‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 14 sur 176 · LE CHAUD ET LE FROID · texte numérisé non relu

LE CHAUD ET LE FROID

5. La première précaution à prendre, c'est que l'enfant ne soit pas trop couvert, trop chaudement vêtu, soit en hiver, soit en été1. Quand nous venons au monde, le visage n'est pas moins délicat que les autres parties du corps. C'est l'habitude seule qui endurcit la figure et l'affermit contre le froid. Aussi rien de plus juste que la réponse du philosophe scythe à un Athénien qui s'étonnait qu'il pût marcher nu dans la glace et dans la neige : '« Et vous, dit le Scythe, comment pouvez-vous supporter que votre visage soit exposé à l'air froid de l'hiver? » — « C'est que mon visage y est accoutumé. » — « Eh bien, reprit le Scythe, imaginez que je suis tout visage 2. » El en effet, c'est sans souffrance que notre corps supporte tout ce qu'il a pris de bonne heure l'habitude d'endurer.

Voici encore un exemple remarquable, mais qui se rapporte à l'extrême opposé, à l'excès de la chaleur, et qui peut servir à établir notre thèse sur la puissance de l'habitude. Je l'emprunte à un récit de voyage récemment paru et plein

1. M. II. Spencer pense, au contraire, qu'il faut tenir compte dans l'habillement des sensations de chaud et de froid. « L'idée qu'on doit endurcir le corps est, dit-il, nue illusion fâcheuse. Beaucoup d'enfants son! si bien endurcis, qu'ils s'en vont de ce monde. »

2. Cette anecdote est empruntée à l'écrivain grec Élien [Histoires varices, VU, (i).

d'intérêt l. L'auteur s'exprime ainsi : « Les chaleurs sont plus violentes dans l'île de Malte que dans aucune autre contrée de l'Europe. Elles dépassent même celles de Rome. Elles sont particulièrement étouffantes, d'autant plus que les brises rafraîchissantes viennent rarement les adoucir. C'est ce qui fait que les hommes du peuple à Malte sont noirs comme des Éthiopiens. Mais les paysans n'en bravent pas moins les ardeurs du soleil : ils travaillent aux heures les plus chaudes du jour, sans trêve ni relâche, sans songer à se défendre contre ses rayons brûlants. J'en conclus que la nature peut se faire à bien des choses, qui sembleraient d'abord insupportables, pourvu quelle y soit accoutumée dès l'enfance. C'est ce qui arrive chez les Maltais, qui endurcissent le corps de leurs enfants et les aguerrissent à la chaleur, en les habituant à marcher entièrement nus, sans chaussure ni caleçon, sans aucun couvre-chef, depuis leur naissance jusqu'à l'âge de dix ans. »

Laissez-moi donc vous conseiller de ne pas prendre trop de précautions contre les froids de notre climat. Il y a beaucoup de personnes, en Angleterre, qui portent les mêmes vêtements en hiver qu'en été2, sans en ressentir aucun inconvénient, sans avoir phis froid que les autres. Mais si les mères, de peur d'incommoder l'enfant, si les pères, pour échapper aux reproches, veulent absolument avoir égard aux saisons où il gèle et où il neige, que du moins ils ne donnent pas à leur fils des vêtements trop chauds. Puisque la nature a elle-même si bien protégé la tète de l'enfant en la couvrant de cheveux, puisqu'elle

1. L'ouvrage dont parle Locke était intitulé Nouveau Voyage dit Levant.

2. Locke pensait peut-être à son ami Newton, de qui les biographes nous apprennent que, quelques années avant sa mort, il portait encore, hiver comme été, les mêmes vêtements. Malgré cet illustre exemple, on ne saurait approuver la recommandation de Locke. Ici commence la série des paradoxes hygiéniques, que Rousseau a empruntés au philosophe anglais en les exagérant encore.

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