‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 169 sur 176 · Cyrus le Jeune, celui dont Xénophon parle dans VAnabase · texte numérisé non relu

Cyrus le Jeune, celui dont Xénophon parle dans VAnabase

5. Non pas à Xénophon, comme dit à tort Locke, mais à Lysandre, comme Xénophon le raconte dans ses Economiques.

sans rien faire (comme tout le monde peut le remarquer), mais à soulager par la variété de l'exercice l'organe fatigué. Et celui qui penserait que le divertissement ne peut provenir d'un travail dur et pénible, oublierait que les chasseurs se lèvent matin, se iaiiguent à cheval, souffrent du chaud, du froid, de la faim, et que cependant la chasse est le plaisir familier des hommes du plus haut rang. Bêcher, planter, greffer, et tous les travaux de ce genre ne procureraient pas moins de divertissement aux hommes que les jeux inutiles consacrés par la mode, s'ils pouvaient une fois être disposés à s'y plaire; et l'habitude, l'habileté acquise les attacherait bien vite à n'importe lequel de ces exercices. On trouverait, je n'en doute pas, beaucoup de gens qui, invités trop souvent à jouer aux cartes ' où à d'autres jeux par des personnes auxquelles ils ne peuvent rien refuser, se sont ennuyés à ces sortes de divertissements plus qu'ils n'auraient fait en se livrant aux occupations les plus sérieuses de la vie, quoiqu'ils n'aient pas naturellement d'aversion pour ces jeux-là, et qu'ils soient même disposés à s'y divertir de temps en temps l.

207. Le jeu, auquel les personnes de qualité et notamment les dames, perdent une si grande partie de leur temps, est pour moi la preuve évidente que les hommes ne peuvent pas rester sans rien faire. Il faut toujours qu'ils s'occupent à quelque chose. Comment s'expliquer autrement qu'ils consacrent tant d'heures à des occupations qui causent généralement plus de peine que de plaisir à la plupart des hommes, pendant le temps qu'ils y sont engagés5? 11 est certain, pour ceux qui réfléchissent

• 1. Dans les collèges anglais de notre temps, jouer aux cartes peut devenir un cas d'expulsion.

2. Rollin. parlant de ces jeux-là, s'exprime ainsi : « Comme le jeu est destiné à délasser, je ne sais si l'on devrait communément permettre aux enfants ceux qui appliquent presque autant que l'étude. » 5. L'opinion de Locke est très contestable. Les jeux de hasard dont

après avoir fini de jouer, que le jeu ne laisse pas de satisfaction après lui et qu'il ne profite en rien ni au corps ni à l'esprit Quant à la question d'argent, si le jeu est assez groa pour toucher à leurs intérêts, ce n'est plus une récréation, rosi an commerce, qui enrichit rarement les personnes qui on! pour vivre d'autres ressources; et en tout cas. si l'on s'y enrichit, le joueur heureux fait un triste métier puisqu'il ne remplit ses poches qu'aux dépens de sn réputation '.

Les récréations ne sont pas faites pour les hommes qui ne connaissent pas le^^travaij^des affaires et qui ne sont pas fatigués et épuisés parjes occupations de leur charge. Le grand art serait de disposer des heures de récréation de telle manière qu'on pût y reposer et y rafraîchir les facultés qui ont été exercées et fatiguées, et en même temps faire quelque chose qui, outre le plaisir et le repos du moment, nous assurât quelque avantage à venir. C'est la vanité seule, c'est l'orgueil de la grandeur et de la richesse qui a répandu et mis à la mode ces vains et dangereux passe-temps (comme on les appelle), et qui a accrédité cette opinion que pour un gentleman l'élude ou le travail des mains n'est pas un divertissement convenable. C'est ce qui a donné aux cartes, aux dés, aux parties de plaisir, un si grand crédit dans le monde. Beaucoup de gens y emploient leurs heures de loisir, plutôt sous l'influence de la mode et parce qu'ils ne connaissent pas d'occupation meilleure pour remplir le vide de leur temps inoccupé, que parce qu'ils y trouvent un réel plaisir. Ils ne peuvent suppoiter le poids si lourd d'un loisir absolu, l'ennui de

il parle ont des attraits qu'on ne peut nier, en dehors de toute considération de gain. Ils occupent et exercent l'esprit en l'obligeant à calculer, à combiner, à agir enfin.

