi qu'on peut, sans qu'ils s'en doutent, faire connaître les lettres aux enfants, leur apprendre à lire sans qu'ils y voient autre chose qu'uirjeïïpet jês divertir par une étude pouf laquelle les autres enfants de leur âge sont fouettés. 11 ne faut rien imposer aux enfants qui ressemble à un travail ou à une chose sérieuse : ni leur esprit, ni leur corps, ne sauraient s'en accommoder. Leur santé s'en trouve mal, et d'autre part, c'est parce qu'on les a forcés, parce qu'on les a assujettis à la lecture, à un âge ennemi de toute gêne, que la plupart d'entre eux, je n'en doute pas, conçoivent pour les livres et pour l'étude une haine qui dure toute leur vie. C'est comme une indigestion, qui laisse après elle un dégoût que rien n'effacera jamais.

150. J'ai donc pensé que si les jouets, au lieu de ne tendre à rien comme maintenant, tendaient à ce but d'instruction, on pourrait trouver des expédients pour apprendre à lire aux enfants sans qu'ils crussent faire autre chose que jouer 2. Par exemple, pourquoi ne fabriquerait-on pas une

t. Quintilien recommandait déjà comme moyen d'apprendre à lire l'emploi des lettres en ivoire.

'2. C'est ce que conseillait déjà Érasme : « Quant à la lecture et à l'écriture, dont l'apprentissage est quelque peu fastidieux, le maître

boule d'ivoire, comme celle dont on se sert dans le jeu de la loterie du Royal-Oak l, une boule qui aurait trente-deux faces, ou plutôt vingt-quatre ou vingt-cinq ; sur plusieurs côtés on collerait un A, sur d'autres un B, sur d'autres un C, sur d'autres enfin un D. Je voudrais que l'on commençât par ces quatre lettres, ou peut-être par deux seulement. Lorsque l'enfant les connaîtrait parfaitement, on en ajouterait une autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que, chaque côté contenant sa lettre, l'alphabet entier y eût passé. Je voudrais que d'autres personnes jouassent avec cette boule devant lui, et qu'il fût convenu, en manière de jeu, que celui-là aurait gagné qui tirerait le premier un A ou un B, comme avec les dés on tire six ou sept. Jouez donc à ce jeu devant l'enfant, mais sans l'engager à y prendre part, de peur qu'il n'y voie un travail. Je voudrais même qu'il n'eût jamais entendu parler de ce jeu que comme d'un jeu de grandes personnes, et je ne doute pas qu'alors il ne s'y mît de lui-même. Et pour qu'il ait le plus de raisons possibles de n'y voir qu'un jeu, auquel on lui fait quelquefois la faveur de l'admettre, ayez soin, la partie terminée, de mettre la boule en lieu sûr, hors de sa portée : de la sorte il ne s'en dégoûtera pas, comme d'une chose qu'il aurait sans cesse à sa disposition 2.

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