FAUT APPRENDRE IN MÉTIER
<|ui doit nous guider dans ce choix, c'est Page, c'est l'inclination de la personne ; la contrainte doit toujours être bannie et il ne faut pasappliquer l'enfant de force à ces travaux. La contrainte en effet et la force engendrent souvent, mais ne guérissent jamais l'aversion. Tout ce qu'on fait malgré soi et par violence, on se hâte de l'abandonner, dès qu'on le peut; et tant qu'on le fait, on n'y trouve ni profit ni plaisir.
203. De tous les arts, celui qui me plairait le plus à ce point de vue, ce serait la peinture, n'étaient une ou deux objections auxquelles il n'est pas facile de répondre. D'abord, mal peindre est une des cboses les plus détestables de ce monde ; et pour atteindre un degré de talent supportable, il y faut employer trop de temps. Si l'enfant a un goût naturel pour la peinture, il est à craindre qu'il ne néglige toutes les autres études plus utiles, pour s'y adonner entièrement; et s'il n'a pas de goût pour cet art, on aura beau employer le temps, la peine, l'argent : rien n'y fera. Une autre raison qui me fait écarter la peinture de l'éducation d'un gentleman, c'est qu'elle est une récréation sédentaire, qui occupe l'esprit plus que le corps. C'est l'étude qui doit être l'occupation la plus sérieuse d'un gentleman, et quand il a besoin de relâche et de divertissement, il faut qu'il les cherche dans quelque exercice corporel, qui détende son esprit, et en même temps fortifie sa santé et son tempérament. Pour ces deux raisons, je ne suis pus pour la peinture1.
1. Locke est sévère pour la peinture, comme pour la musique et Ja poésie. Il est évident que le sens des arts lui manque; il ne songe pas assez à développer chez son élève les facultés artistiques.
QUELQUES PENSÉES SUR L'ÉDI'CATIOS.
204. En second lieu, je proposerai pour un jeune homme qui habite la campagne, je proposerai, dis-je, une de ces deux choses ou plutôt les deux à la fois : d'abord le jardinage ou l'agriculture1 en général, ensuite le travail sur bois, à la façon d'un charpentier, d'un menuisier ou d'un tourneur2. Ce sont là des récréations saines qui conviennent à l'homme d'études ou à l'homme d'affaires. Puisque l'esprit en effet ne supporte pas d'être constamment employé à la même chose, et que les hommes sédentaires et studieux ont besoin de^quelque exercice ciuià la ftjîs~flîvert.isse leur esprit et occupe leur corps^je ne connais TÎéTf^ùr^ïïmsermeu~x réunir ces avantages pour un gentleman campagnard que les deux exercices dont j'ai parlé : si la saison ou le mauvais temps en effet l'empêche de se livrer à l'un, il peut passer à l'autre. En outre, s'il devient habile dans le premier, il aura les moyens de gouverner et d'instruire son jardinier; s'il est habile dans le second, il inventera et façonnera un grand nombre d'objets tout ensemble agréables et utiles. Ce n^st pas que je considère ce dernier avantage comme le but principal de son travail, mais c'est un attrait qui peut l'y engager. Ce que je demande surtout à ces occupations, c'est qu'elles
i. Conférez Rousseau : « L'agriculture est le premier métier de l'homme : c'est le plus honnête, le plus utile, et par conséquent le plus noble qu'il puisse exercer. Je ne dis pas à Emile : Apprends l'agriculture, il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers. » {Emile, liv. III.)
2. « Tout bien considéré, dit Rousseau, le métier que j'aimerais le mieux qui fût du goùl de mon élève est celui de menuisier. Il est propre, il est utile, il peut s'exercer dans la maison ; il tient suffisamment le corps en haleine; il exige dans l'ouvrier de l'adresse et de l'industrie, et dans la forme des ouvrages que l'utilité détermine, l'élégance et le goût ne sont pas exclus ». (Emile, III.)
le divertissent par un exercice manuel, utile et sain, de ses autres pensées et de ses affaires plus sérieuses.
205. (liiez les anciens, les grands hommes savaient très bien accorder le travail des mains avec les affaires de l'État, et ils ne pensaient pas compromettre leur dignité en faisant de l'un la récréation des autres. C'est à l'agriculture qu'ils semblent avoir employé et diverti le plus ordinairement leurs heures de loisir. Chez les Juifs, Gédéon quitta l'aire où il battait le blé. chez les Komains, Cincinnatus quitta la charrue, pour commander et conduire à l'ennemi les armées de leur patrie, et l'on sait que leur habileté à manier le soc ou le fléau ne les empêcha pas de réussir au métier des armes. Pour avoir été de bons ouvriers dans leurs travaux manuels, ils ne furent pas des généraux et des politiques moins habiles. lisse montrèrent aussi grands capitaines, aussi grands hommes d'État qu'ils avaient été bons laboureurs. Caton l'Ancien, qui avait exercé avec gloire toutes les charges de la République, nous a laissé un écrit qui prouve combien il était versé dans l'art de l'agriculture1; et autant qu'il m'en souvient, Cyrus- croyait si peu que le jardinage fût au-dessous de la dignité et de la grandeur du trône qu'il montra à Xénophon" un vaste champ d'arbres fruitiers tous plantés de sa main. L'histoire des anciens, des Juifs aussi bien que des Gentils, est pleine de faits de ce genre, qui pourraient être cités, s'il était nécessaire de recommander par des exemples l'usage des récréations utiles.
206. tt qu'on ne s'imagine pas que je commets une méprise lorsque je donne le nom de divertissement et de récréation à ces arts manuels et à tous les autres exercices du même genre: car la récréation consiste, non à rester