LES CHATIMENTS CORPORELS
l'ai montré, viennent d'un côté ou de l'autre échouer toutes les éducations mal dirigées l.
48. 1° Les châtiments de ce genre ont le tort de ne pas nous exercer à vaincre l'inclination naturelle qui fait que nous recherchons le plaisir sensible et immédiat, et que nous voulons éviter la peine coûte que coûte ; tout au contraire ils l'encouragent, et par suite fortifient en nous la disposition d'où jaillissent toutes les actions vicieuses, toutes les irrégularités de la vie. Quel est en effet le sentiment qui gouverne alors l'enfant, sinon l'amour du plaisir ou l'aversion de la peine sensible, quand il étudie sa leçon contre son gré, ou s'abstient de manger un fruit malsain qui lui est agréable pour cette seule raison qu'il a peur d'être fouetté? 11 ne fait en ce cas que préférer le plus grand plaisir, ou éviter la plus grande peine sensible. Et qu'est-ce, je le demande, que proposer de pareils motifs à sa conduite et à ses actions, sinon cultiver en lui la disposition que nous devons précisément déraciner et détruire? Je ne saurais donc croire qu'une correction soit utile à un enfant, quand la honte de la subir pour avoir commis quelque faute n'a pas plus de pouvoir sur son esprit que la peine elle-même2.
49. 2U Les châtiments de cette espèce ont pour résultat nécessaire de faire haïr à l'enfant des choses que le devoir des précepteurs serait précisément de lui faire aimer. En effet rien de plus ordinaire que de voir des enfants se mettre à détester des choses qui ne leur répugnaient pas tout d'abord, uniquement parce qu'elles leur ont valu des réprimandes, des coups de fouet, de mauvais traitements.
1. Les doux conséquences que Locke attribue avec raison à la discipline des châtiments corporels, c'est que : 1° elle encourage chez reniant le sentiment naturel qui le porte à aimer le plaisir et à redouter la douleur; 2° elle abat et énerve sa volonté.
'2. Locke a bien raison de penser que ce qui importe dans le châtiment, ce n'est pas le châtiment lui-même, c'est le sentiment que le châtiment excite.
Et comment s'étonner qu'il en soit ainsi, alors que les hommes faits eux-mêmes ne sauraient prendre goût à rien, si on employait avec eux des méthodes semhlahles? Quel est l'homme qui ne prendrait en dégoût un divertissement innocent et par lui-même indifférent, si à force de coups et d'injures on prétendait l'y contraindre, quand il n'y est pas disposé; ou si, à raison de certaines circonstances, toutes les fois qu'il s'y livrerait il était traité de la sorte? Il est naturel qu'il en soit ainsi. Les choses les plus indifférentes deviennent désagréables par le fait des circonstances désagréables qui les accompagnent : la seule vue de la coupe, où l'on prend d'habitude des médecines répugnantes, soulève l'estomac, et l'on ne saurait y rien boire avec plaisir, alors même que la coupe serait des plus propres, des plus élégantes, et faite de la plus riche matière.
50. 5° Enfin une discipline servile fait des caractères serviles1. L'enfant se soumet et feint d'obéir, tant que la crainte du fouet agit sur lui : mais dès qu'il en est délivré et que, n'étant plus sous les yeux de son maître, il peut se permettre l'impunité, il donne libre carrière à ses inclinations naturelles, qui loin d'être affaiblies par cette méthode se sont au contraire accrues et fortifiées en lui, et qui, un instant contraintes, éclatent avec d'autant plus de violence. Reste une autre hypothèse.
51. 4° Si la sévérité poussée jusqu'à ses extrêmes limites parvient à dominer l'enfant et à corriger pour le moment son caractère désordonné, elle met souvent à la place une maladie pire encore et plus dangereuse, qui est de briser
1. Il est impossible do prononcer plus nettement et avec plus de force la condamnation des châtiments corporels. On oublie trop dans la discipline que le but n'est pas seulement de faire régner l'ordre dans la classe et dans l'école, d'obtenir la droiture apparente et le travail du moment. Le but à atteindre est plus élevé : il s'agit de préparer des caractères libres et droits, sachant se gouverner eux-mêmes, et le problème de la discipline peut être formulé ainsi : o Préparer la liberté par l'obéissance ».