LE SENTIMENT DE L'HONNEUR
rechercher (et de mettre on pratique une fois qu'un les aura découverts) les moyens d'atteindre à an résultat où est renfermé, selon moi, le grand secret de l'art de l'éducation.
57. D'abord, les enfants (plus tôt peut être que nous ne pensons) sont très sensibles à la louange et aux compliments. Ils trouvent du plaisir à être estimés et appréciés surtout par leurs parents et par tous ceux dont ils dépendent. Si, par conséquent, le père les caresse et les loue, lorsqu'ils ont fait quelque chose de bien, s'il leur montre au contraire un air froid et indifférent, lorsqu'ils ont fait quelque chose de mal, si en même temps leur mère et toutes les personnes qui les entourent les traitent de même, il ne faudra pas beaucoup de temps pour qu'ils saisissent la différence. De tels moyens, si on les emploie constamment, feront plus d'effet sur leurs esprits, je n'en doute pas, que les coups et les menaces, qui perdent leur force pour peu qu'ils deviennent communs, qui ne servent à rien, s'ils ne sont pas accompagnés d'un sentiment de honte, et qu'il faut par conséquent s'interdire de jamais employer, excepté clans les cas extrêmes que nous avons mentionnés plus loin.
58. Mais, en second lieu, pour rendre plus profond le sentiment de l'honneur et du déshonneur, pour lui donner plus d'autorité, il faut que d'autres choses agréables ou désagréables soient constamment jointes à ces deux états différents : non comme des récompenses ou des punitions particulières attribuées à telle ou telle action particulière, mais comme des conséquences nécessaires qui attendent infailliblement tout enfant, lorsque par sa propre faute il a mérité le blâme ou la louange1. Par cette façon d'agir, les
1. La théorie de Locke se rapproche ici de celle de M. Spencer, qui n'admet guère d'autres châtiments que ceux qui sont les conséquences inévitables de leurs actes, les inévitables réactions des actions de reniant. Il y a cependant cette différence que pour M. Spencer ces consé-
enfants en viendront facilement à comprendre que tous ceux qui ont mérité d'être loués et estimés, pour leurapplication à bien faire, sont nécessairement aimés et choyés par tout le monde, et qu'ils obtiennent tous les avantages qui sont les conséquences de leur bonne conduite; tandis que d'autre part l'enfant qui par quelque faute a perdu l'amitié de ses parents et n'a pas pris soin de conserver intacte sa bonne réputation, doit immanquablement s'attendre à l'indifférence et au mépris, et par suite se verra privé de tout ce qui pourrait le satisfaire ou le réjouir. De cette façon les objets du désir deviennent pour l'enfant les auxiliaires de sa vertu, pour peu qu'une expérience constante lui ait appris, dés le début de la vie, que les choses qui lui sont agréables appartiennent et sont réservées uniquement à ceux qui ont gardé leur bonne réputation. Si par ces moyens vous avez réussi une seule fois à leur faire honte de leurs fautes (et je serais d'avis qu'on ne recourût pas à d'autre châtiment que celui-là), si vous les avez rendus sensibles au plaisir d'être estimés, vous pourrez faire d'eux tout ce que vous voudrez, et ils aimeront toutes les formes de la vertu.
59. La grande difficulté provient, je crois, de la sottise et de la folie des domestiques, qu'on a beaucoup de peine à empêcher de se mettre en travers des intentions du père et de la mère1. Les enfants, rebutés par leurs parents pour
quences doivent apparaître aux enfanté comme les suites naturelles, fatales, de leurs actes, comme les résultais d'une nécessité inévitable; tandis que Locke introduit un élément moral dans ces châtiments inévitables et infaillibles qu'il présente comme l'expression, non d'une nécessité de la nature, mais de la satisfaction et du mécontentement de leurs parents.
