‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 36 sur 176 · L'ÉDUCATION MORALE · texte numérisé non relu

L'ÉDUCATION MORALE

agissent bien ou mal, c'est sur leur éducation que portera l'éloge ou le blâme; et lorsqu'ils commettront quelque faute, on no manquera pas de leur appliquer le dicton ordinaire : « C'est la faute de leur éducation. »

55. Si la vigueur du corps consiste surtout à supporter la opine et l'effort, il en est de même pour la force d'esprit. Le grand principe, le fondement de toute vertu, de tout mérite, c'est que l'homme soit capable de se refuser à luimême la satisfaction de ses propres désirs, de contrarier ses propres inclinations, et de suivre uniquement la voie que la raison lui indique comme la meilleure, quoique ses appétits l'inclinent d'un tout autre côté1.

34. La grande faute où l'on tombe d'ordinaire dans l'éducation des enfants, c'est qu'on ne prend pas soin d'eux au moment voulu ; c'est qu'on ne sait pas former leurs esprits à la discipline, les habituer à plier devant la raison, à l'âge où ils sont le plus dociles, le plus en état do recevoir un pli. Les parents que la nature a sagement disposés à aimer leurs enfants ne sont que trop portés, si la raison ne modère pas leur affection naturellement si forte, à la laisser dégénérer en aveugle tendresse. Ils aiment leurs petits, et c'est leur devoir; mais trop souvent aussi avec leurs personnes ils aiment leurs défauts. Il ne faut pas contrarier les enfants, disent-ils. Il faut leur permettre d'avoir leur volonté en toutes choses; et comme dans leur enfance ils ne se rendent guère coupables de grands crimes, leurs parents pensent qu'ils peuvent sans danger tolérer leurs désobéissances, et se faire un jeu de l'aimable malice qui leur paraît convenir à cet âge innocent. Ils se trompent, et c'est avec raison que Solon répondait à un père trop faible, qui ne voulait pas châtier son fils pour un trait de méchanceté, et qui l'excusait en disant :

1 . On voit quelle importance Locke attache au développement de la volonté, <!<• l'énergie morale. Il pense sur ce point comme Kant, qui disail : a !1 n'y a qu'une seule chose qu'on puisse tenir pour bonne sans restriction, c'est la bonne volonté. •>

« C'est peu de chose. » — « Assurément, c'est peu de chose que cela : mais c'est une grande chose que l'habitude1. » 55. Le petit mignon doit savoir donner des coups, dire des injures; il faut lui donner tout ce qu'il demande en criant; qu'il fasse tout ce qu'il voudra. C'est ainsi que les parents, en flattant, en choyant leurs enfants quand ils sont petits, çjarxoœpefl4i£sJnstincts de la.nature2. Ils viendront plus tard se plaindre de f amertume des eaux qu'ils boivent, et ce sont eux qui en ont empoisonné la source ! En effet, lorsque les enfants ont grandi, et avec eux leurs mauvaises habitudes, lorsqu'ils sont trop âgés pour être dorlotés, et que les parents ne peuvent plus en faire leurs jouets, alors on n'entend plus que des plaintes. Les parents les trouvent indociles et pervers; ils sont choqués de leur opiniâtreté; ils sont effrayés de leurs mauvaises inclinations : mais ne les ont-ils pas eux-mêmes excitées et entretenues! Alors, et peut-être trop tard, ils voudraient bien pouvoir arracher ces mauvaises herbes qu'ils ont plantées de leurs propres mains, et qui maintenant ont poussé de trop profondes racines pour être aisément extirpées. Si l'enfant, en effet, a été

1. Montaigne raconte, en d'autres termes, le même Irait : « Platon lansa un enfant qui jouoit aux noix. Il lui répondit : « Tu me tanses de peu de chose. » — « L'accoustumance, répliqua Platon, n'est pas chose de peu. » (Montaigne, I, xxu). L'anecdote est rapportée par Diogène Laerte (III. 58), qui attribue Le mot à Platon, et qui parle d'un enfant qui jouait aux dés.

