‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 93 sur 176 · DE LA FAMILIARITÉ DES PARENTS AVEC LEURS -ENFANTS · texte numérisé non relu

DE LA FAMILIARITÉ DES PARENTS AVEC LEURS -ENFANTS

liberté et leur permettre quelques écarts, tout ce que vous pouvez exiger, c'est que votre fils ne s'y abandonne qu'avec l'ingénuité d'un enfant bien né, et comme s'il était toujours sous les yeux de son père, cl alors il n'y a pas à craindre que cette liberté ait de fâcheuses conséquences1. Pour mettre votre fils dans ces dispositions d'esprit, vous devez, je le répète, l'entretenir de vos affaires (si du moins vous le jugez digne de cette confiance); vous devez lui soumettre familièrement certaines difficultés et prendre son avis. S'il rencontre juste, suivez son sentiment comme venant de lui, et si l'affaire réussit, laissez-lui l'honneur du succès. Par là vous n'affaiblirez pas le moins du monde votre autorité, mais vous accroîtrez son amour, son estime pour vous. Tant que vous garderez vos biens, le pouvoir restera toujours dans vos mains, et votre autorité sera d'autant plus assurée que la confiance et la tendresse viendront la fortifier. Vous ne pouvez pas vous flatter d'avoir sur votre fils tout le pouvoir qui vous appartient, tant qu'il n'en est pas venu au point d'être plus touché du déplaisir d offenser en vous un ami bienveillant, que de ia crainte de perdre une pariie de l'héritage qu"ii auena de vous.

98. Si un père, dans ses entretiens avec son fils, doit user de familiarité, à plus forte raison convient-il qu'un précepteur ait la même condescendance pour son élève. Le temps qu'il pourra passer avec lui, qu'il se garde de l'employer à lui faire la leçon ou à lui dicter d'un ton doctoral ce qu'il doit pratiquer et suivre2. Il faut que le précepteur l'écoute à son tour, qu'il l'habitue à raisonner

1. Passe pour les honnêtes libertés dont parle Locke. Mais que dire des conseils de Montaigne sur le même sujet ? c< Qu'on rende hardiment un jeune homme commode à toutes nations et compagnies, voire au dérèglement et excès, si besoin y est... 11 rira, il follastrera, il se desbauchera avec son Prince. Je veux qu'en la desbauche mesme, il surpasse en vigueur et en fermeté ses compagnons. »

2. Dans toute cette partie de son œuvre, Locke s'inspire constamment de Montaigne, « On ne cesse de criailler à nos oreilles comme qui ver-

sur des sujets proposés, et qu'ainsi il rende plus facile l'intelligence des règles, plus profonde leur impression; enfin qu'il lui inspire le goût de l'étude et du savoir. L'enfant commencera à sentir le prix de la science, lorsqu'il verra qu'elle lui donne le moyen de causer, lorsqu'il éprouvera le plaisir et l'honneur de prendre part à la conversation, de voir parfois ses raisons approuvées et écoutées '. C'est surtout sur des questions de moralité, de prudence, de convenance, que l'on peut le mettre à l'épreuve et demander son jugement2. Ces exercices ouvrent l'intelligence plus sûrement que des maximes, quelque clairement qu'on les expose, et gravent plus solidement les règles dans la mémoire pour l'usage de la vie pratique. Cette méthode, en effet, introduit dans l'esprit les choses elles-mêmes ; elles s'y fixent, avec l'évidence qui les accompagne, tandis que les mots, n'étant tout au plus que de faibles représentations, les images approximatives des choses, sont par conséquent plus vite oubliés. L'enfant comprendra bien mieux les principes et la mesure de ce qui convient et de ce qui est juste, il recevra des impressions plus vives et plus profondes de ce qu'il doit faire, si on l'autorise à donner son avis sur des cas proposés et à raisonner avec son gouverneur sur des exemples bien choisis, que s'il accorde seulement aux leçons de son maître une attention silencieuse, distraite, paresseuse ; ou encore s'il est condamné à de captieuses discussions de logique, ou s'il com-

seroil dans un entonnoir, et. nostre charge, ce n'esl que redire ce qu'on nous a dit. Jedésirerois que le conducteur, selon la portée de l'ame qu'il a en main, il commençait à la mettre sur la montre, lui faire goûter les choses, les choisir et discerner de lui-même; quelquefois lui ouvrant le chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir ( I, xxv .

1. Montaigne dit de même : « Je ne veux pas qu'il invente et parle seul : je veux qu'il escoute son disciple parler à son tour. »

2. Conférez encore Montaigne, qui, à propos de la pédagogie Spartiate, loue « cetle façon de discipline » qui consiste à exercer l'entendement en faisant des questions sur les hommes et sur leurs œuvres.

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