1. Il n'arrive que trop souvent que les parents se contredisent euxmêmes, que la mère se met en travers des intentions du père et réciproquement. On connaît la boutade de J.-P. Richter : « L'éducation actuelle ressemble à l'Arlequin de la comédie italienne, qui arrive sur la scène avec un paquet de papiers sous chaque bras. « Que portez- vous suus le bras droit? lui deinande-t-on. — Des ordres! répond-il. — Et ?ous le bras gauche? — Des contre-ordres! »
LA REPUTATION ET L'AMOUR-PROPRE. tir»
la faute qu'ils ont commise, trouvent d'ordinaire un refuge et une consolation dans les caresses de ces flatteurs imprudents, qui défont ainsi tout ce que les parents s'efforcent de faire. Lorsque le père ou la mère bat froid à son enfant, tout le monde devrait garder avec lui la même réserve ; personne ne devrait lui donner d'encouragements, jusqu'à ce qite, ayant demandé pardon et s'étant amendé, il soit rentré dans la bonne voie et mérite de nouveau les bonnes grâces de ses parents. Si l'on s'en tenait fermement à cette méthode, j'imagine qu'on n'aurait guère besoin d'employer les coups ou les réprimandes. Leur propre plaisir et leur propre intérêt disposeraient bien vite les enfants à rechercher l'approbation de leurs parents et à éviter des actions qu'ils verraient condamner par tout le monde et dont ils seraient sûrs de porter la peine, sans qu'il fût nécessaire de les gronder ou de les battre. Us apprendraient ainsi à être modestes, à connaître le sentiment de la honte et ils en viendraient bien vite à éprouver une horreur naturelle pour des actions qui les exposent, ils le savent, à l'indifférence et au mépris de tout le monde. Mais quant à chercher les moyens de remédier aux maux dont les domestiques sont la cause, c'est un soin que je dois laisser à l'examen des parents. Mon seul but était de dire que la chose est d'une importance extrême, et qu'il faut estimer très heureux ceux qui ont réussi à entourer leurs enfants de personnes sages et discrètes*
60. Qu'on évite donc avec soin de battre ou de gronder fréquemment les enfants. De l'emploi des châtiments de cette espèce on ne peut espérer d'autre profit que d'exciter chez l'enfant un sentiment de honte et d'aversion pour les actes qui lui ont mérité ces punitions, et si son chagrin ne consiste pas surtout dans le déplaisir d'avoir mal fait et dans la crainte de s'être attiré par là les légitimes colères de ses meilleurs amis, les coups de fouet n'auront produit qu'une cure imparfaite. Ils ne guérissent le mal que pour le moment et par une cicatrisation superfi-
cielle; ils ne pénètrent pas au fond de la plaie. Un généreux sentiment de honte et la crainte d'avoir déplu, voilà les vrais principes pour gouverner l'enfant, les seuls qui puissent tenir son caractère en bride et l'obliger à rester dans l'ordre. Les châtiments, s'ils se renouvellent fréquemment, cessent de produire cet effet et ne lardent pas à user le sentiment de la honte. 11 en est de ce sentiment cbcz l'enfant comme de la pudeur chez les femmes : elles la perdent, si elles en violent fréquemment les lois. Quant à la crainte de causer du déplaisir à ses parents, ce sentiment ne peut manquer lui aussi de devenir insignifiant, si les marques de ce déplaisir disparaissent trop vite, et s'il suffit de quelques coups reçus pour que la faute soit pleinement expiée. Les parents devraient examiner attentivement quelles sont chez leurs enfants les fautes assez graves pour mériter l'expression de leur colère; mais une fois qu'ils ont manifesté un déplaisir assez vif pour qu'une punition s'ensuive, il ne faut pas qu'ils radoucissent tout de suite la sévérité de leur air ; il faut, au contraire, qu'ils fassent quelque difficulté de rendre leurs bonnes grâces au coupable, et qu'ils ajournent la réconciliation complète jusqu'à ce que l'enfant, redevenu sage et même plus sage qu'il n'est d'habitude, ait prouvé la sincérité dans son repentir. Si les choses ne sont pas réglées ainsi, la punition, par son renouvellement même, devient une chose vulgaire et commune qui perd toute influence ; la faute, la punition et le pardon forment alors aux yeux de l'enfant une série aussi naturelle, aussi nécessaire que la succession du jour, de la nuit et du matin.
