‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 162 sur 176 · I. Voyez plus haut, p · texte numérisé non relu

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II. En d'autres termes, Locke veut que la métaphysique précède la physique, parce qu'il craint que l'esprit ne s'habitue au matérialisme, s'il étudie la nature sensible avant défaire connaissance avec les réalités immatérielles. Cette théorie irrite Rousseau : « Locke, dit-il, veut que l'on commence par l'étude des esprits. Cette méthode est celle de la superstition, des préjugés, de l'erreur. » Et sans justifier son affirmation

Et cependant il est évident que par la matière et le mouvement seul on ne peut expliquer aucun des grands phénomènes de la nature, et par exemple, pour ne citer que celuilà, le phénomène si commun de la pesanteur. Je crois qu'il est impossible d'en rendre compte par les opérations naturelles de la matière ou par les lois du mouvement : c'est la volonté positive d'un être supérieur qui l'a réglé ainsi. Ainsi puisqu'on ne peut expliquer convenablement le déluge sans admettre quelque chose qui soit en dehors du cours ordinaire des choses, je demanderai si, en admettant que Dieu a déplacé pour un temps le centre de gravité de la terre (chose aussi intelligible que la pesanteur-elle même, et qui peut avoir été le résultat d'une petite modification de causes inconnues), on ne rendrait pas aussi bien compte du déluge de Noé que par aucune des hypothèses qu'on a proposées jusqu'à ce jour. Je sais bien qu'on me fera une objection sérieuse : ce déplacement du centre de gravité n'aurait pu produire, me dira-t-on, qu'un déluge partiel. Mais le déplacement une fois accordé, il n'est pas difficile de concevoir que la puissance divine a pu placer le centre de gravité à une distance convenable du centre de la terre, et qu'elle l'a fait se mouvoir en rond pendant tout le temps qu'il a fallu pour que le déluge devint universel. Parla, je crois, on expliquera tous les phénomènes du déluge, tels que Moïse les a racontés, plus aisément que par toutes loo suppositions étranges dont on s'est servi pour en rendre raison *.

Mais ce n'est pas le moment d'insister sur cet argument que j'ai voulu seulement indiquer en passant, afin de montrer qu'il est nécessaire, dans l'explication de la na-

qui étonne, il conclut : « L'ordre suivi par Locke ne sert qu'à établir le matérialisme. » (Emile, livre IV.)

1. Nous ne nous attarderons pas à critiquer la bizarre et naïve conception de Locke sur la pesanteur et sur le déluge. Si on enseigne l'histoire sainte à l'entant, il faut renoncer, quoi qu'en dise Locke, à en expliquer les légendes par des l'aisons scientifiques.

ture, de recourir à autre chose qu'à la matière et au mouvement ! : vérité qu'on sera parfaitement préparé à comprendre, si l'on est familiarisé avec la notion des esprits, au pouvoir desquels la Bible attribue de si grands effets. Je réserve pour une occasion meilleure le développement plus complet de mon hypothèse, et l'application qu'on en peut faire à toutes les parties de l'histoire du déluge, àtoutes les difficultés que soulève cet événement tel qu'il est raconté dans l'Écriture.

195. Mais revenons à l'étude de la philosophie naturelle. Bien qu'elle ait rempli le monde de systèmes, je ne saurais dire que j'en connaisse aucun qui puisse être enseigné à un jeune homme, comme une science où il soit assuré de trouver la vérité et la certitude, c'est-à-dire ce que promettent toutes les sciences dignes de ce nom. Je ne veux pas dire pour cela qu'il ne doive étudier aucun de ces systèmes. Dans un siècle de lumières comme le nôtre, il est nécessaire qu'un gentleman en ait quelque idée, ne seraitce que pour le préparer aux conversations du monde. Mais soit qu'on lui fasse connaître en entier le système de Descartes, comme celui qui est le plus à la mode aujourd'hui -; soit qu'on juge préférable de lui présenter une courte esquisse de ce système et de plusieurs autres, j'estime que

1. En d'autres termes, il serait nécessaire d'admettre des miracles, c'est-à-dire l'intervention particulière de la puissance divine, pour expliquer certains phénomènes naturels. On s'étonne de trouver ces idées chez un ami et un admirateur de Newton.