2. Conférez Montaigne : « Je treuve que nos plus grands vices prennent leur ply dez nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. C'est passe-temps aux mères de veoir un enfant tordre le col à un poulet, et s'esbattre à blecer un chien et un chat ; et tel père est si sot de prendre à bon augure d'une ame martiale, quand il veoid son fils gourmer injurieusement un païsan ou un laquay qui ne se deffend point; et à gentillesse, quand il le veoid affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines, de la cruauté, de la tyrannie, de la trahison : elles se germent là ; et s'eslevant aprez gaillardement, et proufitent à force entre les mains de la coustume. Et est une très dangereuse institution d'excuser ces vilaines inclinations par la foiblesse de l'aage et legiereté du subject... (I, xxu);

I \ PREMIERS ÈD1 CATION. il

accoutumé à faire sa volonté eu tontes choses, du temps où il était en robe, comment être surpris qu'il veuille continuer encore et qu'il défende les droits de sa volonté, une fois qu'il esl en culottes? Sans doute, à mesure qu'il se rapproche de l'âge d'homme, ses fautes frappent davantage : de sorte qu'il y a peu de parents assez aveugles pour ne pas les apercevoir, et assez insensibles pour ne pas souffrir des mauvais effets de leur., propre indulgence. I. 'cillant a fait de sa gouvernante tout ce qu'il lui a plu, avant de savoir parler ou marcher; il a régenté ses parents depuis qu'il sait babiller : et maintenant qu'il a grandi, maintenant qu'il est plus fort et plus intelligent qu'il n'était alors , pourquoi voudriez-vous qu'il fût tout d'un coup gêné dans puces el qu'il se courbât sous la volonté d'autrui? Pourquoi devrait-il, à sept, à quatorze ou à vingt ans, perdre le privilège que l'indulgence de ses parents lui a accordé jusqu'à cet âge? Kaites-en l'essai sur un chien, sur un cheval ou sur tout autre animal, et vous verrez s'il est facile de leur faire passer, quand ils sont grands, les mauvaises et tenaces habitudes qu'ils ont contractées étant petits. Et cependant aucun de ces animaux n:est de moitié aussi volontaire, aussi fougueux, aussi avide de conquérir Le gouvernement de soi-même et des autres que le sont les créatures humaines.

56. Nous sommes généralement assez avisés pour commencer l'éducation des animaux quand ils sont jeunes, pour les discipliner de bonne heure, si nous voulons les employer à notre usage1. 11 n'y a que nos propres enfants que nous négligeons sur ce point. Après en avoir fait de

i. Conférez le développement analogue de M. Herbert Spencer sur

cotte i<l.'e que l'on se préoccupe généralement beaucoup plus de l'élevage des animaux que de l'éducation tirs hommes. « A la table du squire, après que les (lame, se sont retirées, au^si bien qu'à l'auberge de la ville on jour de foire, el au cabaret du village le dimanche, le sujet qui après la question politique* du jour excite généralement l'intérêt, c'est l'élevage des animaux, etc... » (Éducation, etc., cli. IV.)

méchants enfants, nous avons la naïveté d'espérer qu'ils deviendront des hommes bons. S'il faut donner à l'enfant, toutes les fois qu'il en a envie, des raisins et des dragées, plutôt que de laisser le pauvre baby crier ou se désoler, comment une fois grand renoncerait-il à obtenir la même satisfaction, quand ses désirs l'entraîneront vers le vin ou vers les femmes? Ce sont là les objets naturels des inclinations d'un jeune homme, au même degré que les friandises, qu'il demandait en criant quand il était petit, sont les objets naturels des désirs de l'enfant. Le mal n'est pas d'avoir des désirs appropriés aux goûts et aux idées de chaque âge : le mal est de ne pas savoir soumettre ces désirs aux règles et aux restrictions de la raison. La différence ne consiste pas à avoir ou à ne pas avoir de passions, mais à pouvoir ou non se gouverner, se contrarier soimême dans la satisfaction de ses passions. Celui qu i__n'a pas pris l'habitude de soumettre sa volonté à la raison des autres., quand il était jeune, aura quelque peine à se soumettre à sa propre raison, quand il sera à l'âge d'en faire usage. Et quelle espèce d'homme fera un enfant ainsi élevé'/ il est aisé de le prévoir.

