DE LA FAMILIARITE DES PARENTS AVEC LEURS ENFANTS
95. Revenons à l'exposition de notre méthode. J'ai dit que le sentiment de respect, qu'un père établit par la sévérité de son air dans l'esprit des jeunes enfants, était la condition essentielle d'une bonne éducation : cependant je suis loin de penser qu'il faille continuer de les traiter ainsi, tout le temps qu'ils étudient et qu'ils restent en tutelle. Je crois, au contraire, qu'on doit se relâcher de celte sévérité aussitôt que leur âge, leur discrétion et leur bonne conduite rendent la chose possible2. Le père fera même bien, lorsque son fils aura grandi et sera en étal de le comprendre, de causer familièrement avec lui, c'est-àdire, de lui demander son avis, de le consulter sur les choses qu'il connaît et dont il a quelque intelligence. Par
1. Ce chapitre semble avoir été inspiré à Locke par l'essai de Montaigne intitulé : De l'affection des pères aux enfants (Essais, liv. II, vnn. Voyez sur le même sujet un intéressant chapitre de M. Legouvé : la Tendresse et l'Autorité dans les Pères et les Enfants au dix-neuvième siècle.
2. Locke se ressouvient ici do l'éducation qu'il avait lui-même reçue. « Tant que John Locke fut enfant, dit un de ses biographes, lord King, son père exigea de lui un extrême respect; mais peu à peu il le traita avec moins en moins de réserve, et lorsqu'il eut grandi, il vécut avec lui dans les termes de la plus parfaite amitié. »
Ht QUELQUES PENSÉES SUR L'ÉDUCATION.
là, le père obtiendra deux résultats, tous les deux fort importants. Le premier sera de disposer l'esprit de l'enfant à des réflexions sérieuses, beaucoup mieux qu'on ne pourrait le faire en lui donnant des règles ou des conseils. Plus vous vous hâterez de traiter votre fils en homme, et plus tôt il commencera à le devenir ; et si vous l'autorisez parfois à causer sérieusement avec vous, vous élèverez insensiblement son esprit au-dessus des amusements ordinaires de la jeunesse et de ces occupations frivoles où d'habitude elle dépense son temps. Il est facile de remarquer, en effet, que beaucoup de jeunes gens continuent à penser et à parler en écoliers beaucoup plus longtemps qu'ils ne seraient portés à le faire, uniquement parce que leurs parents les tiennent toujours à distance, et, par toutes leurs façons d'agir avec eux, les laissent dans un rang inférieur *.
96. Mais un autre avantage considérable de la familiarité que vous témoignerez à votre fils, c'est qu'elle vous vaudra son amitié 2. Beaucoup de pères, bien qu'ils accordent libéralement à leurs enfants les permissions qui conviennent à leur âge et à leur condition, ont cependant le tort de leur cacher l'état de leurs affaires, avec autant de soin qu'on en mettrait à défendre contre un espion ou un ennemi la connaissance d'un secret d'Etat.
Cette réserve, à supposer qu'elle ne témoigne pas d'un sentiment jaloux, a du moins ce défaut qu'elle exclut ces
1. C'est plulôt le défaut contraire, l'excès de la familiarité que les pédagogues de notre temps ont ù surveiller et à combattre. Les habitudes un peu despotiques d'autrefois ont disparu de Ja famille moderne, et le tort des parents est plutôt de trop supprimer les distances, de traiter les enfants comme des égaux.
2 « C'est folie et injustice de priver les enfants, qui sont en
aage, de la familiarité des pores, et vouloir maintenir en leur endroict une morgue austère et dtsdaigneuse, espérant par là tenir en crainte et obéissance : car c'est une farce très inutile et qui rend les pères ennuyeux aux enfants et, qui pis est, ridicules. » (Montaigne, Essais, 1. II, ch. vin.)