1. « Les jeux de hasard, dit Rollin, tels que ceux des cartes et des dés, devenus fort à la mode dans le monde, méritent bien plus d't'tre interdits aux jeunes gens. C'est une honte pour notre siècle que des personnes raisonnables ne puissent passer ensemble quelques heures si ollesn'ont les cartes à la main . (IV, p. 500.)

ne rien faire; et comme ils n'ont jamais appris d'art manuel utile qui puisse les divertir, ils ont recours, pour passer leur temps, à ces amusements frivoles ou mauvais, auxquels un homme raisonnable qui n'aurait pas été gâté par la coutume ne pourrait trouver que bien peu de plaisir.

208. Je ne dis pas cependant qu'un jeune gentleman ne doive jamais se prêter aux distractions innocentes que l'usage a mises à la mode parmi les jeunes gens de son âge et de sa condition. Je suis si loin de vouloir qu'il soit austère et morose à ce point, que je désirerais au contraire le voir entrer, avec une complaisance marquée, dans tous les plaisirs, dans toutes les joies de ceux qu'il fréquente, et ne montrer aucune répugnance, aucune aversion pour les choses qu'ils attendent de lui, à condition qu'elles conviennent à un gentleman et à un honnête homme1. Pour les cartes cependant et les dés, je crois que le plus sage et le plus sûr est de ne jamais apprendre à y jouer, et, grâce à cette ignorance, d'être mis à l'abri de ces tentations dangereuses et de ces façons de perdre un temps précieux. Mais tout en autorisant les conversations paresseuses, les entretiens joyeux, et toutes les récréations convenables que l'usage recommande, je crois qu'un jeune homme trouvera encore assez de temps, en dehors de ses occupations sérieuses et essentielles, pour apprendre à peu prèstel ou tel métier. C'est faute d'application, ce n'est pas faute de loisir, que les hommes ne deviennent pas experts en plus d'un art. Une heure par jour, régulièrement employée à un divertissement de ce genre, suffira pour faire acquérir à un homme en fort peu de temps un degré d'habileté qu'il ne peut soupçonner; et quand bien même il n'y aurait d'autre avantage à cela que d'écarter et de discréditer les passe-temps ordinaires, les jeux vicieux, inutiles et dange-

1. Locke demande ici, non sans largeur d'esprit, que l'homme ait l'esprit ouvert à toutes les bonnes émotions, à tous les nobles sentiments.

reux, et Je montrer qu'on peut s'en passer, ce serait eneore une chose à encourager. Si dès leur jeunesse les hommes étaient guéris de cette humeur indolente, qui fail que parfois ils laissent s'écouler inutilement une bonne partit- de leur vie sans occupations et même sans plaisirs, ils trouveraient assez de temps pour devenir habiles et expérimentés en un grand nombre de choses qui, bien qu'éloignées de leur profession réelle, ne seraient pourtant pas incompatibles avec elle. Et pour cette raison, comme pour toutes celles que j'ai déjà dites1, l'humeur indolente et distraite d'un esprit qui.se complaît à rêver tout le jour est la chose qu'on doit le moins permettre et tolérer chez les jeunes gens. Cette disposition est le propre d'un homme malade, dont la santé est en désordre; mais hors de là, elle ne doit être supportée chez personne, à n'importe quel âge et dans n'importe quelle condition.

209. Aux arts que j'ai mentionnés plus haut peuvent être ajoutés l'art de préparer des parfums3, le vernissage, la gravure et plusieurs sortes d'ouvrages en fer, en cuivre ou en argent. Si, comme il arrive le plus souvent, notre jeune gentleman passe une partie considérable de son temps dans une grande ville, on pourra lui apprendre à tailler, à polir, à enchâsser des pierres précieuses, ou l'occuper à polir et h préparer des verres de lunettes". Parmi tant d'arts manuels si ingénieux, il est impossible qu'il ne s'en rencontre pas quelqu'un qui lui plaise et qui le charme, à moins qu'il ne soit paresseux ou débauché ; et il ne saurait l'être, si son éducation a été bien conduite. Et puisqu'on ne peut l'employer constamment à étudier, à lire, à causer, il lui restera, en dehors du temps que

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