Locke s'inspire du vers bien connu de Juvénal
Orandum est ut sit mens sana in corpore saito. (Satire x, 356.)
C'est dire très nettement, dès le début, que l'éducation physique n'est pas moins importante que l'éducation intellectuelle et l'éducation morale.
que les neuf dixièmes des hommes que nous connaissons, sont ce qu'ils sont, bons ou mauvais, utiles ou nuisibles, par l'effet de leur éducation *. C'est l'éducation qui fait la différence entre les hommes. Même des impressions légères, presque insensibles, quand elles ont été reçues dès la plus tendre enfance, ont des conséquences importantes et durables2. Il en est de ces premières impressions, comme des sources de certaines rivières : il suffit à la main de l'homme d'un petit effort pour détourner leurs dociles eaux en différents canaux qui les dirigent dans des sens opposés ; de sorte que, selon la direction qui leur a été imprimée dans leur source, ces rivières suivent différents cours, et finissent par aboutir dans des contrées fort éloignées les unes des autres.
2. J'imagine que l'esprit des enfants pourrait être dirigé d'un côté ou d'un autre, aussi facilement que l'eau elle-
1. Il y a quelque exagération dans la pensée de Locke, et il est permis de penser qu'il ne tient pas suffisamment compte, dans ses idées sur la formation des caractères et des talents, des dispositions naturelles, innées ou héréditaires. Helvétius qui se donne pour le disciple de Locke a poussé encore plus loin le paradoxe de la toute-puissance de l'éducation. « Tous les hommes, dit-il, naissent égaux et avec des aptitudes égales, et l'éducation seule fait les différences (de l'Esprit, 5e discours; voyez aussi le traité de l'Homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, chap. n). » Locke ne méconnaissait pas au même point les inégalités naturelles des esprits. Il dit plus loin (§ 66) que « nous ne pouvons pas avoir la prétention de changer le naturel des enfants ». Remarquons d'ailleurs que par éducation Locke entend ici autre chose que l'instruction reçue à l'école : l'éducation est pour lui l'ensemble des influences qui agissent sur l'âme, de toutes les impressions qui directement ou indirectement contribuent à former l'homme. Dans un autre de ses ouvrages (Conduite de l'entendement, § 4), il explique mieux sa pensée : o Ce qui fait l'esprit ce qu'il est, c'est l'exercice ; bien des qualités qui passent pour des dons naturels sont les effets de l'exercice. »
2. Tous les pédagogues ont insisté sur l'importance des premières impressions. « Un homme qui a passé sa vie à faire des voyages de circumnavigation est moins influencé par toutes les nations qu'il a visitées que par sa nourrice. » (J.-P. Richter, préface de Lrvana.)