LE GREC
195. Voilà, en résumé, le plan d'études que j'ai conçu pourun jeune gentleman. On s'étonnera peut-être de l'omission du grec \ et l'on me fera remarquer que la Grèce est précisément le pays où il faut chercher la source originelle, les fondements de toute la science qui s'est développée dans notre partie du monde. Je suis tout à fait de cet avis, et j'ajouterai qu'un homme ne peut passer pour savant s'il ignore la langue grecque. Mais je ne veux pas considérer ici l'éducation d'un savant de profession ; je ne m'occupe que de l'éducation d'un gentleman, auquel tout le monde convient que le latin et le français sont nécessaires, vu l'état présent des choses2. Si notre gentleman, une fois devenu homme, a la fantaisie de pousser plus loin ses études, et de pénétrer dans le monde grec, il lui sera facile d'apprendre cette langue de lui-même. Si, au contraire, il n'a pas de goût pour cette élude, tout ce que lui en aura appris son maître sera peine perdue; il aura
1. Rollin se plaint du dédain que Locke témoigne pour l'étude des langues anciennes. « Je ne sais si Locke, dit-il, était bien versé dans la connaissance de la langue grecque et des belles-lettres. Il ne paraît pas au moins en faire assez de cas ». (T. IV. p. 451.)
2. Locke ne complète pas sa pensée qui reste un peu obscure. Il veut dire que le latin et les langues vivantes, qui sont des é udes nécessaires, ne laissent pas de place pour le grec qui est une étude de luxe. Ne sommes-nous pas en train dans les programmes de notre enseignement secondaire de nous rapprocher sensiblement du plan de Locke?
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dépensé beaucoup <Ie temps et d'efforts pour une étude (pi'il se hâtera de délaisser et d'oublier, dès qu'il disposera de sa liberté. En effet, même parmi les gens de lettres, combien y en a-t-il sur cent qui retiennent ce qu'on leur a appris de grec dans les collèges, ou qui y fassent assez de progrès pour parvenir à une lecture familière et à une intelligence parfaite des auteurs gréés1?
Pour conclure sur ce point, cl sur les études du jeune gentleman, je dirai que son précepteur doit se rappeler que son rôle n'est pas tant de lui enseigner toutes les sciences connues, que de lui inspirer le goût et l'amour de la science, et de le mettre en état d'acquérir de nouvelles connaissances, quand il en aura envie.
Je transcrirai ici pour le lecteur les pensées que la question de l'élude des langues a suggérées à un judicieux écrivain1 :
« L'on ne peut guère charger l'enfance de la connaissance de trop de langues2.... Elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et elles leur ouvrent également l'entrée ou à une profonde ou à une facile et agréable érudition. Si l'on remet cette étude si pénible à un âge un peu plus avancé, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force de l'embrasser par eboix, ou l'on n'a pas celle d'y persévérer ; et si l'on y persévère, c'est consumer à la recberche des langues le môme temps qui est consacré à
1, Rollin avoue lui-même la médiocrité et l'insuffisance des résultats ordinaires des études grecques. « Les parents, dit-il, sont peu disposés, en général, en laveur du grec... Ils ont, prétendent-ils, appris le grec eux aussi dans leur jeunesse, et ils n'en ont rien retenu. C'est le langage ordinaire qui marque qu'on n'en a pas beaucoup oublié ! »
'1. La Bruyère. Caractères, etc., en. xiv. On reconnaîtra dans ces citations de La Bruyère antre chose que la pénétration d'un esprit lin et délicat : on y saisira 1 accent d'une véritable expérience pédagogique. La Bruyère, en effet, a dirigé en partie les études du duc 'le Bourbon, petit-fils du grand Condé, et quoiqu'il fût spécialement chargé de lui enseigner L'histoire, il expliquait avec lui les Métamorphoses d'Ovide.
l'usage que l'on en doit faire, c'est borner à la science des mots un âge qui veut déjà aller plus loin et qui demande des choses, c'est au moins avoir perdu les premières et les plus belles années de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque tout s'imprime dans l'âme naturellement et profondément, que la mémoire est neuve, prompte et fidèle, que l'esprit et le cœur sont encore vides de passions, de soins et de désirs, et que l'on est déterminé à de longs travaux par ceux de qui l'on dépend. Je suis persuadé que le petit nombre d'habiles, ou le grand nombre de gens superficiels, vient de l'oubli de cette pratique. »
Tout le monde, je pense, reconnaîtra avec cet auteur pénétrant que l'étude des langues est celle qui convient le mieux à nos premières années. Mais c'est aux parents et aux professeurs à considérer quelles sont les langues que l'enfant doit apprendre. Il faut avouer en effet que c'est peine inutile et temps perdu que d'apprendre une langue dont on ne fera probablement aucun usage dans la vie ; une langue que l'enfant, à en juger par son tempérament, s'empressera de négliger et d'oublier, dès qu'il approchera de la maturité, dès que, débarrassé de son gouverneur, il pourra s'abandonner à ses propres instincts. Et comment supposer que ses instincts le portent à employer une partie de son temps à i'étude des langues savantes, ou à se préoccuper d'une langue autre que celle dont la connaissance lui sera imposée par un usage journalier ou par quelque nécessité de métier?