61. À propos de la réputation je n'ajouterai qu'une seule remarque. Sans doute la réputation n'est pas le vrai principe ni la mesure de la vertu, car ce principe consiste dans la connaissance que l'homme a de son devoir, d;ins le plaisir qu'il trouve à obéir à son Créateur, en suivant les indications de la lumière naturelle qu'il tient de Dieu, et
L'ELOGE El LE BLAME. 67
clans L'espoir de lui plaire et d'eu recevoir une récompense1. Cependant l'amour de la réputation est de tous les principes d'action celui qui se rapproche le plus de la vertu2. La réputation en effet, puisqu'elle est le témoignage d'approbation que la raison des autres hommes, par un consentement unanime en quelque sorte, accorde aux actions vertueuses et conformes à l'ordre, la réputation doit être considérée comme le véritable guide, comme l'aiguillon le plus puissant de l'enfance, jusqu'au jour où les enfants ont assez grandi pour être capables de se juger eux-mêmes et de trouver dans leur propre raison les principes de l'honnêteté.
62. Cette observation peut servir à diriger les parents dans leur façon de louer ou de blâmer leurs enfants. Les réprimandes, que leurs fautes rendent parfois difficiles à éviter, doivent non seulement être faites dans des termes sobres, graves et sans passion, mais aussi en particulier et en tête-à-léte; tandis que les éloges que peuvent mériter les enfants, doivent leur être adressés devant d'autres personnes3. C'est doubler en effet la récompense que publier l'éloge ; et d'autre part si les parents témoignent de la répugnance à divulguer les fautes commises, cela disposera davantage les enfants à désirer le maintien de leur réputa-
1. Il est permis de penser que Locke défigure ici les principes de la morale naturelle, en ajoutant à l'idée du bien et au sentiment de la dignité, qui sont les vrais principes de la vertu, le devoir de plaire à Dieu et surtout l'espoir d'une récompense.
2. Locke abuse un peu de l'aïuour-propre et du désir de la réputation. Il semble qu'il n'ait pas l'ait une place assez large dans son système aux affections du cour, à l'amour des parents, par exemple. Combien d'enfants resteront froids et insensibles, si vous prétendez les gouverner par le sentiment de l'honneur! Y en a-t-il beaucoup au contraire qui résistent aux volontés d'un père ou d'une mère qu'ils chérissent, ou même d'un maître qu'ils aiment?
3. A Port-Royal, où l'on se défiait trop de l'amour-propre, il était défendu au contraire de décerner des éloges publics ou privés. « Si Dieu a mis quelque bien dans l'âme d'un enfant, il faut l'eu louer (en louer Dieu) et garder le silence. »
lion ; cela leur apprendra à être plus soucieux de conserver l'estitne des autres, parce qu'ils croiront encore la posséder. Si au contraire on les a couverts de honte en publiant leurs fautes et s'ils croient avoir perdu cette estime, ce moyen n'a plus d'action sur eux, et ils se montreront d'autant moins désireux de mériter l'approbation d'autrui, qu'ils seront plus portés à croire que leur réputation est déjà compromise.
65. Mais si l'on suit avec les enfants les bonnes méthodes, il ne sera pas nécessaire d'appliquer le système ordinaire des punitions et des récompenses, aussi souvent qu'on se l'imagine ou qu'on a coutume de le faire. En effet les folies innocentes, les jeux, les amusements puérils, tout cela doit être permis à l'enfant, librement et sans restriction, au moins dans la mesure où ces actions peuvent se concilier avec le respect qui est dû aux personnes présentes; et on ne saurait sur ce point être trop indulgent. Ces défauts sont les défauts de l'âge plutôt que les défauts des enfants eux-mêmes; et si, comme on devrait le faire, on laissait au temps, à l'exemple, au progrès des années, le soin de les corriger, on épargnerait à l'enfant beaucoup de corrections appliquées mal à propos et sans profit. Ces corrections en effet, ou bien ne parviennent pas à dominer les dispositions naturelles de l'enfance; et alors de leur renouvellement inutile il résulte seulement que, dans des cas où elle serait nécessaire, la correction a perdu toute sa force ; ou bien si elles sont assez puissantes pour réprimer la gaieté naturelle de cet âge, elles ne servent qu'à gâter -à la fois le corps et l'esprit. Si le bruit, si le désordre que les enfants font en jouant, causent parfois quelque dérangement, si le lieu, si les personnes présentes ne peuvent s'en accommoder (ce qui n'arrive que quand leurs parents sont là), un regard ou un mot du père ou de la mère, si du moins ils ont su prendre l'autorité qui leur appartient, suffira soit pour les éloigner, soit pour les faire tenir tranquilles quelque temps. Mais cette humeur folâtre que la nature