LE SENTIMENT DE L'HONNEUR
56. Les récompenses et les punitions qui vous serviront à tenir vos enfants dans le devoir sont d'une nature toute différente1, et leur action est si puissante qu'une fois que nous avons réussi à les mettre en œuvre il ne restera plus, je crois, rien à faire : toutes les difficultés seront aisément surmontées. L'honneur et le déshonneur (esteem and disgrace) sont de tous les aiguillons ceux qui stimulent le plus l'esprit, dès qu'il peut y être sensible. Si vous pouvez inspirer à vos enfants le sentiment de l'honneur, la crainte de la honte et du déshonneur, vous aurez établi dans leurs esprits les vrais principes qui ne cesseront plus de les disposer au bien2. Mais, dira-t-on, que (aire pour y réussir?
Je confesse que la chose, à première vue, ne parait pas exempte de difficulté ; mais j'estime qu'il vaut la peine de
1. Locke ne veut ni de la crainte des châtiments corporels, ni de l'appât des récompenses sensibles, comme moyen essentiel de discipline; c'est donc dans le sentiment de l'honneur seul qu'il compte trouver le principe de la direction des volontés.
2. Locke a toujours considéré le sentiment de l'honneur comme le principal ressort des actions humaines. Voici ce qu'il écrivait à Paris, dans son journal, en 1678. « La principale source des actions des hommes, la règle par laquelle ils se conduisent, et la fin à laquelle ils tendent, semble être l'honneur et la réputation, et ce qu'ils veulent à tout prix éviter, c'est surtout le déshonneur et la honte. C'est ce qui t'ait que les Hurons et d'autres peuples du Canada endurent avec tant de constance d'incroyables tortures. C'est ce qui fait les marchands dans un pays, les soldats dans un autre. C'est ce qui fait qu'on étudie ici l'astrologie, là les mathématiques et la physique. C'est ce qui détermine la forme des vêtements pour les femmes, les modes pour les
hommes La honte d'être méprisé par ceux avec qui l'on a vécu et
auprès desquels on voudrait se rendre recommandable est le grand principe qui dirige les actions des hommes. »