‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 8 sur 176 · EDOUARD CLARKE, DE CHIPLEY · texte numérisé non relu

EDOUARD CLARKE, DE CHIPLEY

ÉCUYEIt

Monsieur,

Ces Pensées sur l'éducation qui vont maintenant paraître dans le monde vous appartiennent de droit, puisqu'elles ont été écrites depuis plusieurs années à votre intention1 : elles ne contiennent pas autre chose que ce que vous avez déjà reçu de moi dans mes lettres. Je n'y ai pas apporté de changement, excepté dans l'ordre des réflexions qui vous ont été adressées à différentes époques et dans diverses circonstances : de sorte que le lecteur reconnaîtra aisément, à la simplicité familière et à la forme du style, que ces pensées sont plutôt l'entretien privé de deux amis qu'un discours destiné au public2.

1. Éd. Clarke, membre du parlement, habitait Chipley, à quelques milles de Taunton. Locke le connaissait depuis longtemps quand il publia ses Pensées sur l'éducation. Il avait une affection particulière pour une de ses lilles, Elisabeth Clarke, lui écrivait souvent, et l'appelait eu plaisantant « ma femme », ou « madame Locke ».

•1. C'est pendant sou séjour en Hollande, de 1084 à IGS'J, que Locke avait adressé JfÉd. Clarke ses lettres sur l'éducation.

xxxvi PENSÉES SUR L'ÉDUCATION.

Ce sont les importunités de leurs amis que les auteurs allèguent généralement pour s'excuser de publier des livres qu'ils n'osent d'eux-mêmes produire au grand jour. Mais quant à moi, vous le savez, je puis le dire avec vérité : si quelques personnes, ayant entendu parler de mes écrits sur ce sujet, n'avaient pas insisté pour les lire et ensuite pour les voir imprimer, ils dormiraient encore dans le secret de l'intimité pour laquelle ils étaient faits1. Mais ces personnes, dont le jugement m'inspire une extrême déférence, m 'ayant dit qu'elles étaient persuadées que cette simple esquisse pouvait rendre quelques services si elle était publiée, j'ai cédé à des raisons qui exerceront toujours un grand empire sur mes décisions : car je pense que le devoir absolu de tout homme est de faire pour le service de son pays tout ce qu'il peut, et je ne vois pas quelle différence pourrait établir entre lui-même et les animaux qui l'en-

i. Parmi ces personnes il faut citer un des meilleurs amis de Locke, William Molyneux. Dans une lettre datée du 2 mars 1692, Molyneux écrivait à Locke : « Mon frère m'a dit quelquefois que, du temps où il avait le bonheur d'être en relation avec vous à Leyde, vous étiez en train de travailler à un ouvrage sur les méthodes d'enseignement, et cela à la requête d'un tendre père... Laissez-moi donc vous supplier instamment de ne pas laisser de côté cette œuvre infiniment utile, jusqu'à ce que vous l'ayez terminée... » William Molyneux. savant physicien et mathématicien irlan ais (1G5G-1698), était entré en relations avec Locke à la suite des éloges publics qu'il avait adressés à YEssai sur V Entendement Son frère, Thomas Molyneux, étudiait la médecine à Leyde quand Locke l'y avait connu. William puhlia en 1G92 une Dioplrique qui resta longtemps classique. C'est lui qui posa à Locke la question de savoir si un aveugle-né qui recouvrerait la vue serait en état d'apprécier immédiatement la forme des objets. C'est ce qu'on appelle le problème de Molyneux. %

DÉDICACE. kxvii

lourent celui qui vivrait sans cotte, pensée. Ce sujet est d'une si grande importance, une bonne méthode d'éducation est d'une utilité si générale, que, si mon talent avait répondu à mes désirs, je n'aurais pas attendu les exhortations et les importunités de mes amis. Néanmoins, la médiocrité de cet écrit et la juste défiance qu'il m'inspire ne doivent pas m'empêcher, par la honte de faire trop peu, de faire quelque chose et d'apporter ma petite pierre à l'édifice1, surtout quand on ne me demande pas autre chose que de livrer mes idées au public. Et s'il se rencontrait encore quelques autres personnes du même rang et du même mérite qui y prissent goût au point de les juger, elles aussi, dignes de l'impression, je pourrais me flatter de l'espoir que tous ceux qui les liront ne perdront pas leur peine 2.

J'ai été si souvent consulté, dans ces derniers temps, par des personnes qui déclaraient ne pas savoir comment élever leurs enfants, et, d'autre part, la corruption de la jeunesse est devenue un sujet si universel de lamentations, qu'il me semble qu'on ne saurait taxer d'impertinente l'entreprise de celui qui appelle sur ce sujet l'attention du public et qui propose quelques réflexions personnelles sur la matière, dans l'intention d'exciter les efforts des autres et de

1. Le texte anglais est intraduisible : « from contributing my mite,

mol à mot « de contribuer de ma mite. »

'2. Les approbations que Locke souhaitait pour son ouvrage ne se firent pas attendre et durent dépasser son espoir.

xxxviii PENSÉES SUR L'ÉDUCATION.

provoquer les critiques. Car c'est en fait d'éducation que les erreurs méritent le moins d'être excusées. Comme les défauts qui proviennent de la première cuisson d'une faïence et qui ne sauraient être corrigés dans la seconde ou dans la troisième, ces erreurs laissent après elles une empreinte ineffaçable, dont la trace subsiste à travers tous les degrés et toutes les stations de la vie.