2. Locke avait lu Descartes à l'âge de vingt-sept ans, et il se plaisait à répéter que cette lecture avait été pour lui une véritable révélation. Il n'est pas cependant cartésien en philosophie. Outre qu'il se sépare absolument de Descartes sur des questions importantes, notamment celle des idées innées, il est par tempérament d'une humeur pliilosophique qui n'a rien d'analogue avec celle de l'auteur du Discours de lu méthode. Prudent et timide, circonspect en fait de spéculation, Locke ne pouvait que se défier des témérités de Descartes. On sait d'ailleurs que le cartésianisme n'a jamais eu beaucoup de succès auprès des philosophes anglais qui sont restés en général fidèles à la tradition empirique do Dacon.

les systèmes de philosophie naturelle qui ont eu du succès dans cette partie du monde doivent être étudiés plutôt dans l'intention de connaître les hypothèses, de comprendre les termes et les façons de parler des différentes écoles, que dans l'espoir d'y trouver une connaissance satisfaisante, complète et scientifique, des œuvres de la nature. Tout ce qu'on peut dire, c'est que les atomistes modernes1 parlent en général un langage plus intelligible que celui des péripatéticiens qui avant eux régnaient dans les écoles. Si l'on veut remonter plus haut et se mettre au courant des opinions des anciens, on pourra consulter avec fruit le Système intellectuel de Cudworlh2, où ce très savant auteur a exposé et critiqué les opinions des philosophes grecs avec tant de justesse et de soin ; les principes sur lesquels ils se fondaient et les principales hypothèses qui les divisaient y peuvent être étudiés avec plus de profit que dans aucun autre livre que je connaisse. Mais je ne prétends détourner personne de l'élude de la nature, sous prétexte qu'il sera toujours impossible de constituer une science avec les connaissances que nous en avons ou que nous pouvons en avoir. Il y a dans cette étude beaucoup de choses dont la connaissance est convenable et même nécessaire pour un gentleman, et un grand nombre d'autres qui, par le plaisir ou le profit qu'elles procurent, récompensent largement de leurs peines les curieux qui les étudient. Mais je crois qu'on trouvera tout cela plutôt dans les écrits des savants qui ont fait des expériences méthodiques et des observations, que chez ceux qui ont construit des systèmes de pure spéculation s. Ce sont ces écrits, comme par exemple

4. Les atomisles modernes, c'est-à-dire les philosophes qui excluent de la matière les tonnes substantielles et les qualités occultes, que le moyen âge avaient mises à la mode, et qui, comme Descartes, expliquent le monde mnlénel par l'étendue et le mouvement.

2. Cudworlh, célèbre philosophe anglais (1017-1688). Le Système intellectuel avait été publié en 1578. Cudworth était le père de lady Masliam, l'amie de Locke, dont nous avons parlé plusieurs fois.

3. Locke accuse ici nettement les tendances de son esprit observateur

I A PHILOSOPHIE MÏTIWXLE. 3H

jdiisi.'ins ouvrages deM. Boylo l, ainsi que d'autres qui ont été composés but l'agriculture, l'arboriculture, le jardinage et des sujets semblables, qui peuvent convenir pour un gentleman, une fois qu'il a acquis quelque idée des systèmes de philosophie naturelle aujourd'hui en vogue.

194. Quoique les systèmes de physique que je puis connaître ne me laissent guère l'espoir de trouver la certitude et la vérité dans un traité quelconque, qui se donne pour un système de philosophie naturelle relatif aux premiers principes des corps, cependant l'incomparable If. Newton nous a montré combien les mathématiques, appliquées à certaines parties de la nature, d'après des principes vériliés par l'expérience, pouvaient nous mener loin dans la connaissance de ce que j'appellerai quelques-unes des provinces de cet incompréhensible univers. Et si d'autres savant pouvaient nous donner, sur les autres parties de la nature, des explications aussi sûres et aussi claires que celles que contient, sur notre monde planétaire et les principaux phénomènes qu'on y observe, son admirable livre l'hilosophiœ naturalis principia mathematica2 , nous pour rions concevoir l'espoir légitime d'avoir un jour, sur plusieurs parties de cette stupéfiante machine du monde, des connaissances plus vraies et plus certaines qu'on n'avait jusqu'ici le droit d'y compter.

Et quoiqu'il y ait très peu de gens qui sachent assez de mathématiques pour comprendre de telles démonstrations, cependant, les mathématiciens les plus exacts qui les ont

et de sa philosophie expérimentale. Il relève de Bacon plus que de Descartes.

1. Boyle (1027-1697) jouissait d'une réputation immense au dix-septième siècle, pour ses travaux de physique et de chimie. Ses principaux ouvrages sont : l'Histoire générale de l'air, le Chrétien naturaliste, etc. Il était au nomhre des amis et des correspondants de Locke.

-. L'ouvrage de Newton, Principes mathématiques de la philosop/iie naturelle, parut en IG87, six ans avant la publication des Pensées sur l'éducation.

examinées en ayant reconnu la valeur, son livre mérite d'être lu ; il procurera autant de plaisir qu'il apportera de lumières à tous ceux qui veulent se rendre compte des mouvements, des propriétés et des opérations de ces grandes masses de matière dont est formé notre système solaire, et qui méditeront attentivement des conclusions qui dépendent toutes de propositions bien prouvées.

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