LES CHATIMENTS
appliquée, a produit son effet, il est bon de la modérer et de lui substituer une forme de discipline plus douce.
\ i. Si par une direction ferme les parents ont su rendre complaisante et souple la volonté de leurs enfants, avant qu'ils aient assez de mémoire pour se rappeler comment on les a traités, ces dispositions leur paraîtront naturelles, et elles agiront désormais en eux comme si elles l'étaient en effet ; elles préviendront toute tentative de résistance ou de révolte. Il faut seulement avoir soin de commencer de bonne heure, et se montrer inflexible, jusqu'à ce que la crainte~et le respect soient devenus des sentiments familiers à l'enfant, et qu'on ne sente plus le moindre effort dans la soumission, dans l'obéissance spontanée de leur esprit. Une fois que cette habitude du respect est prise (et elle doit l'être de bonne heure, sans quoi, pour la rétablir, il faudra prendre beaucoup de peine et ne pas ménager les coups, et la difficulté sera d'autant plus grande qu'on aura différé davantage), c'est par cette habitude, en y mêlant toujours autant d'indulgence qu'en méritera l'enfant par le bon usage qu'il saura en faire, ce n'est point par les coups, par les gronderies et autres châtiments serviles, qu'il faudra désormais le gouverner à mesure qu'il acquiert plus d'intelligence *.
45. Qu'il faille se conduire ainsi, c'est ce qu'on ne peut manquer d'accorder, si l'on veut bien considérer ce qu'est une éducation libérale et à quel but elle tend. 1° L'homme doit avoir la maîtrise de ses inclinations; il faut qu'il sache résister à l'impression importune d'un plaisir présent ou d'une peine, et se conformer à ce que la raison lui dit qu'il est convenable de faire, s'il ne veut pas manquer des vrais principes de la vertu et de la prudence, et s'exposer à n'être jamais bon à rien. 11 faut donc cultiver à
t. Conférez Montaigne Essais (II, vm). « J'accuse toule violence en l'éducation d'une aine tendre qu'on dresse pour l'honneur et la liberté. On m'a ainsi eslevé : ils disent qu'en tout mon premier aag-e, jen'ay tasté des verges qu'à deux coups et bien mollement. »
temps ces dispositions, qui sont contraires à la nature livrée à elle-même ; il faut faire de ces habitudes les vrais fondements du bonheur et du savoir-vivre dans la suite de l'existence ; il faut les inculquer dans l'esprit aussitôt que possible, dès que paraissent les premières lueurs de l'intelligence; il faut enfin que ceux qui dirigent l'éducation d'un enfant les fortifient en lui par tous les soins, par tous les moyens imaginables.
46. 2° D'autre part, si l'esprit des enfants est trop humilié, trop asservi, si leurs facultés sont comme' abattues et énervées par l'excès d'une discipline trop rigoureuse, ils perdent toute leur vigueur, toute leur activité, et tombent dans un état pire que le précédent. En effet, de jeunes étourdis, qui ont de la vivacité et de l'esprit, peuvent parfois se réformer et devenir des hommes capables, même de grands hommes ; mais des esprits abattus, timides et mous, des esprits bas et faibles, ne peuvent que difficilement se redresser, et il est rare qu'ils parviennent à quelque chose. Éviter à la fois les deux écueils, c'est le grand art. Celui qui a trouvé le moyen de conserver à l'enfant un esprit facile, actif et libre, tout en le détournant d'un grand nombre de choses dont il aurait envie et en le disposant à des actions qui lui sont désagréables : celui-là, dis-je, qui a su réconcilier ces contradictions apparentes, a, selon moi, découvert le secret de l'éducation.
47. La méthode ordinaire, méthode expéditive et commode pour la paresse des maîtres, celle qui procède par châtiments et coups de fouet \ et qui est à peu près la seule que les précepteurs emploient, la seule même qu'ils croient possible, est de toutes la moins propre au service de l'éducation, parce qu'elle tend à produire deux maux contraires, ce Charybde et ce Scylla, contre lesquels, je
1. Les châtiments corporels étaient alors extrêmement répandus. Locke lui-même ne les condamne pas absolument; il les admet dans des cas extrêmes et d'impérieuse nécessité (voyez plus bas § 78).