37. Ce sont là les méprises ordinaires de ceux-là mêmes qui paraissent avoir le plus grand soin de l'éducation de leurs enfants. Mais si nous observons la manière dont on se comporte communément, nous aurons le droit de nous étonner que dans ce grand dérèglement de mœurs dont tout le monde se plaint, il puisse subsister encore quelque principe de vertu. Je voudrais bien que l'on me citât un défaut que les parents et ceux qui entourent les enfants ne leur enseignent pas, et dont ils ne jettent pas les semences dans leur esprit aussitôt qu'ils sont en état de les recevoir, •le n'entends pas seulement par là les exemples qu'on leur donne, les modèles qu'on leur met sous les yeux, qui sont déjà un encouragement suffisant : mais ce que je veux observer ici, c'est qu'on leur enseigne directement le vice, c'est qu'on les détourne du chemin delà vertu. Avant qu'ils

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puissenl même marcher, on leur inculque des principes de violence, de ressentiment, de cruauté. Ftappe-mci, pour (pie je le le rende : c'est une leçon que la [dupait dos enfants entendent chaque jour; et l'on s'imagine que cela ne signifie rien, parce que leurs mains n'ont pas encore de force pour faire du mal. Mais je le demande, ne corrompt-on pas ainsi leur esprit? N'est-ce pas la pratique de la force et de la violence qu'on leur rne'tlTevant les yeux*.' Et si on leur a appris, dans leur enfance, à frapper, à Battre leurs camarades par procuration, pour ainsi dire, si on les a encouragés à se réjouir du mal qu'ils leur ont causé, si on les a habitués à les voir souffrir, ne les a-t-on pas préparés à agir eux-mêmes de la même façon lorsqu'ils seront assez forts pour faire sentir leurs coups et pourront frapper tout de bon?

Les vêtements ont naturellement pour raison d'être la pudeur, le besoin d'avoir chaud et de protéger notre corps, mais les parents sont assez sots et assez fous pour les recommander en vue d'usages tout différents. Ils en font un objet de vanité et d'envie. On inspire à un garçon une véritable passion pour un nouvel habit, parce que cet habit sera beau. Lorsqu'une petite lîlle est ajustée dans sa robe neuve, et attifée d'une coiffure à la mode, sa mère peutelle faire moins que lui apprendre à s'admirer elle-même, en l'appelant ma petite reine, ma princesse? C'est ainsi que les petits enfants apprennent à tirer vanité de leurs habits, avant qu'ils soient capables de les mettre eux-mêmes. Et comment ne continueraient-ils pas à être glorieux de l'élégance extérieure, dont le mérite revient à leur tailleur ou à leur habilleuse, alors que leurs parents leur ont enseigné de si bonne heure à faire ainsi ?

De même les mensonges et les équivoques, les excuses qui diffèrent si peu des mensonges, on les met sur les lèvres des enfants1. On loue d'y recourir les enfants et les

1. i Les mensonges, dit Rousseau, sont tous l'ouvrage des maîtres ». ration évidente.

apprentis, quand l'intérêt des parents on des patrons y trouve son compte. Et comment supposer que l'enfant qui a vu qu'on autorisait, qu'on encourageait même l'altération de la vérité, quand c'était pour le bien de son honnête patron, ne profitera pas de la même permission pour luimême, quand il y trouvera son compte?

C'est seulement la médiocrité de leur fortune qui empêche les gens du peuple d'encourager l'intempérance chez leurs enfants, de les provoquer par des friandises, de les inviter à boire ou à manger au delà du nécessaire. Leur propre mauvais exemple, quand ils trouvent l'occasion de festoyer, montre bien que ce n'est point par aversion pour l'ivrognerie ou la gloutonnerie, que c'est seulement faute de ressources qu'ils s'abstiennent de ces excès. Si, d'autre part, nous jetons les yeux sur les maisons de ceux qui sont un peu plus favorisés de la fortune, le boire et le manger y sont à tel point la grande affaire et le grand bonheur de la vie, que les enfants passent pour négligés s'ils n'en ont point leur bonne part1. Les sauces et les ragoûts, les aliments de toute espèce relevés par les artifices de la cuisine, voilà ce qu'on emploie pour exciter leur palais quand ils ont déjà le ventre plein; et alors, de peur que leur estomac ne soit surchargé, le prétexte est tout Irouvé pour leur offrir un autre verre de vin, histoire d'aider la digestion, tandis qu'en réalité cela sert seulement à accroître l'indigestion.

Si mon petit maître est légèrement indisposé, la première question qu'on lui fait est celle-ci : « Mon ami, que veux-tu manger? Que pourrions-nous inventer pour te satisfaire? » On le presse instamment de boire et de manger; on met en œuvre toute espèce d'artifices, afin de

1. Locke a parfaitement raison. L'enfant gourmand ne l'est souvent que par imitation. Il veut seulement partager avec ses parents les friandises, les mets recherchés qui chargent leur table. Si on ne lui donnait pas l'exemple de l'intempérance, il serait plus sobre qu'on ne le croit.

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