Je suis si loin d'être entêté d'aucune des idées que je présente ici, que je ne serais nullement chagrin, même à cause de vous, si quelque autre écrivain plus habile et mieux préparé à ce travail voulait, dans un traité régulier d'éducation approprié à notre bourgeoisie anglaise, rectiticr les erreurs que j'aurais pu commettre : car ce serait une bien plus grande satisfaction pour moi de voir les jeunes gens suivre pour leur instruction et leur éducation les méthodes les meilleures (ce que tout le monde doit désirer), que d'apprendre le succès de mes opinions sur ce sujet. Vous devez cependant me rendre ce témoignage que ma méthode a produit des effets extraordinaires dans l'éducation d'un jeune gentleman pour laquelle elle n'avait point été faite expressément1.

1. Il s'agit sans doute du jeune Frank Masham, qui avait pour mère Damaris Cudworth, fille du philosophe de ce nom, et pour père François Masham, membre du Parlement. Locke, vers 1690. s'installa auprès de cette famille, à Oates, dans le comté d'Essex. Il avait toujours eu pour lady Masham une vive affection,, qui prit une grande place dans ses dernières années. Peut-être aussi le jeune homme que Locke désigne ici est-il Antoine Shaftesbury, Shaltesbury le philosophe, le

DÉDICACE. mn

Je ne veux pas dire que le bon naturel de l'enfant n'ait pas contribué à ce succès : mais je crois que ses parents reconnaîtront comme vous que la méthode contraire, celle qu'on suit habituellement dans les écoles, n'aurait point corrigé ses défauts, ni réussi à lui inspirer l'amour des livres, le goût de l'instruction et le désir d'apprendre toujours plus de choses que les personnes qui l'entourent ne jugent convenable de lui en enseigner.

Mais il ne m'appartient pas de vous recommander ce traité, à vous dont je connais déjà l'opinion, ni de le recommander au public, en m'appuyant sur votre jugement et sur votre patronage. La bonne éducation des enfants est à tel point le devoir et l'intérêt des parents, et le bonheur d'une nation y est si fortement engagé, que je voudrais voir tous les hommes prendre ces questions sérieusement à cœur; je voudrais que chacun, après avoir soigneusement examiné et distingué ce que la fantaisie, la coutume ou la raison conseillent sur ce point, appliquât tous ses efforts à répandre la méthode d'éducation qui, en tenant compte des diverses conditions, est la plus facile, la plus courte, la plus propre à faire des hommes vertueux, utiles à leurs semblables, capables enfin chacun dans son état. Mais de tous les états, c'est celui de gentleman qui mérite le plus d'attention;

petit-fils de lord Ashley, l'ami politique de Locke. Locke avait vu naître cet enfant, et à la demande de son grand-père il avait dirigé son éducation dés ses premières années.

xl PENSÉES SUR LKDUCÀTION.

car si l'éducation avait une fois réformé les hommes de ce rang, ils n'auraient pas de peine à régler, comme il faut, l'éducation des autres.

J'ignore si, dans ce bref discours, j'ai fait autre chose que témoigner de mes bonnes intentions ; mais ce livre, tel qu'il est, appartient maintenant au public, et s'il contient quelque chose qui mérite d'être bien accueilli, c'est vous qu'on devra remercier.

C'est en effet mon affection pour vous qui a donné naissance à cet écrit, et je suis heureux de pouvoir laisser à la postérité ce témoignage de l'amitié qui nous unit. Je ne connais pas en effet de plus grand plaisir dans celte vie, ni de meilleur souvenir à laisser après soi, que celui d'avoir été longtemps l'ami d'un homme bon, utile, capable et qui aime son pays. Je suis,

Monsieur, Votre très humble et très dévoué serviteur,

John Locke.

Ol ELQUES PENSEES

1. Un esprit sain dans un corps sain1, telle est la brève, mais complète, définition du bonheur dans ce monde. L'homme qui possède ces deux avantages n'a plus grand'chose à désirer. Celui auquel manque l'un ou l'autre ne saurait guère profiter de n'importe quel autre bien. Le bonheur ou le malheur de l'homme est en grande partie son œuvre. J^Celui dont l'esprit ne sait pas se diriger avec sagesse ne suivra jamais le droit chemin; '.et celui dont le corps est faible et délabré, sera incapable d'y marchera II y a, je l'avoue, des gens dont, le corps et l'esprit sont naturellement si vigoureux, si bien constitués, qu'ils n'ont pas grand besoin du secours d'autrui|. Dès le berceau, par la seule force de leur génie naturel, ils sont portés à tout ce qui est excellent ; par le seul privilège de leur heureuse organisation, ils sont en élat de faire merveille. Mais les exemples de ce genre sont rares ; et je crois pouvoir dire

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