Mais dans l'intérêt de ceux que leur condition destine à être des hommes de lettres, je citerai encore les réflexions que le même auteur ajoute aux précédentes afin de les justifier. Ces observations méritent l'examen de tous ceux qui désirent véritablement s'instruire ; elles sont de nature à constituer une règle que les précepteurs auront à fixer dans l'esprit de leurs élèves, et à leur transmettre, comme le principe directeur du reste de leurs études.
Le cr.Lc. sis
« L'étude des textes, dit La Bruyère, ne peut jamais être assez recommandée : c'est le chemin le plus court, le plus BÛr et le plus agréable pour tout genre d'érudition. Ayez les • luises de la première main, puisez à la source; maniez, remaniez le texte, apprenez-le de mémoire, citez-le dans les occasions, songez surtout à en pénétrer le sens dans toute son étendue et dans ses circonstances ; conciliez un auteur original, ajustez ses principes, tirez vous-même les conclusions. Les premiers commentateurs se sont trouvés dans' le cas où je déiire que vous soyez : n'empruntez leurs lumières et ne suivez leurs vues qu'où les vôtres seraient trop courtes; leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous échapper : vos observations au contraire naissent de votre esprit, et y demeurent; vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que vous n'êtes arrêté dans la lecture que par les difficultés qui sont invincibles, où les commentateurs et les scoliastes eux-mêmes demeurent court, si fertiles d'ailleurs, si abondants et si charges d'une vainc et fastueuse érudition, dans les endroits clairs et qui ne fout de peine ni à eux ni aux autres; achevez ainsi de vous convaincre, par cette méthode d'étudier, que c'est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisme à grossir plus qu'à enrichir les bibliothèques , à faire périr le lexte sous le poids des commentaires : et qu'elle a en cela agi contre soi-même el contre ses plus chers intérêts, en multipliant les lectures, les recherches el le travail qu'elle cherchait à éviter. »
Quoique ces conseils ne semblent s'adresser directement qu'aux seuls gens de lettres, ils sont d'une si grande portée pniiiMa bonne direction de leur éducation et de leurs études que je ne serai pas blâmé, je pense, de les avoir ici, surtout si l'on considère qu'ils peuvent être de quelque secours même à un gentleman, si parfois il lui prend fantaisie de pénétrer plus avant que la simple sur-
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face des. choses, et d'acquérir des connaissances solides, complètes, qui le fassent passer maître dans telle ou telle science particulière.
On dit que ce qui met le plus de différence entre les hommes, c'est l'ordre et la constance1. Ce dont je suis sûr, c'est que pour éclairer la roule d'un écolier, pour le soutenir dans sa marche, pour lui permettre de marcher d'un pas aisé et d'avancer très loin dans n'importe quelle recherche, rien ne vaut une bonne méthode. Son précepteur doit donc s'efforcer de lui en faire comprendre l'utilité, de l'accoutumer à l'ordre, de lui enseigner la méthode dans tous les emplois de la pensée. Qu'il lui montre en quoi elle consiste, et quels en sont les avantages ; qu'il le familiarise avec ses diverses formes, avec celle qui va du général au particulier ou de choses particulières à quelque chose deplus général "2 ; qu'il l'exerce à l'une et à l'autre, et qu'il lui fasse voir à quels objets chacune de ces méthodes est la plus appropriée, et à quelles fins elle peut le mieux servir.
Dans l'étude de l'histoire, c'est l'ordre chronologique qu'il faut suivre; dans les recherches philosophiques, c'estl'ordre de la nature, qui dans toutes ses démarches va du point qu'elle occupe au point qui est immédiatement juxtaposé. De même l'esprit doit passer de la connaissance qu'il possède déjà à celle qui vient après et qui se rattache à la première, et marcher ainsi vers son but, en considérant les parties les plus simples, les moins complexes du sujet qu'il étudie5. A cet effet, il sera d'une grande utilité que le maître habitue son élève à faire des distinctions nettes, c'est-àdire à avoir des idées distinctes, partout où l'esprit peut
1. Souvenir de Descartes qui déclare que « le principal n'est pas d'avoir l'esprit bon : ce qui importe, c'est de l'appliquer bien. »
'2. C'est-à-dire à la méthode déductive et à la méthode iuductive.
5. C'est le principe qu'ont développé tous les pédagogues modernes. Voyez, par exemple, le beau chapitre de M. II. Spencer : Quel est le s ivoir le plus utile?
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saisir une différence réelle ; mais il doit éviter avec le même soin d'admettre des distinctions de mois, partout où il n'a pas clairement l'idée d'une distinction et d'une différence.