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marques de-tendresse el (l'intimité qu'un père devrait prodiguera son fils, et que sans aucun doute elle empêche ou réprime souvent ces mouvements de confiance joyeuse avec lesquels un fils s'adresserait à son père et se reposerait en lui. Je ne puis assez m'étonner de rencontrer des parents qui, malgré leur tendre amour pour leur fils, ne savent jamais se départir d'une attitude raide, et qui, pendant toute leur vie, gardent avec eux un air d'autorité et de fierté, comme si leurs enfants ne devaient jamais éprouver de plaisir ni attendre de bien de la part des personnes qu'ils aiment le plus dans ce monde, jusqu'à ce qu'ils les aient perdues et que la mort les ait reléguées dans l'autre. Il n'y a rien qui cimente, qui consolide l'amitié et la bonne intelligence, comme la confidence réciproque de ses intérêts et de ses affaires. Toute autre marque d'amitié, si celle-là fait défaut, laisse encore des doutes; mais lorsque votre fils verra que vous lui ouvrez votre cœur, que vous l'intéressez à vos affaires, comme à des choses qui, selon votre désir, doivent un jour passer clans ses mains1, il y prendra part comme à ses intérêts propres; il attendra patiemment son tour, et en attendant il aimera un père assez avisé et assez bon pour ne pas le tenir à distance comme un étranger.
De plus, en agissant ainsi, vous lui apprendrez que la jouissance de ces biens ne va pas sans beaucoup de soucis ; et plus vous lui aurez rendu sensible cette vérité, moins il enviera votre fortune, plus il sera disposé à se croire heureux, sous la direction d'un ami si bienveillant et d'un père si attentif. Il n'y a pas de jeune homme, si pauvre d'esprit, si vide de sens qu'il soit, qui ne se réjouisse
1 « J'ai tousjours jugé que ce rfoibt estre un grand contentement à un père vieil, de mettre luy mesme ses enfants en train du gouvernement de ses affaires, et de pouvoir, pendant sa vie contrerootJer leurs deportements, leur fournissant d'instruction et d'advis suivant l'expérience qu'il en a, et d'acheminer luy mesme l'ancien honneur t ordre de sa maison en la main de ses successeurs. » (Montaigne. Visais, 1 II, ch. vin.)
il)
d'avoir un ami sûr à qui il puisse recourir, et qu'il consulte librement à l'occasion.
La réserve et la fierté, que les parents témoignent à leurs enfanls, les privent souvent de cette ressource qui leur serait bien autrement avantageuse que mille gronderies ou réprimandes. Si votre fils doit s'engager dans quelque aventure ou s'éprendre de quelque fantaisie, ne vaut-il pas mieux que vous en soyez instruit? Car, puisqu'il faut accorder quelque liberté aux jeunes gens en ces sortes de choses, plus vous serez au courant de ses intrigues et de ses desseins, et plus vous serez à même de prévenir de grands malheurs ; plus sûrement en lui faisant voir quelles sont les conséquences probables de sa conduite, vous prendrez le bon chemin pour obtenir de lui qu'il évite même de petites mésaventures. Mais si vous voulez qu'il vous ouvre son cœur et qu'il vous demande conseil, commencez vousmême par agir ainsi avec lui, afin de gagner par là sa confiance.
97. Sur quelque objet qu'il vous consulte, à moins qu'il ne s'agisse d'une chose qui doive conduire à un malheur irrémédiable, ayez bien soin de ne lui parler que comme un ami plus expérimenté; et à vos avis ne mêlez rien qui sente le commandement ou l'autorité, pas plus que vous ne le feriez avec des égaux ou avec des étrangers1. De la sorte, vous obtiendrez qu'il ne cessera jamais de vous demander de nouveaux avis et qu'il tirera parti de ceux que vous lui aurez déjà donnés. Vous devez considérer qu'il n'est encore qu'un jeune homme, qu'il a des fantaisies, des plaisirs, dont l'âge est passé pour vous. Vous ne pouvez espérer que ces inclinations soient exactement pareilles aux vôtres, ni qu'à vingt ans il ait les mêmes pensées que vous à cinquante.
Puisqu'il faut laisser prendre aux jeunes gens quelque
1. Nous ne pouvons consentir, avec Locke, à cette assimilation complète de la familiarité qui convient au père dans ses rapports avec son fils et de la familiarité qui sied entre amis.